C’est principalement la première espèce d’Ibis, l’Ibis blanc, qui fut vénérée et nourrie avec soin par l’Égypte entière: c’est celle, du moins, dont l’image est la plus fréquente dans les peintures et les sculptures de style égyptien. Presque toutes les momies d’Ibis, ouvertes et observées avec soin, ne présentent que l’espèce blanche; d’où il résulte que l’Ibis blanc était l’oiseau favori de Thoth, son symbole et celui de la lune sur la terre. Le Dieu et l’oiseau étaient tellement identifiés dans les idées égyptiennes, qu’on attribuait le principe de la connaissance des nombres et des mesures à l’Ibis même[442], et que son pas était devenu un étalon métrique.
Les récits populaires attribuaient surtout à l’Ibis noir la destruction des serpents ailés. Ces serpents venaient de l’Arabie; les Ibis noirs se postaient, dit-on, sur les frontières de l’Égypte, combattaient ces redoutables ennemis, et les empêchaient de pénétrer dans l’intérieur du pays[443]. Hérodote prétend avoir vu des amas immenses d’os et d’arêtes de ces serpents détruits par les Ibis noirs[444]. L’antiquité entière a reproduit cette assertion d’après le père de l’histoire; mais les connaissances positives que la science moderne possède de la constitution et des habitudes des deux espèces d’Ibis, ne permettent d’attacher aucune confiance à cette opinion sur l’oiseau consacré à Thoth, considéré comme le sauveur de l’Égypte parce qu’il détruisait de dangereux reptiles, les sauterelles, les chenilles, et éloignait les maladies contagieuses[445]. On disait aussi que l’Ibis blanc rendait un service semblable à l’autre extrémité de l’Égypte vers l’Éthiopie, en empêchant les serpents des pays méridionaux d’entrer sur la terre sacrée. Ainsi, dans la croyance vulgaire, l’Égypte était défendue contre les reptiles venimeux par les deux espèces d’Ibis; les Ibis noirs défendaient les frontières vers le nord, et les Ibis blancs les frontières du sud.
L’Ibis blanc fut nourri dans les temples et dans les maisons particulières, comme l’image vivante de Thoth sur la terre: lorsque ces animaux mouraient, on déposait leurs corps, embaumés avec soin, dans des catacombes, soit à Hermopolis magna, dont les médailles portent la figure de cet oiseau[446], soit dans d’autres lieux de l’Égypte et surtout dans le voisinage de Memphis, où existe encore une incroyable quantité de momies de cette espèce d’oiseau, puisqu’on les y a comptées par milliers.
Planche 29.5.
LE CYNOCÉPHALE,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH.
L’un des emblêmes les plus connus du dieu Thoth ou le second Hermès, fut une grande espèce de singe que la ressemblance de sa tête avec celle d’un chien, fit nommer Cynocéphale, Κυνοκέφαλος, par les Grecs qui, peut-être en cette occasion, traduisirent tout simplement le nom Égyptien de cet animal. Le Cynocéphale fut consacré à Thoth, l’Hermès Égyptien, l’inventeur des lettres, parce que, disait-on, une certaine classe de ces animaux connaissait réellement l’usage des lettres[447]. Cette croyance absurde semble s’être conservée fort long-temps en Égypte, puisqu’on lit dans un manuscrit copte-thébain du Musée Borgia[448], contenant le récit des actes de saint Barthélemy, que ce prédicateur de la foi quitta la religion des ichthyophages pour se rendre dans le pays des Parthes, accompagné de Christianus homme-cynocéphale (ⲣⲱⲙⲉ ⲛϩⲟⲛⲟⲩϩⲟⲟⲣ).
Aussitôt qu’un Cynocéphale était introduit dans un temple de l’Égypte, un prêtre, dit Horapollon[447]), lui présentait une tablette, un roseau et de l’encre, pour éprouver s’il était réellement de la race de ces Cynocéphales qui connaissaient l’art de l’écriture. Quelque ridicule que soit cette assertion d’Horapollon, il n’en reste pas moins prouvé que tel était en effet le préjugé vulgaire, car les monuments offrent des représentations parfaitement analogues. On trouve, par exemple, parmi les sculptures qui décorent le grand temple d’Edfou, un bas-relief dessiné par la Commission d’Égypte, et représentant un Cynocéphale assis dans l’acte de tracer des caractères sur une tablette à l’aide d’un roseau. On crut trouver outre cela, dans ce même animal, des rapports marqués avec les individus composant la caste sacerdotale, puisque, comme ceux-ci, il était circoncis, et s’abstenait surtout de manger du poisson[449]. Cette espèce de singe dut ainsi nécessairement devenir l’emblême vivant de Thoth, l’instituteur et le prototype de la caste sacerdotale.
Ce Dieu, créateur des sciences et des arts, est très-souvent figuré sous la forme même d’un Cynocéphale dans les bas-reliefs symboliques et les peintures des rituels funéraires; notre planche 29.6, calquée sur un des plus beaux manuscrits hiéroglyphiques du cabinet du Roi, offre un exemple curieux de cette particularité; la seconde scène peinte de ce rouleau, présente l’image de la défunte à laquelle se rapporte le manuscrit, en acte d’adoration, auprès d’un autel chargé d’offrandes, devant un Cynocéphale. L’animal sacré est assis sur une sorte de piédestal couvert d’un tapis et placé sur un traîneau; il tient dans sa main gauche une palette d’écrivain sur laquelle sont attachés des pinceaux ou des roseaux, et absolument semblable à ces palettes, soit en bois, soit en pierre, qu’on a récemment découvertes dans les catacombes de l’Egypte; et la main droite du Cynocéphale est élevée vers la défunte en signe de protection.
Les inscriptions hiéroglyphiques tracées au-dessus des deux personnages qui composent cette scène remarquable, ne laissent aucun doute sur le sens que nous devons y attacher: On lit près de la tête de la défunte: Acte d’adoration fait par l’Osirienne dame dévouée à Amon-ra Roi des Dieux, Tentamon; et vers la tête du Cynocéphale: Thoth Seigneur des divines écritures. Il est évident que l’Egyptienne Tentamon supplie le dieu Thoth, manifesté sous la forme même de son animal sacré, de lui être favorable dans la terrible épreuve qu’elle va subir, l’examen de ses bonnes et mauvaises actions sur la terre, pesées dans l’équitable balance de l’Aménti: cette épreuve est, en effet, représentée dans la scène qui suit immédiatement celle que nous venons de décrire.