La grande salle du palais où l'amiral fut introduit était entourée de siéges en forme d'amphithéâtre, et couverte d'un grand tapis de velours vert. Les murs étaient tendus de riches tapisseries de soie de diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin, élevé sur une estrade richement ornée, à quelque distance de ses courtisans, qui étaient debout. Son habillement a été décrit par les historiens. Peut-être ces détails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mêmes; mais, dans ces premiers momens d'une grande découverte, tous les usages d'un pays lointain intéressent la curiosité du nôtre. On veut avoir une idée de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajouté à celle de l'Europe. Cette description d'ailleurs tient à la connaissance des arts de la main qui exerçaient l'industrie de ces peuples, et des richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc que l'habit du samorin était une robe courte de calicot, enrichie de branches et de roses d'or battu. Les boutons étaient de grosses perles, et les boutonnières de traits d'or. Au-dessous de l'estomac il portait une pièce de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux. Sur la tête il avait une espèce de mitre couverte de perles et de pierres précieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses mains, étaient aussi chargés de perles et de diamans, et ses bras et ses cuisses, qu'il avait nus, l'étaient de bracelets d'or. Il avait près de lui, sur un guéridon d'or, un bassin du même métal, où était le bétel qu'un de ses officiers lui servait, préparé avec de la noix d'arek. Il crachait dans un vase d'or, et prenait de l'eau dans une fontaine d'or pour se laver la bouche, après avoir pris le bétel. Tous les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que leur haleine n'allât jusqu'au roi, devant qui c'était un crime d'éternuer ou de cracher.
L'amiral, approchant du samorin, fit trois révérences, et leva les mains au-dessus de sa tête suivant l'usage du pays. Ce prince jeta sur lui un coup d'œil gracieux, le salua d'un signe de tête imperceptible, et le fit asseoir lui et les siens. On leur servit des rafraîchissemens. Ensuite l'interprète vint dire à Gama qu'il pouvait déclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui auraient soin de l'en informer. L'amiral répondit qu'il ne pouvait sans déshonneur renoncer au droit qu'avaient en Europe tous les ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaient les écouter eux-mêmes, en présence de leurs plus intimes conseillers. Cette réponse ne déplut point au samorin. Il fit conduire l'amiral dans un autre appartement; il y passa suivi de son interprète, du chef des bramines, du contrôleur de sa maison, et de l'officier qui lui servait le bétel. Là, s'étant assis sur une estrade, et s'adressant directement à l'amiral, il lui demanda de quel pays il venait, et quels avaient été les motifs de son voyage. Gama répondit «qu'il était ambassadeur du roi de Portugal, le plus grand prince de l'Occident par ses richesses et par sa puissance; que ce prince, informé qu'il y avait aux Indes des rois chrétiens, dont le roi de Calicut était le chef, avait jugé à propos de lui témoigner par une ambassade le désir qu'il avait de faire avec lui un traité d'alliance et de commerce; que les rois ses prédécesseurs s'étaient efforcés depuis soixante ans de s'ouvrir par mer une route aux Indes, sans qu'aucun de leurs amiraux eût réussi jusqu'alors dans ce grand projet; qu'il était chargé de deux lettres du roi de Portugal pour le roi de Calicut; mais que, le jour étant si avancé, il remettrait ce devoir au lendemain; qu'il avait ordre d'assurer sa majesté que le roi de Portugal était son ami, son frère, et se flattait qu'elle enverrait un ambassadeur en Portugal pour établir une amitié mutuelle et une correspondance inaltérable entre les deux couronnes.»
Le monarque indien répondit qu'il acceptait volontiers la qualité de frère et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal à Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo d'examiner les présens qu'il destinait au samorin. C'étaient quatre pièces d'écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre, du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent à la vue de ces présens, et déclarèrent qu'on ne pouvait les offrir au samorin; qu'il n'en recevait point qui ne fût d'or ou de quelque matière aussi précieuse. L'amiral, un peu choqué, répondit que, s'il était venu pour commercer, il aurait apporté de l'or; qu'il offrait des présens d'ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son maître, qui, ne connaissant point le samorin[8], n'avait pu lui envoyer des présens; mais qu'au retour de la flotte en Portugal, apprenant que Calicut était gouverné par un grand roi, il ne manquerait pas de lui envoyer par d'autres vaisseaux l'or et l'argent qu'on devait lui présenter. Enfin il demanda qu'il lui fût permis d'offrir ses présens tels qu'ils étaient, ou de les renvoyer à son vaisseau. Le catoual l'assura qu'il était libre de renvoyer ses présens; mais qu'il ne l'était pas de les offrir au samorin. L'amiral, irrité, protesta qu'il s'en expliquerait avec ce prince. Ses deux guides parurent approuver son dessein, et le quittèrent en le priant d'attendre leur retour, parce qu'il ne convenait pas qu'il parût sans eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu'on les vît paraître. Le ministre était déjà gagné par une faction très-puissante qui méditait la ruine des Portugais. Les Maures d'Afrique et de la Mecque, qui commerçaient avec les Indes par l'Égypte et par la mer Rouge, avaient appris des facteurs qu'ils avaient à Mozambique, à Monbassa, à Mélinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour s'ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l'Inde. La jalousie du commerce, espèce d'avarice plus forte que toutes les autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d'orgueil et d'ambition, avait armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des extrémités du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais apporteraient de l'or dans les Indes pour l'échanger contre des épices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que l'opulence et l'activité réunies ne donnassent trop d'avantage aux Portugais, et que l'Europe ne s'emparât de tout le commerce des Indes. Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les Portugais avaient exercées sur les côtes d'Afrique, attestées par les facteurs maures, étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécieux d'ambassadeur, ne cherchait que l'occasion de nuire et de piller. La pauvreté des présens qu'ils apportaient était une raison décisive aux yeux des Indiens, à qui la magnificence extérieure en impose plus qu'à tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin, qui s'attendait à un don considérable: car l'avidité est un des caractères du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reçu à sa seconde audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda d'un air irrité comment l'ambassadeur d'un monarque que l'on disait riche et puissant pouvait apporter de si chétifs présens. L'amiral allégua les mêmes raisons qu'il avait déjà données au ministre, et produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles finissaient par la promesse d'envoyer à Calicut les marchandises du Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin. L'idée d'un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus, dont la plus grande partie consistait dans les droits d'entrée et de sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles étaient les marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long détail. Il ajouta qu'il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d'aller les chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin n'en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises et de les vendre aussi avantageusement qu'il le pourrait. Le catoual eut ordre de le reconduire à son logement.
Ce ministre, absolument vendu aux Maures, lui préparait bien des traverses. À peine Gama était-il parti pour Padérane, que les Maures, qui craignaient de perdre l'occasion de s'en défaire, déterminèrent le catoual à le retenir prisonnier, s'engageant même à excuser cette conduite auprès du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la route, et lorsqu'ils furent arrivés le soir à Padérane, il l'exhorta par toutes sortes de raisons à attendre jusqu'au lendemain pour rejoindre ses vaisseaux, que peut-être il ne trouverait pas aisément dans l'obscurité. Gama s'obstinant à vouloir partir, et demandant une barque, le catoual feignit de céder à son empressement, mais donna des ordres secrets pour faire éloigner toutes les barques. L'amiral fut obligé de passer la nuit à Padérane. Le lendemain, le catoual lui proposa de faire approcher ses vaisseaux; Gama refusa nettement de donner cet ordre. Alors le ministre lui déclara que, s'il ne le donnait pas, il n'aurait pas la liberté de rejoindre sa flotte; et comme l'amiral menaçait d'en porter des plaintes au roi, on ferma les portes de sa maison, et l'on mit autour une garde de naïres l'épée nue. Gama ne dut peut-être la vie qu'au nom du samorin, qu'il répétait souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual espérait par cette violence forcer Gama de faire approcher sa flotte. Les Maures se proposaient de la détruire et d'exterminer tous les Portugais, de manière qu'il n'en restât pas un pour aller dire en Portugal où était situé Calicut. Le catoual, de moment en moment, redoublait les menaces et les instances. C'est au milieu de ces agitations que Gama eut assez d'adresse et de présence d'esprit pour envoyer un Portugais avertir Coëllo, l'un des principaux officiers de la flotte, qu'il se gardât bien de faire approcher les chaloupes du rivage. Il était temps que cet ordre arrivât; elles approchaient, et le catoual, qui en était informé, avait dépêché plusieurs barques armées pour les saisir. La nuit suivante tous les Portugais furent renfermés, et leur garde fut doublée. Il leur vint à l'esprit que peut-être le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un présent. Gama le fit assurer que son dessein était de lui offrir quelques raretés de l'Europe. Cette proposition parut le rendre plus traitable. Il répondit que, si l'amiral ne voulait pas faire approcher ses vaisseaux, il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu'on débarquât ses marchandises, comme il l'avait promis au roi, et que, dès que ses marchandises seraient à terre, il aurait la liberté de retourner sur sa flotte. Gama y consentit à condition qu'on fournirait des barques pour le transport: elles partirent avec une lettre de Gama pour son frère et deux de ses gens. Il lui ordonnait d'envoyer une partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que, si le catoual, après avoir obtenu cette satisfaction, le retenait encore à Padérane, il fallait croire que c'était par ordre du samorin, et pour donner le temps d'armer quelques vaisseaux et d'attaquer la flotte; qu'en conséquence il fallait mettre à la voile sur-le-champ, et revenir avec des forces capables de faire respecter le nom portugais dans l'Inde. Paul de Gama ne balança point à livrer les marchandises; mais il répondit à son frère qu'il ne partirait point sans lui, et qu'il se sentait assez fort, avec son artillerie, pour faire trembler Calicut et en imposer à son perfide monarque.
Les marchandises débarquées, Gama fut libre et se rendit à sa flotte. Les Maures ne pouvant pas lui faire d'autre mal, s'efforcèrent de nuire au débit de ses marchandises et d'en rabaisser le prix. Gama prit le parti d'informer le samorin, par Diégo Diaz, son facteur, de tous les outrages qu'il avait reçus du catoual et des Maures, et demanda la permission de transporter ses marchandises à Calicut, où il espérait les vendre avec plus d'avantage. Le prince lui promit de punir les coupables, et ne les punit pas; mais il permit le transport des marchandises à Calicut, et en fit lui-même les frais. La vente fut libre, et les habitans vinrent en foule sur les vaisseaux de Gama, ou par curiosité, ou pour y vendre des provisions. Tout fut calme jusqu'au 10 d'août, que, la saison propre au retour des Indes commençant à s'approcher, l'amiral dépêcha son facteur Diaz avec quelques présens, pour annoncer son départ au samorin; l'exhorter, s'il voulait envoyer un ambassadeur en Portugal, à ne pas différer l'exécution de ce dessein; et lui demander un bahar de cannelle ou de girofle, et un d'épices, se proposant de les présenter à son maître comme des témoignages certains du succès de son voyage. Il offrait de les payer sur les premières marchandises qui seraient vendues par les deux facteurs qu'il laisserait à Calicut, si le samorin le permettait.
Mais ce prince avait bien d'autres desseins. Les Maures étaient auprès de lui dans la plus haute faveur, et lui avaient persuadé, non sans quelque raison, que les Portugais n'étaient venus que pour observer les forces de son empire, et qu'ils reviendraient avec une flotte plus puissante pour le piller et s'en rendre les maîtres. Il comptait attirer peu à peu tous les Portugais à Calicut, les faire périr, ou attendre l'arrivée des vaisseaux de la Mecque qui, réunis avec les siens, détruiraient la flotte du Portugal; c'est du moins ce que l'interprète Bentaybo, un esclave nègre de Diaz, et deux Malabares vinrent dire à Gama, soit que ce rapport fût conforme à la vérité et dicté par un intérêt qu'on a quelque peine à comprendre, en faveur d'étrangers qu'ils ne devaient pas préférer à leurs compatriotes, soit qu'ils n'eussent d'autres desseins que de précipiter le départ de Gama, d'intimider les Portugais, et de les dégoûter de semblables voyages. Quoi qu'il en soit, il refusa de voir les présens, et répondit que Gama partirait quand il voudrait, mais qu'il fallait que les facteurs payassent pour les droits du port six cents scharafans[9]. En même temps il les fit arrêter pour sûreté de cette somme, et mit des gardes à la porte de leur magasin. On défendit, sous peine de mort, à tous les habitans de Calicut d'aller sur la flotte de Gama. L'amiral fut instruit par Bentaybo de tout ce qui se passait; et cependant il négligea de se rendre maître d'une barque qui portait quatre Indiens qui étaient venus pour vendre des pierres précieuses. Ces quatre Indiens pouvaient être les cautions de ses deux agens; mais il comptait sur des prises plus importantes: c'était compter sur une imprudence grossière de la part du samorin; et cependant il ne se trompait pas. Ce prince jugea par cette conduite de l'amiral qu'il ignorait la détention des siens à Calicut; et, pour l'entretenir dans cette confiance, il continua d'envoyer sur sa flotte des seigneurs de sa cour. Gama en arrêta six avec treize Indiens de leur suite. Il en renvoya deux au catoual, avec une lettre en langue malabare, où il demandait qu'on lui rendît ses deux facteurs. L'ordre fut donné de les délivrer; mais, comme il ne s'exécutait pas assez promptement, l'amiral mit à la voile le 23, et alla se placer à quatre lieues au-dessous de Calicut. Il y resta trois jours, et, ne voyant paraître personne, il continua de s'éloigner, et commençait à perdre de vue les côtes, lorsqu'il vit arriver une barque avec quelques Indiens chargés de lui dire que les deux prisonniers étaient dans le palais du roi et lui seraient renvoyés le lendemain. Gama répondit qu'il voulait les recevoir sur-le-champ; que, si la barque revenait sans eux, il la coulerait à fond; et que, si elle ne revenait pas, il ferait couper la tête à tous ses prisonniers. Aussitôt il se rapprocha de la côte, et vint jeter l'ancre vis-à-vis de Calicut. Sept barques parties de la ville s'approchèrent de son vaisseau, mirent les deux facteurs dans la chaloupe, et, se retirant avec quelque apparence de crainte, elles attendirent la réponse de l'amiral. Les facteurs étaient chargés d'une lettre du samorin pour le roi de Portugal, écrite sur une feuille de palmier et signée de sa main: elle est d'un laconisme remarquable. »Vasco de Gama, gentilhomme de ta maison, est venu dans mon pays; son arrivée m'a fait plaisir. Mon pays est rempli de cannelle, de girofle, de poivre et de pierres précieuses; ce que je souhaite d'avoir du tien, c'est de l'or, de l'argent, du corail et de l'écarlate.» Gama, pour toute réponse, lui renvoya ses naïres, mais retint les gens de leur suite en échange des marchandises qu'il abandonnait. Il fit remettre au samorin une pierre gravée aux armes de Portugal, que ce prince lui avait fait demander par ses facteurs. Il avait aussi demandé une statue dorée qui représentait la Vierge Marie, et qu'il croyait d'or; mais Gama répondit qu'elle avait servi à le garantir des périls de la mer, et qu'il ne pouvait consentir à s'en défaire. Comme il allait partir, Bentaybo vint lui demander un asile sur ses vaisseaux; le catoual l'avait dépouillé de ses biens, l'accusant d'être l'espion des Portugais. Cette disgrâce de Bentaybo prouverait plus que tout le reste que ce n'était pas sans fondement qu'il avait alarmé les Portugais sur les pernicieux projets du roi de Calicut. Ce qui acheva de les manifester, c'est que, le calme ayant retenu la flotte pendant deux jours à la vue des côtes, le samorin envoya soixante tonys ou barques armées pour l'attaquer; mais l'artillerie et le vent qui commençait à souffler donnèrent aux Portugais les moyens de prendre le large. Comme ils continuaient leur route le long des côtes, ils mirent quelques hommes à terre pour couper du bois de cannelle. Pendant ce temps un matelot découvrit du haut d'un mât huit gros bâtimens indiens qui s'avançaient à pleines voiles: l'amiral alla au-devant d'eux; ils prirent aussitôt la fuite, et tournèrent vers le rivage. On en prit un qui était chargé de cocos et de mélasse, et qui portait quantité d'armes. On apprit des habitans du pays que cette flotte indienne était venue de Calicut. Il paraît qu'on avait déjà senti la supériorité des Européens, puisque huit vaisseaux prirent la fuite devant trois.
Gama passa dix jours aux îles Laquedives pour réparer ses vaisseaux. Il brûla celui qu'il avait pris. Il fallait toucher à Mélinde pour y prendre un ambassadeur que le roi du pays avait promis d'envoyer en Portugal. La route devint pénible et dangereuse. Les tempêtes, les vents contraires, les calmes, l'insupportable excès de la chaleur dans le voisinage de la ligne, tous les maux qui sont la suite d'une longue navigation, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts, se réunirent pour accabler les Portugais. Les maladies désolaient l'équipage. L'enflure des jambes et des gencives, causée par le scorbut, des tumeurs dans toutes les parties du corps, suivies d'une diarrhée virulente, réduisirent à l'état le plus déplorable ces tristes vainqueurs des mers. Trente hommes furent emportés en peu de jours. Tout le reste languissait, ou tombait dans le désespoir. On se persuadait que ces mers exhalaient en tous temps des vapeurs contagieuses. La consternation la plus profonde avait succédé à l'ivresse de la gloire et des succès. Chacun se regardait comme une victime dévouée à la mort. Gama s'efforçait en vain de relever leur courage et leurs espérances. On était en mer depuis quatre mois. Il n'y avait pas seize hommes sur chaque vaisseau en état de faire le travail. L'abattement était si grand, que les deux capitaines qui accompagnaient l'amiral voulaient retourner dans l'Inde au premier vent qui pourrait les y conduire. Il s'en éleva un plus favorable qu'ils n'osaient l'espérer. On découvrit la terre, et tout fut oublié.
On était devant Magadoxa, qui n'est qu'à cent lieues de Mélinde, sur la côte d'Ajan. Magadoxa est habitée par les Maures mahométans. L'amiral, pour leur imposer, fit faire une décharge de son artillerie en rangeant la côte. Il arriva peu de jours après au port de Mélinde, et fut très-bien reçu du roi. Il prit son ambassadeur à bord; et, après avoir employé cinq jours à se rafraîchir, il remit à la voile, et arriva peu de jours après à la baie de Saint-Raphaël. Là, le petit nombre de matelots qui lui restait lui fit prendre le parti de brûler un de ses vaisseaux. Ce fut le Saint-Raphaël. Il se trouva le 20 février à la vue de l'île de Zanzibar. Elle est, ainsi que celles de Pemba et de Monsia, qui en sont voisines, fertile et habitée par des Maures, qui commercent avec les Indiens de Sofala, de Monbassa et de Madagascar. Le 20 mars, la flotte doubla le cap de Bonne-Espérance, et le vent ne cessant pas d'être favorable, elle arriva vingt jours après aux îles du cap Vert. Là, pendant que l'amiral était occupé à faire radouber son vaisseau à San-Iago, Coëllo, qui en montait un meilleur, se déroba la nuit, jaloux de porter au roi de Portugal la première nouvelle de la découverte des Indes, et arriva le 10 juillet à Cascaës. Gama fut encore arrêté à Tercère par la maladie et la mort de son frère, qui succomba aux fatigues d'un si long voyage. Enfin il prit terre à Bélem, au mois de septembre de l'année 1499, deux ans et deux mois après son départ de l'Europe. De cent huit hommes qui l'avaient accompagné, il n'en ramena que cinquante en Portugal. Malgré tant de disgrâces, son retour ne pouvait manquer d'être éclatant. Le roi envoya au-devant de lui un seigneur de sa cour, suivi d'un nombreux cortége. Son entrée dans Lisbonne fut un triomphe. Il marchait au bruit des applaudissemens. Il obtint le titre de don pour lui et ses descendans, une pension annuelle de trois mille ducats, et la permission de porter dans ses armes deux biches, qu'on appelle en portugais gamas. Coëllo fut anobli et eut une pension de mille ducats. Le roi de Portugal prit le titre de seigneur de la conquête et de la navigation d'Éthiopie, d'Arabie, de Perse et des Indes; titre précoce et fastueux, qui pourtant parut justifié par les succès qui suivirent, mais qui annonçait un excès de confiance et d'orgueil que la fortune ne tarda pas à humilier.[(Lien vers la table des matières.)]