Le bruit de tant de découvertes excita la jalousie de l'Europe et enivra les Portugais. Dès l'année suivante, 1500, on équipa treize vaisseaux de différentes grandeurs, sous le commandement de Pedro Alvarez Cabral. L'évêque de Viseu lui remit l'étendard de la croix et un chapeau bénit par le pape. La flotte contenait douze cents hommes: on y joignit huit religieux de saint François, et huit prêtres séculiers, sous l'autorité d'un grand-aumônier. Les instructions de l'amiral étaient de commencer par la prédication de l'Évangile, et, s'il trouvait les cœurs mal disposés, d'en venir à la décision des armes; instructions dignes de ce siècle, et très-peu conformes à l'esprit de l'Évangile. On supposait que le samorin se prêterait volontiers à l'établissement d'un comptoir; Cabral devait le presser d'ôter aux Maures la liberté du commerce dans sa capitale. À cette condition, le Portugal offrait de lui fournir les mêmes marchandises à meilleur marché que les Maures. Cabral devait aussi relâcher à Mélinde pour y remettre l'ambassadeur que Gama en avait amené, et les présens qu'on envoyait au roi de la contrée.
La flotte mit à la voile le 9 mars, et le 24 avril on découvrit à l'ouest une terre que Gama n'avait point observée. Une tempête violente obligea les Portugais d'y relâcher. On célébra la messe sur le rivage, au grand étonnement des naturels du pays, qui accoururent en foule à ce spectacle, portant sur le poing de petits perroquets. Cabral appela ce pays terre de Sainte-Croix, à l'honneur de la croix que l'on avait élevée sur le rivage; mais ce nom fut changé depuis en celui de Brésil, à cause d'un bois ainsi nommé qui y croît en abondance. On se remit en mer le 2 mai pour faire voile au cap de Bonne-Espérance. Le 12, on aperçut à l'est une comète, qui parut grossir continuellement pendant dix jours, et qui fut visible jour et nuit. Si jamais l'imagination humaine put avec quelque apparence de vérité chercher des rapports entre les destinées passagères de l'homme et les mouvemens éternels des corps célestes, ce fut surtout dans cette occasion. On pouvait croire que l'horrible tempête qui s'éleva tout à coup, et qui tourmenta les Portugais pendant vingt-deux jours, était occasionnée par la pression de la comète, qui, en refoulant l'atmosphère dans cette partie de notre globe, avait pu y exciter ces vents effroyables, mêlés d'éclairs et de pluies, qui, se choquant avec impétuosité, soulevaient les vagues comme des montagnes, et menaçaient d'accabler les vaisseaux portugais de tout le poids de l'Océan. Pendant plusieurs jours les ténèbres, qui ajoutent au danger, et surtout à la crainte, furent si épaisses, que les vaisseaux ne pouvaient se distinguer les uns les autres; et, lorsqu'on eut un peu de relâche et qu'on revit un peu de lumière, la mer, toujours agitée et furieuse, paraissait noire comme de la poix pendant le jour, et enflammée pendant la nuit. Cependant ce terrible orage, malgré sa durée et son horreur, ne fit périr aucun des navires de la flotte, tant l'audace et l'industrie humaines ont de ressources pour combattre la nature et les élémens; mais malheureusement on n'avait point encore trouvé de moyens de défense contre un épouvantable phénomène inconnu à des peuples qui affrontaient pour la première fois les mers de l'Afrique et de l'Inde. C'était une de ces colonnes d'eau que l'on appelle trombes[10], qui s'élèvent de la surface des flots jusqu'aux nues, en pyramide renversée, phénomène assez commun dans ces mers. Les Portugais, dans leur ignorance, le prirent pour un signe de beau temps. Ils ne savaient pas que cette colonne est toujours accompagnée d'un tourbillon ou courant d'air auquel rien ne résiste: ils en firent la triste expérience. La colonne vint fondre sur la flotte. Quatre vaisseaux furent submergés sur-le-champ, avec l'équipage et les capitaines, entre lesquels on comptait ce Barthélemy Diaz, qui avait découvert le cap de Bonne-Espérance. Tous les autres navires furent remplis d'eau, et eurent leurs voiles déchirées.
Enfin, la tranquillité commençant à revenir sur les flots, l'amiral reconnut que pendant l'orage il avait passé le cap de Bonne-Espérance; mais que quatre vaisseaux s'étaient séparés de sa flotte. Il prit deux bâtimens maures qui revenaient de Sofala, chargés d'or pour Mélinde. Ils en avaient jeté, en fuyant, une partie dans la mer. Comme leur commandant était parent du roi de Mélinde, l'amiral ne toucha point à leur charge. Il témoigna même du regret de la perte volontaire qu'ils avaient faite; mais il fut bien étonné lorsqu'ils lui dirent qu'étant sans doute plus grand magicien qu'eux, il devait savoir faire des conjurations qui feraient revenir leur or du fond de la mer.
Le 20 juillet, Cabral mouilla au port de Mozambique, où il prit un pilote pour le conduire à Quiloa, île à cent lieues de Mozambique, vers le 9e. degré de latitude méridionale. Il y trouva deux des vaisseaux que la tempête avait écartés de sa flotte. Toute la région qui s'étend du cap Corientès jusqu'auprès de Monbassa est peuplée et fertile, et l'eau y est excellente. Quiloa est célèbre par son commerce d'or avec Sofala: ce qui attire dans cette ville quantité de marchands de l'Arabie Heureuse et d'autres pays. Les vaisseaux y étaient construits sans clous, comme dans les autres parties de l'Afrique, et enduits d'encens au lieu de goudron. L'amiral voulut faire avec le roi de Quiloa un traité de commerce qui n'eut pas lieu, parce que la différence des religions inspira de la défiance au prince africain. Il fut mieux accueilli du roi de Mélinde, à qui le roi de Portugal envoyait une lettre et des présens. Ils furent portés par Corréa, principal facteur de la flotte; mais l'amiral ne voulut pas descendre à terre. Il reçut sur son bord la visite du roi de Mélinde, qui promit de garder fidèlement l'alliance avec les Portugais, et qui lui donna deux pilotes guzarates pour le conduire à Calicut. Il y arriva le 13 de septembre, et envoya vers le samorin Alonzo Hurtado, avec un interprète, pour lui déclarer qu'il venait de Portugal dans l'intention de conclure avec lui un traité d'alliance et de commerce, et qu'il était prêt à descendre lui-même pour en régler les conditions, si l'on consentait à lui accorder des otages. Après quelques débats, on convint de tout, et Cabral eut une audience du samorin dans une galerie construite exprès sur le bord de la mer, et décorée avec tout le faste asiatique. Il fut placé sur un siége proche de celui du prince, honneur le plus grand qu'on pût déférer à un étranger suivant la coutume du pays. Il offrit ses présens; ils étaient riches, et furent bien reçus. La proposition qu'il fit d'établir à Calicut un comptoir qui serait fourni de toutes les marchandises de l'Europe, pour les échanger contre les productions de l'Inde, fut écoutée favorablement. On donna aux Portugais une maison fort commode sur le bord de la mer, et la sûreté du commerce paraissait établie; mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Les Maures de la Mecque et du Caire, accoutumés depuis long-temps à se voir les maîtres de tout le commerce des Indes, ne pouvaient voir patiemment ces nouveaux hôtes dont la concurrence était à craindre. Ils avaient nécessairement beaucoup d'appui à la cour du samorin, et la connaissance du pays les mettait en état de nuire aisément à des étrangers. Après avoir tenté inutilement de les perdre dans l'esprit du samorin, ils prirent le parti de les traverser ouvertement dans la vente de leurs marchandises et dans l'achat des épices dont le privilége exclusif avait été accordé aux Portugais, jusqu'à ce que leur flotte fût chargée, avec permission de saisir les vaisseaux maures où il s'en trouverait. Les Portugais usèrent imprudemment de leur droit de saisie. Il n'en fallait pas davantage pour soulever la multitude. C'était ce qu'attendaient les Maures: appuyés du catoual et de l'amiral de Calicut, ils firent croire aisément au samorin que les Portugais avaient excédé leurs priviléges, et que, leur flotte étant chargée, ils voulaient encore empêcher les autres marchands d'acheter. Le comptoir fut investi en un moment par une populace furieuse. Le nombre des assaillans montait à quatre mille, et plusieurs naïres étaient à leur tête. Il n'y avait dans le comptoir portugais que soixante et dix hommes, qui cependant osèrent se défendre. Cinquante furent pris ou tués. Le reste, tout couvert de blessures, se sauva par une porte qui donnait du côté de la mer, et regagna la flotte. Les marchandises furent pillées; la perte montait à quatre mille ducats. À cette nouvelle, Cabral, ne respirant que la vengeance, attaqua deux gros vaisseaux indiens qui étaient dans le port, tua six cents hommes qui les défendaient, se saisit de leur charge, et les brûla à la vue des Maures qui couvraient le rivage, et d'une infinité d'almadies qui n'osèrent s'avancer, ou furent repoussées avec perte. Le lendemain il donna ordre que tous ses vaisseaux se rangeassent vis-à-vis de Calicut, et fit tonner son artillerie sur la ville. Quantité de maisons et de temples, une partie même du palais, furent réduits en cendres. Les Indiens s'assemblant avec un empressement aveugle pour repousser le péril, les boulets tombaient au milieu de la foule, et n'en avaient qu'un effet plus terrible. Le samorin vit un naïre tué à côté de lui d'un coup de canon, et s'enfuit saisi d'épouvante. Cabral fit cesser le feu pour donner la chasse à deux vaisseaux qui se présentèrent à la vue du port. Mais n'ayant pu les atteindre, il continua sa route vers Cochin, où il projetait d'établir un comptoir. Il y fut plus heureux que dans Calicut. Le roi de Cochin, vassal du samorin, ne fut pas fâché de se lier avec des étrangers puissans qui pouvaient lui assurer cette indépendance, le premier vœu de tout prince qui reconnaît un suzerain. Cochin est à quatre-vingt-dix lieues de Calicut. La commodité de son port attire un grand nombre de marchands. Cabral eut une audience du roi, et en fut très-bien traité. Il offrit quelques présens, qui furent d'autant mieux reçus, que ce prince était pauvre, quoique son pays ne le fût pas. Les Portugais eurent permission de charger leurs vaisseaux de marchandises du pays, et n'éprouvèrent aucune difficulté. L'alliance fut jurée entre le roi de Cochin et les Portugais. Cabral, en s'éloignant de cette ville, rencontra la flotte du samorin, composée de vingt-cinq vaisseaux. Il était résolu d'en venir aux mains; mais le vent les éloigna, et la flotte portugaise fit voile vers Cranganor. C'est une grande ville, à trente-deux lieues de Cochin. Le pays est fertile en plantes médicinales, telles que le tamarin, la casse, le mirobolan; le cardamome, le gingembre, y croissent en abondance; mais il y a peu de poivre. Du reste, les vaisseaux portugais n'avaient point encore trouvé une baie si agréable et si commode. Ils remirent à la voile pour traverser la mer qui est entre l'Inde et l'Afrique, et dans leur route ils découvrirent pour la première fois Sofala; ils essuyèrent plusieurs orages vers le cap de Bonne-Espérance. Enfin Cabral arriva au port de Lisbonne le 31 juillet 1501. De douze vaisseaux qui étaient partis avec lui, il n'en ramenait que six.
Avant le retour de Cabral, quatre caravelles étaient déjà parties du port de Lisbonne, commandées par un Galicien nommé Jean de Nuéva. Il devait gagner Sofala pour y établir un comptoir, et se réunir avec Cabral, dont il ignorait les désastres, pour affermir sur des fondemens solides le commerce que l'on supposait établi à Calicut. Il découvrit entre Mozambique et Quiloa une île à laquelle il donna son nom. D'ailleurs sa navigation fut heureuse; mais il apprit bientôt qu'il n'y avait rien à faire à Calicut sans des forces supérieures. Il prit deux vaisseaux maures qu'il brûla. Il visita Cochin et Cananor. Le commerce languissait à Cochin, parce que les négocians du pays avaient peu de goût pour les marchandises portugaises, et ne voulaient donner leurs épices que pour de l'argent. Le roi de Cananor eut la générosité de se rendre caution pour les Portugais, et répondit pour mille quintaux de poivre, cinquante de gingembre, et quatre cent cinquante de cannelle. La cargaison s'achevait tranquillement, lorsqu'on avertit l'amiral qu'on voyait paraître plus de quatre-vingts pares ou barques indiennes chargées de Maures, qui venaient de Calicut pour attaquer les Portugais. Le lendemain, dès la pointe du jour, elles entrèrent dans la baie de Cananor. Nuéva se retira au fond de la baie, et donna ordre à son artillerie de faire un feu continuel. Les Maures n'avaient point encore de canon, ou s'en servaient mal; ils préféraient l'usage des flèches; mais, obligés de se tenir à une grande distance, leurs flèches ne pouvaient atteindre l'ennemi. Les foudres de l'Europe donnèrent aux Portugais l'avantage sur la multitude. Plusieurs vaisseaux indiens furent coulés à fond, et il y eut beaucoup de Maures tués, sans que les Portugais perdissent un seul homme. La flotte battue fut obligée de retourner à Calicut; et Jean de Nuéva, content d'avoir montré au roi de Cananor la supériorité des forces européennes, revint triomphant à Lisbonne, sans avoir rien souffert de la guerre ni des flots.
Les relations de Cabral firent comprendre qu'il n'y avait d'établissement à espérer dans les Indes que par la force des armes. Le roi de Portugal se crut intéressé à soutenir son entreprise pour l'honneur de sa nation, pour l'intérêt de sa religion, et plus encore sans doute pour l'accroissement de ses richesses et de sa puissance. Malgré les pertes que l'on avait essuyées, le profit l'avait emporté sur le dommage. Que ne pouvait-on pas espérer, si l'on prenait mieux ses mesures! Cette raison était décisive. On résolut de faire partir, au mois de mars 1502, trois escadres ensemble: la première de dix vaisseaux, commandée par Vasco de Gama, car il semblait que la gloire de conquérir les Indes, comme celle de les découvrir, fût attachée à ce nom; la seconde de cinq vaisseaux, sous Vincent Sodre, pour nettoyer les côtes de Cochin et de Cananor, et veiller à l'entrée de la mer Rouge de manière à empêcher les Turcs et les Maures de porter leur commerce aux Indes; la troisième de cinq vaisseaux, encore sous Étienne de Gama; ce qui composait une flotte de vingt voiles qui devait reconnaître Vasco de Gama pour amiral.
Après avoir reçu l'étendard de la foi dans l'église cathédrale de Lisbonne avec le titre d'amiral des mers d'Orient, Gama partit le deuxième jour de mars, à la tête des deux premières escadres, parce que la troisième ne put mettre à la voile que le 1er. de mai. Il avait à bord les ambassadeurs de Cochin et de Cananor, que le roi de Portugal renvoyait comblés d'honneurs et de présens. Près du cap Vert, il rencontra une caravelle portugaise qui revenait de la Mina, chargée d'or. C'était une preuve des progrès du commerce de cette nation sur les côtes d'Afrique. Les ambassadeurs indiens en témoignèrent leur surprise. L'ambassadeur de Venise en Portugal leur avait assuré que, sans le secours des Vénitiens, le Portugal était à peine en état de mettre quelques vaisseaux en mer. Ce langage était un effet de leur jalousie depuis qu'ils voyaient le commerce des Indes, par la voie du Caire, près d'être perdu pour Venise.
La flotte ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, Gama prit la route de Sofala avec quatre de ses moindres vaisseaux, tandis que le reste allait directement à Mozambique. Il devait, suivant les ordres du roi, observer la situation de Sofala, reconnaître le pays et les mines, et choisir un lieu commode pour y élever un fort. Le roi de Sofala ne lui fit point acheter trop cher son amitié et la liberté d'établir un comptoir dans sa capitale. On trouva les mêmes facilités à Mozambique, malgré l'aversion que le prince avait marquée pour les Portugais dans leur premier voyage. On y établit aussi un comptoir dont la destination était de fournir aux flottes portugaises des provisions à leur passage. L'amiral se rendit ensuite à Quiloa dans le dessein de punir Ibrahim, roi de cette contrée, de la mauvaise réception qu'il avait faite à Cabral, et de le rendre tributaire des Portugais. Ibrahim, pressé par la crainte d'une puissance supérieure, se rendit à bord du vaisseau amiral. Là on lui déclara qu'il allait perdre sa liberté, s'il ne s'engageait à payer tous les ans deux mille méticaux[11] d'or. Le roi captif le promit et donna pour otage un riche Maure. Dès qu'il fut rentré dans sa capitale, il refusa de payer, persuadé que le Maure paierait, plutôt que de rester prisonnier, ce qui arriva en effet. Étienne de Gama joignit la flotte avec la troisième escadre, et Vasco partit pour Mélinde à la tête de toutes ses forces. Il se saisit sur la route de plusieurs vaisseaux maures. Mais une prise plus considérable l'attendait sur la côte de l'Inde près du mont Déli, au nord de Cananor. Il rencontra un gros bâtiment, nommé le Méri, qui appartenait au soudan d'Égypte, chargé de marchandises précieuses et d'un grand nombre de Maures de la première distinction qui allaient en pèlerinage à la Mecque. Il s'en rendit maître après une vigoureuse résistance, et s'empara des trésors destinés au tombeau du prophète. Le reste du butin fut abandonné aux matelots. Ensuite Étienne de Gama fit mettre le feu au bâtiment; et, par une résolution désespérée, les Maures, au nombre de trois cents, aimèrent mieux s'y laisser brûler, en continuant de se défendre contre le fer et la flamme, que de passer sur les vaisseaux du vainqueur.
Après cette sanglante expédition, l'amiral, étant arrivé à Cananor, fit dire au roi qu'il désirait lui parler. Cette prière, précédée du bruit de sa victoire, et soutenue d'une flotte puissante, pouvait passer pour un ordre, et c'est alors que les monarques de l'Inde dûrent s'apercevoir que les Maures ne les avaient guère trompés en leur faisant envisager les Portugais comme des hôtes dangereux, qui ne venaient reconnaître le pays que pour s'en rendre les maîtres. Le roi de Cananor, plutôt que de se rendre sur la flotte de Gama, aima mieux faire construire un pont qui s'étendît fort loin sur l'eau. À l'extrémité était une salle magnifiquement ornée. C'était le lieu de l'entrevue. Le prince y arriva escorté de mille naïres, au son des trompettes et des instrumens, comme si l'appareil de sa vaine grandeur n'eût pas dû faire mieux voir la faiblesse de sa démarche, au lieu de la déguiser. L'amiral descendit sur le pont au bruit de son artillerie, qui annonçait une puissance plus réelle. Le prince indien s'avança au-devant de lui jusqu'à la porte de la salle, et l'embrassa. Tous deux s'assirent, et le résultat de cette conférence fut un traité d'amitié et de commerce, et l'établissement d'un comptoir à Cananor. Les Portugais se défirent dans le pays d'une partie de leurs marchandises, et partirent pour Calicut.
La renommée les y avait devancés. Elle avait appris au samorin l'arrivée et les forces de ces marchands guerriers, dont il connaissait la valeur, et dont il devait craindre le ressentiment. Cependant il ne les croyait pas si proche de ses côtes, et Gama, en arrivant à la vue de la ville, se saisit de plusieurs pares, et d'environ cinquante Malabares, qui n'avaient pris aucune précaution contre une surprise. Il suspendit les hostilités pour attendre si le samorin donnerait quelque marque de soumission ou de repentir. Bientôt on vit arriver une barque qui portait un religieux franciscain. C'était un Maure déguisé sous cet habit, qui venait traiter avec l'amiral, de la part du samorin, sur l'établissement du commerce à Calicut. Gama répondit qu'il pourrait penser à cette proposition lorsqu'il aurait reçu du samorin une juste satisfaction pour la mort du facteur Corréa, et pour la perte des marchandises pillées dans le comptoir. Trois jours se passèrent en messages inutiles. Alors l'amiral fit déclarer au samorin qu'il ne lui donnait que jusqu'à midi pour se déterminer, et que si dans cet espace de temps il ne recevait pas une réponse satisfaisante, il emploierait contre lui le fer et le feu; et s'étant fait apporter une horloge à sable, il répéta au Maure qu'il chargeait de ses ordres que, dès que cet instrument aurait fait tel nombre de révolutions, il exécuterait infailliblement ce qu'il venait de déclarer.