Jamais, depuis que le monde s'était vu soulagé du poids de la puissance romaine, on n'avait affecté avec les souverains cette hauteur impérieuse. Le sable de Gama rappelait le cercle tracé par la baguette de Popilius. Mais combien les destinées des empires tiennent au progrès des connaissances humaines! Il fallait absolument que le Napolitain Gioya d'Amalfi découvrît une propriété encore inexplicable de l'aiguille aimantée, et que l'Allemand Schwarz trouvât le secret de la poudre inflammable pour que des marchands d'un petit royaume d'Occident, traversant des mers immenses, vinssent braver sur les rivages de l'Inde un des plus puissans monarques de ces contrées, qui avaient échappé à l'ambition d'Alexandre et à la tyrannie de Rome.

Le samorin eut la dangereuse fermeté de ne faire aucune réponse. Le terme expira. Vasco fit tirer un coup de canon. C'était le signal annoncé pour tous ses capitaines, et les cinquante Malabares qu'on avait distribués sur chaque bord furent pendus au même moment, représailles sanglantes de cinquante Portugais tués dans le comptoir. On leur coupa les pieds et les mains, qui furent envoyés au rivage, dans un pare gardé par deux chaloupes, avec une lettre écrite en arabe pour le samorin. L'amiral lui déclarait que c'était de cette manière qu'il avait résolu de le récompenser de toutes ses trahisons et de ses infidélités; et qu'à l'égard des marchandises qui appartenaient au Portugal, il avait mille moyens de les recouvrer au centuple. Après cette déclaration, il fit avancer pendant la nuit trois de ses vaisseaux près du rivage, et le lendemain, aux premiers rayons du jour, l'artillerie fit un feu terrible sur la ville. Quantité de maisons furent abattues, et le palais fut réduit en cendres. Gama, satisfait de cette première vengeance, laissa Vincent Sodre avec six vaisseaux, pour donner la chasse aux vaisseaux maures, et prit la route de Cochin.

Le Prince Indien s'avança au devant de lui et l'embrassa.

Il y retrouva la même affection pour le nom portugais dans le roi Trimumpara. On conclut un traité d'alliance qui fut cimenté par des présens mutuels. On donna au facteur portugais une maison qui devait servir de comptoir, et le prix des épices fut réglé. Cependant le samorin éclatait en menaces contre le roi de Cochin, et jurait d'en tirer vengeance après le départ des Portugais. Le roi de Cochin, de son côté, jurait qu'il perdrait sa couronne plutôt que d'abandonner ses nouveaux alliés. Gama l'assura que le samorin serait bientôt assez occupé lui-même de sa propre défense pour songer à former aucune entreprise contre Cochin, et mit à la voile pour retourner en Europe. Il rencontra près de Padérane la flotte de Calicut qui se présentait pour lui couper le passage. On combattit avec furie; mais l'ascendant ordinaire des armes européennes décida bientôt la victoire. Les vaisseaux indiens, foudroyés par l'artillerie, se dispersèrent, et les Portugais, s'élançant à l'abordage sur les navires qu'ils pouvaient accrocher, parurent aussi terribles que leurs foudres. Les Indiens épouvantés se précipitaient dans les flots, où les coups de fusil les atteignaient sans peine. Il en périt un grand nombre. Deux bâtimens chargés de porcelaine, d'étoffes de la Chine, de vases de vermeil et d'autres marchandises précieuses, furent pris, dépouillés de leurs richesses, et brûlés. On distingua dans le butin une statue d'or du poids de soixante marcs. Ses yeux étaient deux émeraudes, et sur sa poitrine étincelait un gros rubis qui jetait autant de lumière que le feu le plus ardent.

Gama continua sa route vers Cananor. Il y laissa trente-quatre hommes dans une grande maison que le roi leur donna pour comptoir, et le prix des épices fut réglé comme à Cochin. Sodre fut chargé par l'amiral de demeurer sur cette côte pour secourir le roi de Cochin, s'il y avait quelque apparence de guerre; et si la paix régnait de ce côté-là, il avait ordre de croiser sur la mer Rouge, et de se saisir de tous les bâtimens qui faisaient voile de la Mecque aux Indes. Le 20 décembre 1503, Gama partit avec treize vaisseaux pour retourner en Portugal. Il fut retardé par des vents contraires et par des tempêtes, et ne prit terre à Cascaës que le 1er. septembre de l'année suivante. Un grand nombre de seigneurs portugais vinrent l'y recevoir, et lui composèrent un cortége jusqu'à la cour. On portait devant lui, dans un bassin d'argent, le tribut du roi de Quiloa. Le roi Emmanuel lui fit un accueil très-honorable, et lui confirma le titre d'amiral des mers de l'Inde.

Après le départ de la flotte portugaise, le samorin ne différa pas sa vengeance. Il assembla une nombreuse armée à Panami, seize lieues au-dessus de Cochin. Trimumpara se vit abandonné de ses naïres, qui blâmaient son alliance avec les Portugais et la fidélité qu'il leur gardait. Cochin fut pris et brûlé. Le roi fugitif se retira dans l'île de Vaïpi, mieux fortifiée que Cochin, et y fut bientôt assiégé. Mais tandis qu'il s'y défendait, déjà s'avançait à son secours Alphonse d'Albuquerque, le plus célèbre des conquérans de l'Inde, parti de Lisbonne avec son frère François d'Albuquerque et Antoine de Saldagna, à la tête d'une escadre de neuf vaisseaux. Ce dernier devait croiser à l'entrée de la mer Rouge, et les deux autres devaient revenir en Portugal avec leur cargaison. François d'Albuquerque arriva le premier aux Indes, et recueillit les débris de l'escadre de Vincent Sodre. Ce malheureux commandant avait fait naufrage sur les côtes d'Arabie, et avait péri avec son équipage. Tout changea de face à l'arrivée des Portugais. Le roi de Calicut fut défait et mis en fuite, sans qu'ils perdissent plus de quatre hommes, s'il en faut croire les historiens. Une perte si légère prouve une si prodigieuse infériorité de la part des Indiens dans la science militaire et dans l'usage de l'artillerie, que pourtant ils connaissaient, et si peu de facilité à s'instruire par leurs défaites, que la gloire des vainqueurs en paraît un peu affaiblie, à moins qu'on n'aime mieux croire que les déclamateurs portugais, honorés du nom d'historiens, aussi mauvais juges de la gloire que mauvais écrivains, ont cru devoir diminuer leurs pertes pour relever leurs triomphes.

Trimumpara, plein de reconnaissance, permit à ses alliés d'élever près de Cochin un fort qui fut nommé San-Iago. Il était commencé lorsque Alphonse d'Albuquerque arriva, brûlant d'impatience de se signaler à son tour. Il envoya cinq cents hommes sur des vaisseaux pris au samorin assiéger et brûler la ville de Répélim, défendue par deux mille naïres. Lui-même marcha avec peu de monde contre une autre ville située sur le bord de la mer. Mais, s'étant trouvé enfermé entre une multitude d'Indiens qui sortirent de la ville assiégée, et trente-trois vaisseaux de Calicut qui survinrent pendant le combat, il était en danger de périr, si son frère, François d'Albuquerque, paraissant avec sa flotte, ne l'eût fort heureusement secouru. On fit un grand carnage des Indiens. À son retour, la flotte portugaise rencontra cinquante vaisseaux de Calicut, que sa seule artillerie mit en déroute. Alphonse d'Albuquerque revint à Lisbonne comblé de gloire et de richesses. Il présenta au roi quarante livres de grosses perles et quatre cents de petites. Aujourd'hui que ces voyages au delà des tropiques, devenus faciles et familiers, ont soumis à nos besoins factices et à nos fantaisies orgueilleuses ces magnifiques contrées où la nature a prodigué ses richesses, notre luxe dédaigneux regarderait à peine les présens que le vainqueur de l'Inde offrait au roi de Portugal. Mais alors c'étaient des trophées qu'on apportait à travers mille dangers, et qui avaient coûté des batailles.

Tant de gloire était toujours mêlé de ces désastres qui n'arrêtent point l'ambition et l'avarice, et auxquels on fait à peine attention dans le récit des actions brillantes. François d'Albuquerque périt avec toute son escadre, sans que l'on ait jamais eu aucune nouvelle de son naufrage. Il semblerait que ces destructions si rapides et si terribles, dont on ne voit que trop d'exemples dans les longues traversées, dussent nous écarter de ces mers lointaines, et jeter au fond des cœurs la crainte de cet élément formidable qui, tout subjugué qu'il est, confond si souvent l'audace et l'habileté de ses vainqueurs; mais l'intérêt et l'espérance, ces deux grands mobiles de l'homme, l'emportent sur les menaces de la nature. Chacun se flatte d'échapper à la destinée qui frappe autour de lui, et dans ces dangers extrêmes, si fréquens sur la mer, où l'on calcule les heures en frémissant, dans l'attente d'une mort qui paraît inévitable, plus d'un navigateur calcule au fond de son âme ce qu'il y aurait à gagner pour celui qui survivrait à ses compagnons.