D'un autre côté, Ruy Lorenzo, séparé par la tempêté de l'escadre d'Antoine Saldagna (de celui qui donna son nom à la baie de Saldagna, près du cap de Bonne-Espérance), s'étant présenté devant Monbassa, battit avec sa seule chaloupe, montée de trente hommes, toute une flotte indienne, tua le fils du roi de Monbassa, et obligea ce prince de payer un tribut annuel de cent méticaux d'or. Tel était alors l'ascendant des Portugais, que leurs disgrâces mêmes les conduisaient à des victoires. Ce même Lorenzo rendit tributaire l'île de Brava, sur la côte d'Ajan, prit et brûla plusieurs bâtimens maures et indiens.

Les défaites et les disgrâces n'avaient fait qu'irriter le samorin sans l'abattre, et le départ des Albuquerque releva toutes ses espérances. Il appela sous ses enseignes tous les princes du Malabar. Ceux de Tanor, de Bespour, de Cotougan, de Corlou, et dix autres princes du même rang se rendirent à ses ordres. Son armée de terre se trouva forte de cinquante mille hommes. Il en distribua quatre mille sur deux cent quatre-vingts pares avec un grand nombre de canons qui devaient battre le nouveau fort des Portugais. Ses troupes de terre devaient forcer le passage d'une rivière qui sépare l'île de Vaïpi du continent. Cette armée était commandée par Douring, son neveu et son héritier, et par Elankol, prince de Répélim. C'est avec ces forces que le samorin se flattait d'accabler le roi de Cochin avant que le Portugal pût venir à son secours.

Édouard Pachéco, qu'Alphonse d'Albuquerque avait laissé pour la défense de Cochin, ne pouvait opposer à toute la puissance du samorin qu'un vaisseau, deux caravelles et cent soixante Portugais, en y comprenant ceux du comptoir. Il pouvait y joindre, à la vérité, trente mille Indiens de Cochin; mais il aima mieux les laisser pour la défense de la ville; et, se fiant à la fortune du Portugal et à la mer, il mit dans le vaisseau qui faisait sa principale force vingt-cinq Portugais, vingt-six dans une des caravelles, et vingt-trois dans l'autre; il y joignit trois cents des plus braves Indiens de Cochin, chargea le reste de son monde de la défense du comptoir, et, se jetant dans une barque avec vingt-deux de ses plus vaillans soldats, il alla, sans perdre un instant, attaquer la flotte de Calicut. On serait tenté, en lisant le récit de ces combats, où la disproportion des forces est si étonnante, de les comparer aux combats de l'Arioste, et de leur donner la même croyance; mais ces événemens sont constatés par le rapport unanime des historiens, et plus encore par l'éclat que la puissance portugaise a jeté dans l'Asie pendant le seizième siècle; et si l'on fait attention à cet esprit d'héroïsme qui naît toujours des entreprises extraordinaires et des grandes découvertes, à l'avantage que donnent à des conquérans l'orgueil de leurs premiers succès et le sentiment de leur supériorité sur un ennemi dont ils ont reconnu la faiblesse; à l'intrépidité qu'inspire le désir des richesses à des hommes qui ont abandonné leur patrie et essuyé tant de périls pour venir chercher si loin la fortune; enfin, si l'on considère combien de fois la discipline, le talent de diriger l'artillerie et de manier les armes à feu, ont donné la victoire aux armées d'Europe sur des multitudes de Turcs, peuples fort supérieurs aux Indiens pour la bravoure, on trouvera croyable tout ce qui est raconté des Portugais; on admirera leur valeur et leurs exploits, en regrettant d'y voir trop souvent les caractères de l'usurpation et du brigandage.

La fortune des Portugais ne se démentit point. Pachéco, dans trois différens combats, coula à fond près de deux cents pares, et tua près de deux mille hommes; et, se rapprochant du rivage, il tourna son canon contre un corps de quinze mille hommes qui s'étaient rassemblés autour du samorin, et qui fut aussitôt dissipé. Cependant le samorin, résolu de venger ses pertes, redoubla tous ses efforts pour forcer le passage de la rivière de Vaïpi. Il n'y fut pas plus heureux qu'auparavant. L'infatigable Pachéco s'y était porté. Il y fit des prodiges de valeur. Ses habits étaient couverts de sang. Enfin, le samorin tenta une dernière attaque sur mer; mais jamais l'artillerie portugaise ne fut mieux servie. Elle mit en pièces huit châteaux mobiles que les Indiens avaient armés, hauts de quinze pieds, placés chacun sur deux barques, et remplis de soldats. Leurs débris flottans sur la mer achevèrent d'épouvanter les troupes de Calicut; et le samorin fut réduit à suivre l'avis de ses bramines, qui lui conseillèrent d'entrer en composition avec le roi de Cochin.

Pachéco, dont le nom était devenu redoutable dans l'Inde, protégea le commerce de sa nation à Coulan, où les Maures cherchaient à le traverser. Il n'était point encore revenu de cette ville, lorsque Lope Soarez, à la tête d'une flotte de treize vaisseaux, arriva de Portugal aux îles Laquedives, où il trouva Antoine de Saldagna et Ruy Lorenzo qui s'étaient rejoints, et qui se radoubaient ensemble. Il les prit avec lui, et alla canonner la ville de Calicut, dont la moitié fut ruinée, et ensevelit quinze mille habitans sous ses débris. Il se présenta ensuite devant Cochin, où la vue d'une si belle flotte fit oublier au fidèle Trimumpara tous les dangers qu'il avait courus. Ce prince porta ses plaintes à l'amiral contre les habitans de Cranganor, ville fortifiée par le samorin, et distante de Cochin de quatre lieues. Cranganor fut pris et brûlé, et la flotte qui le défendait fut détruite. On voit que les victoires des Portugais étaient cruelles et destructives. Ils livraient aux flammes les villes et les vaisseaux qu'ils prenaient. Cette manière de faire la guerre semblait justifier ceux qui les avaient représentés d'abord comme des pirates armés pour piller ou pour détruire, qui se déguisaient sous le titre de marchands. Cependant il est possible que, dans un pays étranger, détestés des Maures et suspects aux Indiens, forcés de recourir aux armes, et n'attendant aucun quartier de ceux qu'ils prétendaient soumettre, ils fussent obligés d'inspirer une terreur qui leur servait de rempart. Mais au fond les Portugais avaient-ils le droit de dire aux rois de l'Inde: Nous nous établirons dans vos états malgré vous? Non, sans doute. Ils ne pouvaient avoir d'autre droit que celui de la force, droit qui rend toujours odieux celui qui l'exerce, et qui oblige de recourir à la cruauté pour appuyer l'injustice.

Avant de partir pour le Portugal, Soarez et Pachéco réunis laissèrent à Cochin Manuel Tellez Barrato avec quatre vaisseaux pour garder le port et défendre leur allié. Ils dirigèrent leur route sur Panami, ville appartenant au samorin, et qu'ils voulaient détruire en passant; mais le vent les poussa dans une baie, où ils furent très-surpris de trouver dix-sept vaisseaux turcs montés de quatre mille hommes, et défendus par de l'artillerie. Rencontrer des ennemis, c'était alors pour les Portugais rencontrer des triomphes. La flotte barbare fut brûlée avec toute sa cargaison, et il périt quantité de Turcs par le fer et par le feu. Les Portugais, suivant le rapport des historiens, ne perdirent que trente-trois hommes. Il fallait que les Turcs, qui s'étaient fait redouter sur terre, n'entendissent pas les combats de mer mieux que les Indiens, ou que les Portugais fussent plus que des hommes.

Soarez et Pachéco remirent à la voile au commencement de janvier 1506, et rentrèrent dans le port de Lisbonne le 22 juillet. Ils ramenaient avec eux Diégo Fernandez Péreyra, l'un des capitaines de la flotte précédente, et qui s'était signalé par la découverte de l'île de Socotora, où il mouilla l'ancre après avoir fait diverses prises sur la côte de Mélinde. On ne pouvait prodiguer trop de récompenses et d'honneurs à ces braves commandans, qui apportaient au Portugal autant de gloire que de richesses. Le roi Emmanuel honora particulièrement la valeur dans Édouard Pachéco. Il le fit asseoir près de lui sous un dais; et, dans cette situation, il le fit porter avec lui dans l'église cathédrale de Lisbonne, au milieu de la foule et des applaudissemens du peuple. Mais il ne faut se fier ni aux faveurs de la fortune, ni à celles des rois. Pachéco fut arrêté peu de temps après, sans que l'histoire nous en apprenne la cause, et le vainqueur du samorin mourut dans un cachot.[(Lien vers la table des matières.)]

CHAPITRE III.

Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque. Puissance et corruption des Portugais. Siége de Diu. Sylveïra et Jean de Castro.

La cour de Portugal, animée par les succès, et faisant de plus grands efforts à mesure qu'elle concevait de plus grandes espérances, mit en mer, dès le 5 de mars 1507, vingt-deux vaisseaux montés de quinze cents hommes de troupes régulières, sous le commandement de François d'Almeyda, qui partit le premier avec le titre de vice-roi des Indes. Il avait ordre de former des établissemens et de bâtir des forts pour la sûreté du commerce portugais sur toute la côte orientale d'Afrique, depuis Mozambique jusqu'au cap de Guardafui, à l'entrée de la mer Rouge. Sa flotte fut dispersée par la tempête, et il n'en avait pu rassembler que huit vaisseaux, lorsqu'il se présenta devant l'île de Quiloa. Il salua le port de quelques coups de canon; mais n'en recevant aucune réponse, il se détermina sur-le-champ à commencer les hostilités. Il prit terre avec cinq cents hommes, et livra la ville au pillage. Le roi Ibrahim avait gagné le continent avec sa femme et ses trésors. Les Portugais nommèrent un autre roi, et construisirent, dans l'espace de vingt jours, un fort ou ils laissèrent une garnison de cinq cent cinquante hommes, avec une caravelle et un brigantin, pour croiser continuellement sur la côte. Monbassa, qui reçut Almeyda à coups de canon, fut traitée encore plus rigoureusement: elle fut pillée et brûlée jusqu'aux fondemens, ainsi que quelques vaisseaux de Cambaye qui étaient dans le port. Ces terribles expéditions répandirent la terreur devant la flotte portugaise. Les îles Laquedives consentirent à se laisser brider par un fort, où l'on mit une garnison de quatre-vingts hommes. On bâtit une citadelle dans le port même de Cananor. Onor, sur la côte du Malabar, fit quelque résistance, et fut brûlé.