Une autre escadre de six vaisseaux, commandée par Pédro d'Annaya, s'était rendue à Sofala, capitale d'un pays célèbre par ses mines d'or. Le roi ne put s'opposer à l'établissement d'une forteresse. Mais bientôt, impatient du joug qu'on lui opposait, il attaqua le fort à la tête de cinq milles Cafres. Il fut tué, et l'on mit à sa place son fils Soliman, qui promit d'être fidèle à l'alliance des Portugais.
Cependant l'infatigable samorin rassemblait une nombreuse flotte, qui osa se présenter devant Cananor. Elle fut battue et dispersée. Les Maures, forcés de céder à la puissance portugaise, abandonnèrent enfin les côtes de Malabar et d'Ajan, dont ils avaient été long-temps les maîtres. Ils prirent la route des contrées situées plus à l'orient, et portèrent leur commerce vers le détroit de Malaca et vers les îles de la Sonde. Lorenzo, fils d'Almeyda, les poursuivit, avec neuf vaisseaux sous un ciel jusqu'alors inconnu aux Portugais. C'est alors que ceux-ci découvrirent l'île de Ceylan, l'ancienne Taprobane, nommée par les Arabes Serendib. Tant de succès étaient balancés par quelques disgrâces. L'air malsain de Sofala fit périr le commandant Annaya et la plupart de ceux de sa suite. La garnison de Quiloa, trop faible pour résister aux Maures, fut obligée d'abandonner l'île après avoir rasé le fort. Mais Tristan d'Acugna et le fameux Albuquerque s'approchaient avec de nouvelles forces, et les fondemens de la puissance portugaise dans les Indes allaient s'affermir sous leurs mains.
Ils partirent de Lisbonne le 6 mars 1508, avec treize vaisseaux et treize cents hommes. Le vent les poussa jusqu'à la vue du cap Saint-Augustin, au Brésil; et dans l'espace immense qu'ils eurent à traverser pour gagner le cap de Bonne-Espérance, Tristan d'Acugna s'avança si fort vers le sud, que plusieurs de ses gens y périrent de froid. Il découvrit dans cette route les îles qui portent encore son nom. Mais la tempête y sépara ses vaisseaux, dont l'un, commandé par Ruy Pereyra, mouilla heureusement à Matatanna, port de Madagascar, sous le tropique du capricorne. Sur le bruit que l'île produisait une grande quantité d'épices, Tristan d'Acugna y arriva de Mozambique, où il avait rassemblé sa flotte. Mais, trouvant le commerce moins avantageux qu'il ne l'avait cru, il retourna vers Mélinde. Le roi de ce pays, toujours attaché aux Portugais, les engagea à tourner leurs armes contre les schahs ou rois d'Hoïa et de Lamo, dont il avait à se plaindre. Hoïa n'est qu'à dix-sept lieues au nord de Mélinde. Tristan se présenta devant la ville avec six vaisseaux. Les Maures voulurent s'opposer au débarquement, et le fruit de leur résistance fut l'entière destruction de la ville, que les vainqueurs livrèrent au pillage et aux flammes. Brava, qui s'était révoltée (car les historiens donnent le nom de révolte aux efforts que faisaient les malheureux Indiens pour secouer le joug de leurs oppresseurs), Brava, prise une seconde fois par Albuquerque, éprouva toutes les horreurs où peuvent s'emporter des brigands victorieux. Le sang ruisselait dans les rues jonchées de cadavres. On coupait aux femmes les oreilles et les bras pour leur arracher plus promptement les ornemens d'or qu'elles portaient. La ville fut réduite en cendres. Ce sont les écrivains portugais qui racontent eux-mêmes ces affreux détails, et qui paraissent croire que ces cruautés étaient nécessaires. Mais on s'aperçoit aussi que la différence des religions leur inspirait pour les peuples de l'Inde ce mépris mêlé d'aversion qui ne nous permet pas de regarder comme des hommes ceux qui n'ont pas la même croyance que nous; sentiment atroce qui conduit toujours à l'inhumanité, et produit tous les forfaits, parce qu'on se croit dispensé de tous les devoirs.
Le schah de Lamo, instruit par ces terribles exemples, se soumit volontairement à un tribut annuel de six cents méticaux d'or. Acugna remit à la voile, et, remontant au delà du cap de Guardafui, il rejoignit Alvaro Tellès, qui avait été écarté de la flotte avec six vaisseaux, et s'était enrichi par la prise de cinq bâtimens maures. Ils attaquèrent ensemble et prirent l'île de Socotora sur la côte d'Éthiopie, à 12° de latitude nord, vis-à-vis le cap de Guardafui. C'était là le terme de leur commission. L'île était habitée par des chrétiens qu'on nomme jacobites, qui suivaient le rit grec, ainsi que les chrétiens d'Abyssinie, et reconnaissaient le patriarche d'Alexandrie. Il y avait un fort et une garnison de quatre-vingts Maures mahométans. Il ne s'en sauva qu'un qui était aveugle, et qu'on trouva dans un puits. On lui demanda comment il avait pu y descendre. Il répondit: Les aveugles ne voient que le chemin de la liberté. Cette réponse lui valut la vie. Les Portugais étaient quelquefois capables de clémence. À la prise d'Hoïa, un jeune Maure poursuivi dans les bois avec sa maîtresse, qui n'avait pas voulu se séparer de lui, se retourna vers ceux qui le pressaient, et, l'embrassant d'une main, il se préparait à combattre de l'autre. Silveïra, officier portugais, touché de ce spectacle, leur laissa la vie et la liberté. À Dieu ne plaise, dit-il, que mon épée coupe des liens si tendres! paroles où l'on pouvait reconnaître une nation qui mêlait la galanterie à la fureur guerrière. Peut-être pensera-t-on que ces traits n'étaient pas assez importans pour avoir place dans ce tableau rapide d'événemens qui ont changé la face du monde. Mais il faut bien quelquefois retrouver l'homme dans ces récits de destructions, qui ne ressemblent que trop à l'histoire des tigres.
Après la conquête de Socotora, Alphonse de Norogna demeura, pour commander dans le fort, avec une garnison de cent hommes. Acugna partit pour les Indes, et Albuquerque pour la côte d'Arabie. Ce dernier avait sept vaisseaux et quatre cent soixante hommes. C'est avec cette petite flotte qu'après avoir pris et pillé plusieurs villes du royaume qui tire son nom de l'île d'Ormuz, il osa former le projet de se rendre maître de la capitale du même nom, défendue par trente mille hommes et par quatre cents vaisseaux. Ormuz était depuis long-temps une dépendance de la couronne de Perse, dont ses rois étaient tributaires. Elle est située à l'entrée du golfe Persique; son port est célèbre et fréquenté. Seyf-Eddin y régnait alors, et son ministre Koïa-Atar ne manquait ni de talent ni de fermeté. L'audacieux Albuquerque alla d'abord jeter l'ancre au milieu des plus gros vaisseaux d'Ormuz, en faisant une décharge de toute son artillerie. Le rivage fut aussitôt couvert d'une multitude d'hommes; l'amiral portugais envoya quelques-uns de ses gens vers le bâtiment le plus considérable de la flotte, qui paraissait porter l'amiral. Le capitaine du vaisseau consentit à venir apprendre les intentions des Portugais. Albuquerque lui déclara qu'il avait ordre du roi son maître de prendre le roi d'Ormuz sous sa protection, et de lui accorder la permission d'exercer le commerce dans ces mers à condition qu'il promît de payer tribut au roi de Portugal; mais que, s'il balançait sur cette proposition, il devait s'attendre à toutes les extrémités d'une sanglante guerre. C'est à ce point que les prospérités des Portugais avaient changé leur langage. C'étaient eux d'abord qui demandaient aux rois de l'Inde la permission de commercer dans leurs états; à présent c'est un sujet du roi de Portugal qui permet au roi d'Ormuz de faire commerce dans les mers qui environnent son île, et qui lui impose un tribut, comme autrefois Rome permettait aux rois de régner chez eux à condition qu'ils lui seraient soumis. On ne peut nier que les Portugais ne soient le seul peuple qui rappelle, dans l'histoire de ses conquêtes, ce caractère à la fois imposant et odieux, cet éclat de domination, et ce faste de tyrannie qu'ont eu long-temps les Romains dans une partie du monde connu. L'offre de la protection d'Albuquerque était le comble des outrages. Jamais l'insultante audace de la supériorité n'avait été portée plus loin. Après avoir tenu ce langage, il fallait être sûr de vaincre, et la victoire fut aussi étonnante que l'insulte. Les Portugais combattaient avec le fer et le feu; la mer était teinte de sang. Trente bâtimens enflammés, formant un épouvantable incendie, éclairaient au loin toute la côte, et montraient sur le rivage et sur les murs de la ville la foule des habitans d'Ormuz qui, à la vue de leur désastre, se livraient à la consternation et au désespoir. Les Portugais n'avaient perdu que dix hommes. Le ministre envoya demander la paix, se soumit à payer un tribut annuel de quinze mille scharafans, et accorda du terrain pour bâtir un fort.
Mais Albuquerque, trop supérieur à ses ennemis, en trouva de plus dangereux dans les compagnons de ses victoires. Le commandement du fort que l'on élevait fut un objet de jalousie et de discorde parmi ses capitaines. L'adroit Atar, instruit de ces dispositions, sut en profiter habilement. Ses profusions lui attachèrent quelques soldats portugais, dont l'un, qui était fondeur, lui fit quelques pièces de canon, et corrompirent trois capitaines, qui se séparèrent d'Albuquerque sous prétexte qu'il s'obstinait à bâtir un fort qu'il était impossible de conserver. Le mécontentement gagna les officiers et les soldats. Au milieu de tant de contradictions, l'intrépide Albuquerque dispersait un corps auxiliaire qu'un petit souverain du canton de la Perse envoyait au roi d'Ormuz. Il pillait et brûlait les villes de Kismis et de Kalhât. Il prenait la ville de Mascat, dont il ruina le commerce pour le transporter à Ormuz. Il allait lui-même porter des provisions à la garnison de Socotora, pressée par la disette, et ces provisions étaient autant de prises faites sur les vaisseaux ennemis. Enfin, de retour devant Ormuz, il tenta de l'emporter; mais il avait trop peu de forces. Il eut le chagrin de voir le fort qu'il avait commencé, fini par Atar, servir contre les Portugais. Il tua beaucoup de monde aux ennemis; mais il fallut renoncer à son entreprise.
Cependant un nouvel adversaire menaçait les Portugais. De tous les princes dont le commerce était traversé ou ruiné par les nouveaux conquérans de l'Inde, le plus intéressé à les combattre était le Soudan d'Égypte, qui recevait par la mer Rouge et par le Nil toutes les marchandises des Indes que les nations occidentales venaient chercher au port d'Alexandrie. Ce soudan se nommait Kamset-el-Gauri, que nous appelons dans nos histoires européennes, Campson Gauri. Mir Hossein, amiral d'Égypte, avait mis en mer une flotte régulière de douze vaisseaux montés de quinze cents hommes, et bien autrement redoutables que tous les petits bâtimens des rois de l'Afrique et de l'Inde. Le bois qui avait servi à la construction de cette flotte avait été coupé dans les campagnes de Dalmatie, du consentement des Vénitiens, qui, de tous temps attachés au commerce de l'Égypte, regardaient les Portugais comme leurs véritables ennemis, et les Égyptiens comme leurs alliés, tant l'intérêt est plus puissant que la religion pour unir ou séparer les hommes! La flotte d'Égypte fit voile vers Diu, où Malek-Iaz commandait pour le roi de Cambaye, allié des Portugais, mais allié infidèle et très-mal-intentionné. Lorenzo, fils du vice-roi Almeyda, qui avait reçu de son père une très-sévère réprimande pour n'avoir pas attaqué une flotte du samorin près de Daboul, dans un lieu qui avait paru peu favorable, impatient de réparer sa faute, combattit avec fureur pendant un jour et une nuit. Mais Malek-Iaz, étant sorti tout à coup du port de Diu avec une flotte nombreuse, mit le désordre dans celle des Portugais. Lorenzo fut tué, et son vaisseau coulé à fond. La perte des ennemis était bien plus considérable; mais la disgrâce de Lorenzo faisait voir que les Portugais n'étaient pas invincibles, et l'on avait été forcé de se retirer vers Cochin. C'était l'ouvrage du Maure Malek-Iaz, qui, né dans l'esclavage, était parvenu au rang de commandant de Diu. Ce Maure avait du courage et de l'habileté, et fut un des plus dangereux ennemis des Portugais.
Almeyda apprit la mort de son fils avec fermeté, et le vengea avec barbarie. Il recevait dans le même moment un renfort de Lisbonne. Une flotte de dix-sept vaisseaux venait d'entrer dans la mer des Indes. À la tête de ces forces, le vice-roi vint assiéger Daboul, une des villes les plus renommées de la côte de Malabar, et qui appartenait au roi de Décan. Elle fut emportée d'assaut, et abandonnée à la fureur du soldat; tout fut passé au fil de l'épée; et la ville et les bâtimens qui étaient dans le port furent la proie des flammes. Almeyda, vainqueur et poursuivant sa vengeance, vint attaquer devant Diu la flotte de Mir Hossein, réunie avec les vaisseaux de Malek-Iaz. Rien ne put résister à l'impétuosité des Portugais; Mir Hossein, blessé en combattant avec la bravoure la plus déterminée, fut porté dans une chaloupe au rivage, et se retira près du roi de Cambaye. Le carnage fut sans bornes et le butin sans prix. Les historiens portugais reprochent eux-mêmes aux vainqueurs un excès de cruauté. On peut les en croire sur leur parole; remarquons en même temps que l'on trouva sur la flotte des Maures beaucoup d'ouvrages latins, italiens et portugais, témoignage des études et des connaissances de ce peuple, que de barbares usurpateurs osaient traiter de barbare.
Quoique la flotte du roi de Cambaye n'eût agi que par ses ordres et par ceux de Malek-Iaz, cependant le vice-roi, qui ne voulait pas grossir le nombre des ennemis du Portugal, se contenta du désaveu et des soumissions de ce prince et de son ministre. Ce dernier avait eu la précaution politique de ne pas se trouver au combat, et envoya même complimenter le vainqueur, assurant qu'il n'avait pas été le maître de séparer sa flotte de celle du soudan d'Égypte. On renouvela le traité. Le royaume de Chaül, entre Cambaye et Cochin, se soumit aussi volontairement à payer un tribut au Portugal.
Almeyda, en prenant Daboul et en battant le soudan d'Égypte, s'était emparé d'une gloire qui devait légitimement appartenir à son successeur. La flotte qui était venue se joindre à lui portait l'ordre de remettre le commandement entre les mains d'Albuquerque, nommé vice-roi des Indes; mais Almeyda ne voulut céder à personne le soin de venger son fils, et donna le dangereux exemple de retenir le commandement au delà du terme prescrit, exemple qui ne fut que trop imité par la suite, et qui causa plus d'une fois de funestes querelles. Almeyda alla plus loin: Albuquerque réclamant ses droits avec la hauteur qui lui était naturelle, il osa le faire arrêter et l'envoyer prisonnier à Cananor; le fier Albuquerque fut mis dans les fers. Il semble que ce dût être le sort de presque tous ces conquérans d'essuyer cette humiliation. Colomb, à qui l'on devait un nouveau monde, avait reçu en Espagne le même traitement. Le fameux Cortès ne fut guère mieux récompensé. Le même sort attendait peut-être Almeyda à Lisbonne; mais, la mort l'y déroba. Il était parti de Cochin après que Ferdinand de Coutinho, venu de Portugal avec treize vaisseaux et des pouvoirs extraordinaires, eut établi Albuquerque dans la place de vice-roi. Au moment de son départ, les magiciens du pays lui déclarèrent qu'il ne passerait pas le cap de Bonne-Espérance: il le passa pourtant; mais ayant relâché à la baie de Saldagna, qui en est à peu de distance, il prit querelle avec quelques nègres du pays, et fut tué.