Nous voici à l'époque des plus grandes conquêtes, et des plus considérables établissemens des Portugais. Albuquerque se voyait à la tête de la flotte la plus puissante qui eût encore paru dans ces mers avec le pavillon de Portugal. Il avait trente vaisseaux chargés de dix-huit cents hommes, et d'une multitude d'Indiens que l'espoir du pillage avait attirés sous ses enseignes; car, dans tout gouvernement despotique, il n'y a point de patrie, et l'on appartient à celui qui paie le mieux. Les Européens établis dans les Indes ont toujours eu et ont encore dans leurs troupes beaucoup de naturels du pays, qui servent fort bien tant qu'on les paie, et s'en vont dès qu'il n'y a plus d'argent. Albuquerque, qui n'avait pas oublié ses ressentimens contre le samorin, tourna d'abord ses armes contre Calicut: la ville fut prise, et les vainqueurs y mirent le feu. Mais le vice-roi ayant reçu deux blessures dangereuses et perdu son lieutenant Coutinho, les Portugais, qui d'ailleurs avaient éprouvé une vigoureuse résistance, furent obligés de retourner à Cochin. On croyait qu'Albuquerque, dès qu'il serait guéri de ses blessures, courrait achever la conquête de Calicut; mais un pirate, nommé Timoia, lui inspira d'autres desseins; il lui fit une telle peinture des richesses de Goa, que l'avidité l'emporta sur la vengeance. Tiçuarin ou Goa est une île d'environ neuf lieues de tour, sur la côte de Canara, vers le 15e. degré de latitude nord; l'eau y est excellente, l'air fort sain, le terroir agréable et fertile. Elle avait été prise par les conquérans mogols, qui avaient rebâti la capitale. Tous ces pays, soumis au commencement du quinzième siècle par les Tartares venus du nord, avaient secoué le joug, et s'étaient partagés en souverainetés particulières. Goa est une dépendance du royaume que les Indiens nommaient Visapour, et que les Mogols avaient nommé Décan. Albuquerque s'en rendit maître, et en fit le boulevart de la domination portugaise. Le butin fut immense: on fit main-basse sur tous les Maures de l'île. Le vice-roi fit jeter les fondemens d'un fort qu'il appela Manuel; il reçut des ambassadeurs de tous les princes alliés du Portugal, et fit battre de la monnaie de cuivre et d'argent. Quatre cents Portugais demeurèrent attachés à la défense du fort, avec cinq mille Indiens commandés par Timoia, qui avait contribué à la prise de la ville.
Une conquête non moins importante fut celle de Malaca, dans l'ancienne Chersonèse d'or, vis-à-vis l'île de Sumatra, à 2 degrés de latitude nord: c'était le plus grand marché de l'Inde; son port était toujours rempli d'une multitude de vaisseaux. La ville, bâtie par des pêcheurs, et d'abord tributaire de Siam, avait été depuis habitée par les Malais. Mohammed, prince maure, y régnait, et le roi de Pahang lui avait fourni de puissans secours. Les Portugais n'avaient point encore rencontré de résistance plus opiniâtre, ni fait de conquête qui leur eût coûté davantage. Jamais aussi ils ne versèrent plus de sang. Le massacre dura neuf jours, jusqu'à ce qu'il ne restât pas un seul Maure dans la ville: il fallut la repeupler d'étrangers et de Malais. On y bâtit une église, et un fort nommé Hermosa. Le roi s'était retiré, avec sa famille, dans des bois impénétrables dont le pays est couvert.
Albuquerque fut alors au faîte de la grandeur. Les rois de Siam et de Pégou, dans la presqu'île au delà du Gange, de Narsinga, près de la côte de Coromandel et de Visapour, recherchèrent son alliance; le samorin consentit à laisser bâtir un fort qui devait dominer Calicut. Les lieutenans du vice-roi découvraient dans le même temps les Moluques. Lui-même conduisit dans la mer Rouge la première flotte portugaise qui eût encore passé le détroit de Babelmandel: il échoua, il est vrai, devant Aden; mais s'étant présenté devant Ormuz, il trouva que la terreur de son nom lui avait tout soumis par avance. Le roi d'Ormuz renouvela le traité qui mettait son pays sous la protection du Portugal; on rendit aux Portugais le fort qu'ils avaient commencé et qu'ils achevèrent: pour comble d'insulte, Albuquerque força le roi d'Ormuz de lui donner l'artillerie de sa capitale pour défendre le fort. Il reçut avec toute la pompe d'un souverain les ambassadeurs d'Ismaël, roi de Perse, qui lui envoyait des présens. Mais, au milieu de tant de gloire et de prospérité, sa santé, altérée par les fatigues, s'affaiblissait de jour en jour. Des ordres de sa cour, qui, pour toute récompense de ses services, le rappelaient à Lisbonne et lui donnaient un successeur, lui portèrent une atteinte plus dangereuse que ses maladies. Il reçut ces ordres comme il retournait dans l'Inde pour y rétablir sa santé: il se permit à peine quelques plaintes; mais étouffant la douleur qui les lui arrachait, il tomba dans une profonde mélancolie, dont il ne sortit que pour rendre le dernier soupir, en arrivant à Goa le 16 décembre 1515; il était dans la soixante-troisième année de son âge. Les Portugais n'avaient point eu dans l'Inde de commandant qui eût fait de si grandes choses, et depuis ils n'en eurent point qui l'égalât[12].
Le gouvernement d'Albuquerque avait été l'époque où la puissance portugaise était montée à son comble. Après sa mort, la décadence se fit sentir. Il n'était pas possible que tant de richesses n'allumassent la cupidité, et que tant d'élévation ne produisît l'orgueil et la tyrannie. Les cruautés atroces et l'insolent brigandage des commandans et des soldats rendirent le nom portugais exécrable sur toutes ces côtes. Les révoltes furent fréquentes, et les Indiens furent quelquefois vengés. Les Portugais furent battus dans l'île de Java. Ils manquèrent encore Aden et Djeddah dans la mer Rouge. Ils échouèrent plusieurs fois devant Diu. Ils se virent assiégés dans Goa et dans Malaca, par les habitans, que leur tyrannie avait soulevés. Cependant ils n'avaient rien perdu de leur activité entreprenante. Édouard Coëllo et Perès d'Andrada pénétrèrent dans les mers de l'Asie, l'un jusqu'à Siam, et l'autre jusqu'à Canton, port de la Chine. Mais ayant osé braver à Canton les ordres de l'empereur avec une imprudence inexcusable, ayant même poussé l'arrogance jusqu'à faire élever une potence dans l'île de Ta-mou, vis-à-vis Canton, les Portugais furent tous massacrés. Ils furent chassés de Calicut par le samorin, et obligés de démolir eux-mêmes leur fort et de l'abandonner. Attaqués à la fois dans toutes leurs possessions, ils étaient souvent réduits aux plus déplorables extrémités; mais ils soutenaient et réparaient même avec une intrépidité admirable les disgrâces que leur attiraient leur orgueil et leur avarice. L'esprit de découverte et de conquête subsistait encore, et, mêlant l'héroïsme au brigandage, il s'étendait du fond de la mer Rouge, où l'on soumettait les îles de Maçoua et Dalakh, jusqu'au détroit de la Sonde, à l'extrémité de l'Océan indien, où l'on subjuguait Java; il apercevait la grande île de Bornéo; de là, passant au delà de l'île Célèbes, il conduisait les Portugais jusqu'au vaste archipel des Philippines, où il leur montrait Mindanao. Il n'y avait plus qu'un pas à faire jusqu'aux îles du Japon pour avoir embrassé toute l'Asie et parcouru les mers qui baignent cette vaste partie du monde à l'ouest, au sud et à l'est. Antoine de Mota, François Zeimoto, et Antoine de Peixoto, faisant voile vers la Chine en 1542, furent jetés par la tempête dans l'île de Niphon, nommée par les Chinois Jepucen, d'où les Européens ont formé le nom de Japon. Ce fut là le terme des découvertes des Européens du côté de l'orient. Vers cette époque de 1540, les Portugais dominaient par le commerce et par les armes sur quatre mille lieues de côtes, depuis le cap de Bonne-Espérance, au sud de l'Afrique, jusqu'au cap de Lingpô, à l'extrémité orientale de l'Asie, sans y comprendre la mer Rouge et le golfe Persique, où ils avaient le fort de Mékran et Ormuz. Leurs principaux établissemens étaient la Mina, Sofala, Monbassa et Mozambique, sur la côte d'Afrique; Baçaïm et Diu, dans le royaume de Cambaye, et de là jusqu'au cap Comorin, Goa, Cochin, Cananor, Coulan; depuis ce cap, en remontant la côte de Coromandel, ils avaient Négapatan, Méliapour et Masulipatan; de là, en descendant au delà de l'entrée du golfe du Bengale, ils avaient Malaca; plus loin, au delà du détroit de la Sonde, Timor; enfin Macao, qu'ils bâtirent dans une petite île de la baie de Canton, à l'entrée de la Chine. Ils tiraient la cannelle de Ceylan, où ils avaient bâti un fort à Colombo, dont le roi leur payait un riche tribut. Ils disputaient les Moluques aux Espagnols, qui étaient venus par le sud-ouest[13]. Ils tiraient le girofle de Ternate et de Tidor. On conçoit facilement quelles richesses le roi de Portugal puisait dans ces nombreuses possessions, et quels gains immenses procuraient aux commandans des vaisseaux les prises continuelles que l'on faisait dans toute l'étendue de ces mers, où régnait leur pavillon. Mais cette vaste puissance fut détruite presque aussi promptement qu'elle avait été formée. La domination tyrannique des Portugais, et la haine qu'elle inspirait, fournirent aux nations rivales, à qui la route d'Europe aux Indes devint bientôt familière, les moyens de s'élever sur les ruines des premiers conquérans.
Cependant, pour ne rien omettre de ce qui peut intéresser la gloire des Portugais, il faut dire un mot des deux siéges de Diu, qui appartiennent à peu près à l'époque où nous nous sommes arrêtés, et de la confédération des puissances de l'Inde, dissipée par le courage et les talens d'Ataïde. Ce furent là les derniers triomphes des Portugais.
Bandour, roi de Cambaye, ayant eu besoin des secours des Portugais contre les Mogols de Delhy, leur avait enfin accordé la permission de bâtir un fort à Diu. Dès qu'ils furent en possession du fort, ils devinrent bientôt maîtres de la ville, qu'ils trouvèrent si bien fortifiée, qu'ils n'eurent que très-peu de chose à y faire pour la rendre un des plus fermes remparts de leur puissance. Bandour, fatigué de leur joug appela les Turcs qui, se rendant de plus en plus redoutables, venaient de conquérir l'Égypte et de mettre fin à la domination des Mamelouks. Maîtres de l'Égypte, ils avaient un intérêt direct à combattre les Portugais, qui ruinaient le commerce que le Caire entretenait avec les Indes par l'isthme de Suez et le golfe Arabique. En 1558, Soliman, pacha, partit de Suez avec une flotte de soixante-seize bâtimens, et parcourut dans toute sa longueur ce golfe dangereux et resserré, qui s'étend entre l'Égypte et l'Arabie, depuis Suez jusqu'au détroit nommé en arabe Babelmandel, ou Porte des pleurs; nom qui prouve l'idée terrible que l'on avait de cette mer remplie d'écueils, de bas-fonds et de bancs de sable. Soliman s'empara de la ville d'Aden, située à pointe de l'Arabie, et que l'on peut appeler la clef de la mer Rouge. La navigation est si difficile dans cette mer, qui n'a pas plus de cent lieues dans sa plus grande largeur, qu'on ne peut faire voile la nuit qu'au milieu du golfe. Il faut une attention continuelle pour suivre le canal propre à la marche, et le pilote avertit, par des cris, du changement qu'il faut faire à la manœuvre. Il y a deux sortes de pilotes pour cette mer: les uns accoutumés à la navigation du milieu, qui est la route pour sortir du golfe; les autres accoutumés à conduire les vaisseaux qui reviennent de l'Océan, et qui prennent entre les bancs de sable. On les nomme robans, du mot arabe roban, qui signifie pilote. Ils sont excellens nageurs. Dans plusieurs endroits où la mauvaise qualité du fond ne permet pas de jeter l'ancre, ils plongent hardiment pour fixer une galère entre les bancs.
Bientôt Diu se vit assiégé d'un côté par la flotte turque, et de l'autre par l'armée du roi de Cambaye, que commandait Khoïa-Djaffar, Maure de beaucoup de courage et d'esprit, qui, ayant servi chez les Portugais, tournait contre eux les leçons qu'il en avait reçues. Le siége fut poussé avec la dernière vigueur. Les Portugais, craignant quelque trahison de la part des habitans de la ville, l'avaient abandonnée, et s'étaient bornés à la défense du château et du fort. Ils étaient en petit nombre, mais déterminés à mourir plutôt que de se rendre; et Diégo Sylveïra, leur gouverneur, valait lui seul une armée. Il joignait à la bravoure, qui était commune alors à tous les Portugais, des vertus qui semblaient leur être étrangères, le désintéressement et l'humanité. Les historiens conviennent qu'il fit tout ce qu'il était possible de faire dans un temps où l'attaque et la défense des places n'étaient pas à beaucoup près aussi perfectionnées qu'aujourd'hui. La valeur et l'impétuosité servaient beaucoup plus que l'adresse. Sorties continuelles qui troublaient les assiégeans et leur coûtaient beaucoup de monde, diverses inventions pour brûler les machines, que l'on joignait encore à l'artillerie, promptitude à réparer les brèches et à former de nouveaux remparts, tout fut employé par les assiégés pendant deux mois que dura le siége. Les Portugais se signalèrent par quantité de ces actions étonnantes que l'on admire et qu'on oublie, mais que les historiens conservent quelquefois comme des témoignages de ce que peut l'homme quand le danger et le désespoir lui donnent des forces que lui-même ne soupçonnait pas. Un Portugais, nommé Pentendo, était sorti du combat avec une blessure. On y mettait le premier appareil. Il entend le bruit d'une nouvelle attaque; il s'arrache des mains des chirurgiens, revole à l'ennemi, est encore blessé, revient se faire panser; mais entendant que l'attaque recommence, il s'échappe de nouveau, et reçoit une troisième blessure. Les femmes même se distinguèrent par leur intrépidité et leur constance. Elles se chargeaient de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre. Soliman, furieux d'une si longue et si opiniâtre résistance, et alarmé d'ailleurs de l'arrivée prochaine d'une flotte portugaise commandée par Norongna, résolut de tenter un assaut général. On se battit sur les remparts pendant quatre heures. Sylveïra était partout; il commandait, il combattait, il animait les soldats par sa voix et par son exemple. Mais le gendre de Djaffar, qui dirigeait l'assaut, ayant été tué, les Turcs se retirèrent, et le lendemain Soliman mit à la voile. Il y a toute apparence que, s'il avait su l'état où étaient les Portugais, il n'aurait pas levé le siége. Il n'y avait plus ni poudre, ni balles, ni munitions. Les lances et les épées étaient brisées et hors d'état de servir. Il ne restait que quarante soldats qui pussent combattre. Les murs étaient ouverts en mille endroits; et, dans cette déplorable extrémité, la contenance du brave Sylveïra ne changea pas un moment.
Il paraît que le départ précipité de Soliman fut surtout l'effet de la politique de Djaffar. Ce ministre de Cambaye était las de la tyrannie et des violences des Turcs, qui avaient pillé la ville de Diu, et affectaient de parler en maîtres. Il crut que le joug des Portugais serait plus doux ou moins durable, et plus facile à secouer. Il fit rendre au pacha une lettre qui l'avertissait que la flotte portugaise serait le lendemain à la vue de Diu. Soliman, effrayé, se hâta de retourner à Aden, et de là à Constantinople, où il ne put éviter la disgrâce commune en cette cour aux généraux malheureux; il fut forcé de se donner la mort.
Sylveïra fut rappelé en Portugal pour y recevoir des récompenses, qui ne pouvaient jamais être proportionnées à ses services. Il avait sauvé le boulevart des Portugais dans l'Inde. Il fut reçu comme un héros. Le ministre de France demanda son portrait au nom du roi son maître. Il fut nommé vice-roi des Indes. Mais le moment de la gloire précède de bien peu celui de l'envie; elle attend à peine que le bruit des acclamations soit cessé pour faire entendre les murmures. On tourna contre Sylveïra ce qui devait, plus que tout le reste, confirmer le choix qu'on faisait de lui. On lui fit un crime de sa bonté et de sa douceur. Le poste de vice-roi est au-dessous de la bonté de Sylveïra, dit-on malignement au roi; et Sylveïra fut révoqué. Un pouvoir dans lequel la bonté était regardée comme une vertu dangereuse ne pouvait pas être de longue durée. On voit par plus d'un exemple que cette espèce de vertu était fort mal récompensée à Lisbonne. Le vaillant Antoine de Galvam, qui avait vaincu huit rois indiens, et défendu et affermi la domination portugaise aux Moluques, avait inspiré tant d'attachement aux naturels du pays par son intégrité et sa modération, qu'ils lui avaient offert la couronne. Il aima mieux revenir à Lisbonne se mettre entre les mains de ses créanciers: car son zèle pour le service de l'état lui avait fait contracter des dettes dans ces mêmes places qui étaient pour d'autres une source de richesses. Il mourut dans un hôpital, victime de son désintéressement et de la fatalité déplorable qui semblait poursuivre tous les vainqueurs de l'Inde.
Remarquons que cette offre des habitans des Moluques à Galvam prouve ce que les historiens portugais avouent eux-mêmes, que, dans les pays qui n'étaient pas soumis aux Maures, on aurait tout obtenu des Indiens par la douceur et la bonne foi. Les Portugais aimèrent mieux pousser à l'excès l'abus de la force et de la victoire. Le rapt, le viol, les empoisonnemens, les assassinats, tout leur paraissait permis pour satisfaire la soif de l'or et des voluptés. Mais ces mêmes excès ne pouvaient manquer de leur devenir funestes. L'habitude des délices et de la mollesse énerve les forces et le courage, et les crimes avilissent l'âme. Bientôt la gloire et la patrie furent oubliées. On avait toujours de la valeur; mais, dans des établissemens lointains et entourés d'ennemis, l'attention à préparer les ressources et à ménager les naturels du pays est encore plus importante que la valeur; et c'est ce qui manqua aux Portugais. On ne songeait qu'à acquérir des richesses: un trafic infâme, confondant les officiers et les soldats, détruisit toute discipline.