Le second siége de Diu, qui arriva sept ans après le premier, en 1545, fut beaucoup plus long, plus meurtrier, plus terrible, et non moins fertile en belles actions. C'était l'intrépide Khoïa-Djaffar qui commandait à ce siége, à la tête des troupes de Cambaye. Après avoir éloigné les Turcs, il se flattait de chasser les Portugais. Il pressait le siége avec furie, et le dirigeait avec habileté. Mascarenhas, gouverneur de la place assiégée, avait sans cesse devant les yeux l'exemple de Sylveïra, et acquit une gloire égale à la sienne. Djaffar, donnant ses ordres au milieu d'une attaque, fut tué d'un coup de canon, qui lui enleva la tête et la main droite sur laquelle il était appuyé. Son fils Roumi-Khan, digne de succéder à son père et de le venger, poursuivit le siége avec opiniâtreté. Les assiégés furent réduits aux dernières horreurs de la disette. On se disputait les corbeaux qui venaient dévorer les cadavres. Enfin les Portugais, n'ayant plus que le désespoir pour défense, se portèrent en foule sur la brèche, hommes et femmes mêlés ensemble, et armés de même, résolus de mourir en combattant. Un prêtre était au milieu d'eux le crucifix à la main. La nuit mit fin à cet effroyable assaut; et peu de temps après le gouverneur don Juan de Castro arriva de Lisbonne à la tête d'une flotte de quatre-vingt-dix voiles, qui, portant sur sa route la terreur et le ravage, avait pillé Surate et Azoto. À peine débarqué, il attaqua les Indiens dans leurs retranchemens, et remporta une victoire complète. Roumi-Khan, qui s'était défendu jusqu'au dernier soupir, fut trouvé parmi les morts. La ville de Diu fut reprise, et le château rebâti. Tous les Portugais de l'Inde célébrèrent avec transport la délivrance de Diu, où ils croyaient voir leur sort attaché, et la gloire de son libérateur. On lui prépara dans Goa, résidence ordinaire des gouverneurs de l'Inde, une entrée triomphante, à peu près semblable à celle que faisaient autrefois dans Rome les généraux victorieux. Les rues étaient tendues de riches tapisseries. Le bruit des instrumens de musique se mêlait à celui des foudres guerrières. La ville, le port et les vaisseaux étincelaient d'illuminations. Le vainqueur entra sous un dais magnifique. À la porte, on lui ôta son chapeau pour lui mettre une couronne de lauriers sur la tête et une palme dans la main. Devant lui marchait le prêtre Del Cazal, portant le même crucifix qu'il avait eu au combat, et l'étendard royal à son côté. À sa suite venait Djezzar-Khan, l'un des chefs ennemis. Six cents prisonniers couverts de chaînes et les yeux baissés fermaient le cortége. Une multitude de chariots portaient le canon et les armes enlevés à l'ennemi. Toutes les femmes de la ville, à leurs fenêtres, jetaient des fleurs et des parfums sur le vainqueur. La reine de Portugal, Catherine, disait que Castro avait vaincu comme un chrétien, et triomphé comme un païen. Des récompenses extraordinaires l'attendaient encore à Lisbonne. Le roi lui continuait son gouvernement sous le titre de vice-royauté. Son fils était nommé amiral des mers de l'orient. Mais cette singulière destinée, qui ne voulait pas que les héros de l'Inde jouissent de leur bonheur et de leur gloire, atteignit Castro au milieu de ces honneurs. Il succomba, à l'âge de quarante-huit ans, à une maladie de langueur produite par le chagrin que lui causait depuis long-temps la mauvaise administration des affaires dans les établissemens portugais, et l'inévitable décadence qu'il prévoyait au milieu de tant de corruption. Ses exploits l'avaient mis au rang des héros, et le genre seul de sa mort prouverait à quel point il était citoyen, quand toute sa conduite n'en aurait pas été un continuel témoignage. C'était vraiment un de ces hommes extraordinaires, dont la vie est un modèle ou un reproche pour ceux qui occupent les grandes places. Il avait, dans sa première jeunesse, suivi Charles-Quint dans l'expédition de Tunis; mais il refusa les récompenses que lui offrit ce prince, ne voulant en recevoir que de son roi. Ensuite, commandant un vaisseau dans la flotte de Norongna qui devait secourir Diu lorsque les Turcs l'assiégèrent, et qui pourtant ne le secourut pas, il avait vu, dans les lenteurs préméditées de l'amiral qui faillirent perdre Diu, ce que peut faire la basse jalousie et l'intérêt personnel, et il avait présagé dès lors tous les malheurs qui arrivèrent bientôt aux Portugais. Nommé commandant d'Ormuz avec mille ducats d'appointemens, il accepta la pension parce qu'il était pauvre, et refusa le commandement parce qu'il ne s'en croyait pas digne. Pour le devenir, il se livra tout entier à l'étude, et tâcha d'acquérir les connaissances mathématiques et géographiques nécessaires dans les voyages de long cours et dans les commandemens maritimes. En 1540, il suivit Étienne de Gama, frère du fameux Vasco, qui, voulant venger le Portugal de l'invasion des Turcs dans l'île de Diu, entra dans la mer Rouge avec le dessein d'aller brûler leur flotte à Suez. Gama fut repoussé à Suez; mais il enrichit tous ses soldats du pillage de Suaquem, l'une des places les plus importantes de la côte. Castro, qui cherchait une autre espèce de butin, fit un journal exact de la navigation de Gama depuis Goa jusqu'à Suez; et sa relation[14], pleine d'observations nautiques sur les distances et les latitudes des ports, des caps et des îles de la mer Rouge, sur les marées, les courans, les écueils et les bancs de sable, est le monument le plus utile et le plus curieux qui ait aidé les géographes à tracer la carte de cette mer, qui depuis a été d'autant plus difficilement connue, que les vaisseaux d'Europe qui viennent par l'Océan ne vont guère plus loin que Moka.
Castro, vice-roi des Indes, demanda en mourant qu'on l'assistât de quelque partie des deniers royaux, afin qu'on ne pût pas dire qu'il était mort de faim. En effet, on trouva dans ses coffres trois réaux pour toutes richesses. Il jura, au lit de la mort, qu'il n'avait jamais touché ni aux revenus du roi, ni à l'argent d'autrui; serment qu'après lui aucun gouverneur ne fut tenté de faire. Son corps fut porté à Lisbonne; mais ses exemples et sa renommée n'y arrivèrent que pour être un dernier monument des vertus qu'on ne devait plus revoir.
Ce fut sous le règne de Sébastien que l'Inde fit un effort général pour chasser les tyrans étrangers qui l'opprimaient. Le samorin et le roi de Cambaye attaquèrent toutes les possessions du Malabar. Le roi d'Achem mit le siége devant Malaca. Goa soutint un siége de six mois contre Idal-Khan, celui-là même sur qui les Portugais l'avaient pris. L'intérêt et la vengeance l'excitaient également à se ressaisir de son bien; mais la belle défense d'Ataïde le força de lever le siége. Ce vice-roi, le dernier des héros du Portugal, ne vit pas plus tôt l'ennemi retiré, qu'il courut à Chaül combattre une armée de cent mille hommes commandée par le roi de Cambaye. Ce prince et le samorin de Calicut furent vaincus tous les deux, et l'Inde fut pacifiée. Mais ce triomphe fut le dernier éclat d'une gloire expirante. Des ennemis plus habiles et plus opiniâtres que les Indiens, dépouillèrent les déprédateurs de ces belles contrées, et s'emparèrent de leurs établissemens et de leur commerce. Les Anglais, réunis avec le grand Schah-Abas, roi de Perse, assiégèrent Ormuz en 1622, et dans la suite le ruinèrent de fond en comble. Les Hollandais s'emparèrent des Moluques et de Ceylan; ils prirent Malaca; ils fondèrent Batavia dans l'île de Java, que les Portugais furent forcés d'abandonner; ils s'emparèrent de Cochin, de Cananor, de Cranganor, de Coulan, sur la côte de Malabar, et de Négapatan sur celle de Coromandel. Enfin, vers le milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, environ cent vingt ans après les premières conquêtes des Portugais, il ne leur restait dans les Indes que Goa, et Méliapour, nommée par les Européens St.-Thomé; et le comptoir de Macao, sur la rivière de Canton.
Le détail de ces révolutions et de ces conquêtes appartient à l'histoire, et n'entre point dans notre plan. Nous avons jeté un coup d'œil rapide sur les exploits des Portugais dans l'Inde, parce qu'ils sont nécessairement liés à leurs découvertes maritimes, et qu'il semble que le même courage ait animé ces peuples lorsqu'ils bravaient tous les dangers d'une mer inconnue, et lorsqu'ils défiaient des multitudes d'Indiens. Le goût des aventures et des entreprises extraordinaires, reste de ces mœurs de chevalerie qui avaient long-temps régné dans l'Europe, paraît s'être joint alors à la soif de l'or, qui, toute puissante qu'elle est, n'aurait pas suffi peut-être pour engager et soutenir ces intrépides navigateurs dans ces courses immenses qui sont sans contredit le plus bel effort de l'audace et de la patience humaine. Elles sont moins étonnantes aujourd'hui que l'expérience a diminué les dangers en augmentant les lumières, et que les établissemens multipliés dans ces mers offrent des relâches et des secours que n'avaient point les premiers vaisseaux qui ont couru sans guides dans ces espaces inconnus. C'est ici surtout que les premiers pas sont véritablement admirables et méritent une gloire unique. L'antiquité n'a rien connu de si grand; mais elle a eu le talent de relever de petites choses; et Vasco de Gama méritait mieux qu'Ulysse d'être le héros d'une Odyssée. Camoëns n'était pas sans génie; mais il fallait pour son sujet d'autres pinceaux que les siens. Il fallait ce ton de grandeur et d'élévation naturel à Homère; et le mérite de Camoëns est d'avoir égalé, dans quelques épisodes, l'imagination et l'intérêt qui animent le style de Virgile. Le sujet de Camoëns est encore à traiter, et le poëte qui le remplirait serait aussi supérieur aux chantres de la Grèce et de Rome que le passage du cap des Tempêtes et la conquête des Indes sont au-dessus des voyages d'Ulysse et d'Énée.
Après avoir considéré l'époque mémorable où le Portugal ouvrit aux nations d'Europe cette vaste route autour de l'Afrique pour pénétrer dans les mers d'Asie, où l'on ne descendait auparavant que par la mer Rouge, l'ordre que nous nous sommes prescrit dans cet ouvrage nous arrête d'abord sur cette même Afrique, dont les Européens avaient déjà fréquenté les côtes avant l'expédition de Gama, mais dont toute l'étendue, depuis la hauteur des Canaries jusqu'au cap de Guardafui, à l'entrée du golfe Arabique, n'a été bien connue que depuis le passage du cap de Bonne-Espérance.[(Lien vers la table des matières.)]
LIVRE SECOND.
VOYAGES D'AFRIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
Premiers voyages des Anglais sur les côtes d'Afrique, dans les Indes et dans la mer Rouge.
L'Afrique est une région immense, située en grande partie entre les tropiques. Baignée de tous côtés par la mer, elle tient au continent de l'Asie par une langue de terre de vingt lieues, nommée l'isthme de Suez. Elle forme ainsi une grande presqu'île qui parcourt environ soixante-dix degrés en longitude et un peu plus en latitude. Coupée par l'équateur en deux parties inégales, elle s'étend au sud jusqu'au 35e. degré, et au nord jusqu'au 37e. L'intérieur du pays est peu connu; il a toujours été difficile d'y pénétrer. Les sables brûlans, les déserts arides, des peuplades sauvages et inhospitalières, des chaînes de rochers qui traversent les fleuves et rendent la navigation impraticable, les influences du climat, tous les obstacles réunis ont découragé la curiosité et même l'avidité du voyageur et du commerçant. Les côtes ont été fréquentées dans tous les temps, surtout la côte orientale qui regarde l'Inde, et qui est voisine de la mer Rouge, de ce golfe qui, par sa situation, semble fait pour rapprocher l'Afrique et l'Asie, et qui a dû toujours être le centre d'un grand commerce. C'est de la mer Rouge que partirent, sous le règne de Nécao, les navigateurs phéniciens qui, au rapport d'Hérodote, firent en trois ans le tour de l'Afrique, et, après avoir parcouru l'Océan, revinrent en Égypte par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée. Hannon et Himilcon firent aussi le même circuit depuis Gades jusqu'au golfe d'Arabie. Mais cette route, devenue depuis si facile et si commune pour les Européens, était alors un effort rare et pénible pour les peuples qui ne pouvaient que suivre les côtes. Toute la partie occidentale d'Afrique, depuis Gibraltar jusqu'au cap de Bonne-Espérance, n'a été bien connue que depuis que les Portugais eurent doublé ce cap en allant aux Indes par mer.
Cependant plusieurs voyageurs, entre autres, Villault de Bellefond et Labat, prouvent, par les monumens qui subsistent encore en Afrique, que dès le milieu du quatorzième siècle, c'est-à-dire, plus de cent ans avant les premières découvertes des Portugais, des marchands français de Dieppe, en suivant les côtes depuis Gibraltar, allèrent au Sénégal et jusqu'en Guinée, et formèrent des établissemens sur la côte de la Malaguette, d'où ils rapportaient du poivre et de l'ivoire. On donne pour preuves de ces voyages les noms français qui se sont conservés dans ces contrées, où des baies s'appellent encore baies de France; où deux cantons sont encore nommés, l'un le petit Dieppe, l'autre le petit Paris. On ajoute que les tambours nègres battent encore une marche française. On avance enfin que le célèbre château de la Mina ne fut bâti par les Portugais que sur les ruines d'un ancien établissement français qui avait été abandonné pendant les guerres civiles, ainsi que d'autres possessions à Cormantin et à Commendo; mais il est difficile de croire qu'il soit resté si peu de traces d'une si grande puissance. Ce qui paraît prouvé, c'est qu'en effet les Normands, que leur situation a toujours portés au commerce de mer, ont long-temps fréquenté les côtes d'Afrique, où ils eurent même quelques comptoirs, qu'après la mort de Charles vi nos guerres civiles firent abandonner. Il est du moins certain que, lorsque les Anglais, les premiers après les Portugais, firent quelques entreprises de commerce sur les côtes de Guinée, les Français paraissaient avoir oublié cette route, et ne s'y montrèrent que quelque temps après.