L'île de Ténériffe est au 28e. degré et demi de latitude. Sa distance de l'île de Canarie est de douze lieues au nord-ouest. On lui donne dix-sept lieues de longueur. La terre en est haute. Au milieu de l'île s'élève une montagne qu'on appelle le Pic de Teide, et dont la hauteur est très-considérable. Du sommet, qui n'a pas plus d'un demi-mille de tour, il sort quelquefois des flammes et du soufre. Au-dessous, on ne trouve que de la cendre et des pierres ponces. Plus bas encore, la montagne est couverte de neige pendant toute l'année; un peu plus bas, elle produit des arbres d'une hauteur surprenante, qui se nomment vinatico, dont le bois est fort pesant, et ne pourit jamais dans l'eau. Il y en a une autre sorte, qu'on appelle barbuzane, et qui est de la même qualité que le pin. Plus bas, on trouve des forêts très-longues. Le passage en est charmant par la quantité de petits oiseaux qui font entendre un ramage admirable: on en vante un particulièrement, qui est fort petit, et de la couleur de l'hirondelle, avec une tache noire et ronde au milieu de la poitrine. Son chant est délicieux; mais, s'il est renfermé dans une cage, il meurt en peu de temps.
Ténériffe produit les mêmes fruits que l'île de Canarie. Il s'y trouve aussi, comme dans les autres îles, une sorte d'arbrisseaux nommés taybayba, dont on exprime un jus laiteux qui s'épaissit en peu de momens, et qui forme une excellente glu; mais l'arbre qui se nomme dragonnier est propre à l'île de Ténériffe. Il croît sur les terres hautes et pierreuses; et, par les incisions qu'on fait au pied, il en sort une liqueur qui ressemble au sang, et dont les apothicaires font une drogue médicinale[16]. On fait du bois de cet arbre des targettes ou de petits boucliers qui sont fort estimés, parce qu'ils ont cette propriété, qu'une épée dont on les frappe s'y enfonce et tient si fort au bois, qu'on ne l'en retire pas sans peine.
Cette île porte plus de blé que toutes les autres; ce qui lui a fait donner le nom de nourrice et de grenier dans tous les temps de disette et de cherté. Il croît sur les rochers de Ténériffe une sorte de mousse, nommée orseille, qui s'achète par les teinturiers. L'île, au temps de Nicols, avait douze inganios[17] ou manufactures de sucre; mais on y admire particulièrement un petit canton, qui n'a pas plus d'une lieue de circonférence, auquel on prétend qu'il n'y a rien de comparable dans l'univers. Il est situé entre deux villes, dont l'une se nomme Orotava, et l'autre Rialejo. Ce petit espace produit tout à la fois de l'eau excellente, qui s'y rassemble des rocs et des montagnes; des grains de toute espèce, toutes sortes de fruits, de la soie, du lin, du chanvre, de la cire et du miel, d'excellens vins en abondance, une grande quantité de sucre, et beaucoup de bois à brûler. En général, l'île de Ténériffe fournit beaucoup de vin aux Indes occidentales et aux autres pays: le meilleur croît sur le revers d'une colline qui s'appelle Ramble. La ville capitale, nommée Laguna, est située sur le bord d'un lac dont elle tire son nom, à trois lieues de la mer. Elle est bien bâtie, et l'on y compte deux belles paroisses. C'est la résidence du gouverneur; les échevins y obtiennent leurs emplois de la cour d'Espagne. Il y a quatre autres villes, dans l'île de Ténériffe: Santa-Cruz, Orotava, Rialejo et Garachico. Avant la conquête, cette île avait sept rois, qui vivaient dans des cavernes comme leurs sujets, qui se nourrissaient des mêmes alimens, et qui n'avaient pour habits que des peaux de boucs.
Ténériffe, quoique la seconde des îles Canaries en dignité, est la plus considérable par l'étendue, les richesses et le commerce.
La plupart des maisons de Laguna sont ornées de jardins, et de parterres ou de terrasses sur lesquelles on voit régner de belles allées d'orangers et de citronniers. La principale fontaine est conduite jusqu'à la ville par des tuyaux de pierre élevés sur des piliers. Ses jardins, ses allées d'arbres, ses bosquets, son lac, son aquéduc, et la douceur des vents dont elle est rafraîchie, la font passer pour une habitation délicieuse.
Son lac est couvert d'oiseaux de mer. Ses faucons sont fort renommés. C'est un spectacle très-agréable que de voir les Nègres occupés à les chasser, et même à les combattre; ils sont beaucoup plus gros et plus forts que ceux de Barbarie. Le vice-roi, assistant un jour à cette chasse, et voyant le plaisir que sir Edmond Scory y prenait, l'assura qu'un faucon qu'il avait envoyé en Espagne au duc de Lerme était revenu d'Andalousie à Ténériffe; c'est-à-dire que, s'il ne s'était pas reposé sur quelque vaisseau, il avait fait d'un seul vol deux cent cinquante lieues d'Espagne: aussi fut-il pris à demi mort, avec les armes du duc de Lerme au cou. Depuis le moment de son départ d'Espagne jusqu'à celui de sa prise, il ne s'était passé que seize heures.
Le fameux pic de Ténériffe est une des plus hautes montagnes de l'univers. Linschoten assure qu'on le voit en mer de soixante milles; qu'on ne peut y monter qu'aux mois de juillet et d'août, parce que le reste de l'année il est couvert de neige, quoiqu'il n'en paraisse point dans tous les lieux voisins; qu'on emploie trois jours à gagner le sommet, d'où l'on découvre aussitôt toutes les autres îles, et qu'il en sort beaucoup de soufre qui est transporté en Espagne. Beckman dit que cette merveilleuse montagne est située au centre de l'île, et qu'elle s'élève comme un pain de sucre; mais qu'il ne put en voir le sommet, parce qu'il était caché dans les nues. Atkins l'appelle un amas pyramidal de rocs bruts, qui ont été comme incrustés ensemble par quelque embrasement souterrain qui dure encore.
On ne trouve pas moins de différence entre les auteurs sur la véritable hauteur de ce pic que sur la distance d'où l'on peut l'apercevoir en mer. Cependant, par une observation sur le baromètre, on a reconnu que le vif-argent s'abaissa de onze pouces au sommet de la montagne, c'est-à-dire, de vingt-neuf à dix-huit; ce qui répond, suivant les tables du docteur Halley, à deux milles et un quart. Ce calcul s'accorde assez avec celui de Beckman, qui met la hauteur perpendiculaire du pic à deux milles et demi: il observe aussi que les Hollandais y placent leur premier méridien[18].
Cette île produit trois sortes d'excellens vins, qui sont connus sous les noms de Canarie, de Malvoisie et de Verdona: les Anglais les confondent tous trois sous le nom commun de Sack. Beckman observe que les vignes qui produisent le canarie ont été transportées du Rhin à Ténériffe par les Espagnols sous le règne de Charles-Quint. On prétend que, dans une seule année il en est venu jusqu'à quinze et seize mille muids en Angleterre. Dampier, Le Maire et Duret donnent la préférence au malvoisie de Ténériffe sur ceux de tous les autres pays du monde. Les deux derniers de ces trois auteurs ajoutent qu'il n'était pas connu à Ténériffe avant que les Espagnols y eussent apporté quelques ceps de Candie, qui produisent aujourd'hui de meilleur vin, et plus abondamment que dans l'île même de Candie: le transport et la navigation ne font qu'augmenter sa bonté. Dampier parle aussi du Verdona, ou du vin vert. Il est plus fort et plus rude que le canarie; mais il s'adoucit aux Indes occidentales, où il est fort estimé.
Il ne manque rien aux richesses de Ténériffe, s'il est vrai, comme le capitaine Roberts nous l'assure, qu'il y ait une mine d'or à la pointe de Négos.