Les vignes qui produisent l'excellent vin de Ténériffe croissent toutes sur la côte, à la distance d'un mille de la mer. Celles qui sont plus loin dans les terres sont beaucoup moins estimées, et ne réussissent pas mieux quand on les transplante dans les autres îles.
Dans quelques endroits de l'île de Ténériffe il croît une sorte d'arbrisseau nommé legnan, que les Anglais achètent comme un bois aromatique. On y trouve des abricotiers, des pêchers et des poiriers qui portent deux fois l'an, et des citrons qui en contiennent un petit dans leur centre, ce qui leur a fait donner le nom de pregnada. Ténériffe produit du coton et des coloquintes. Les rosiers y fleurissent à Noël. Il n'y manque rien aux roses, ni pour la vivacité du coloris, ni pour la grandeur; mais les tulipes n'y croissent point. Les rochers y sont couverts de crête marine. Il croît sur les bords de la mer une autre herbe à feuilles larges, si forte, et même si vénéneuse, qu'elle fait mourir les chevaux. Cependant elle n'est pas si pernicieuse aux autres animaux. On a vu jusqu'à quatre-vingts épis de froment sortir d'une seule tige; il est aussi jaune et presque aussi transparent que l'ambre. Dans les bonnes années, un boisseau de semence en a rendu jusqu'à cent.
Les serins des Canaries qu'on apporte en Europe sont nés dans les barancos, ou les sillons que l'eau forme en descendant des montagnes. L'île Ténériffe est aussi fort abondante en cailles et en perdrix, qui sont d'une grande beauté, et beaucoup plus grosses qu'en Europe. Les pigeons ramiers, les tourterelles, les corbeaux et les faucons, y viennent des côtes de Barbarie. Il y a peu de montagnes où l'on ne découvre des essaims d'abeilles. Les chèvres sauvages grimpent quelquefois jusqu'au sommet du pic. Les porcs et les lapins ne sont pas moins communs dans l'île. À l'égard du poisson, il y est généralement de meilleur goût qu'en Angleterre. Les homards n'y ont pas les pattes si grandes. Le clacas, qui est sans contredit le meilleur coquillage de l'univers, croît dans les rocs, où il s'en trouve souvent cinq ou six sous une grande écaille. On estime aussi une sorte d'animal qui a six ou sept queues longues d'une aune, jointes à un corps et à une tête de même longueur. Les tortues y sont excellentes; les cabridos sont une espèce de poisson qui l'emporte sur nos truites.
Les principaux vignobles sont ceux de Buena-Vista, Dante, Orotava, Figueste, et surtout celui de Ramble, qui produit le meilleur vin de l'île. Pour les fruits, il n'y a pas de pays qui fournisse de meilleures espèces de melons, de grenades, de citrons, de figues, d'oranges, d'amandes et de dattes. La soie, le miel et par conséquent la cire, y sont de la même excellence; et si ces trois sources de richesses y étaient cultivées avec plus de soin, elles surpasseraient celles de Florence et de Naples.
Le côté du nord est rempli de bois et d'excellente eau. On y voit croître le cèdre, le cyprès, l'olivier sauvage, le mastix, le savinier, avec des palmiers et des pins d'une hauteur étonnante. Entre Orotava et Garachico, on trouve une forêt entière de pins, qui parfume l'air des plus délicieuses odeurs. L'île n'a pas de canton qui n'en produise; c'est le bois dont se font les tonneaux et tous les autres ustensiles. Outre le pin droit, on en voit un autre qui croît en s'élargissant comme le chêne. Les habitans le nomment l'arbre immortel, parce qu'il ne se corrompt jamais, ni dans l'eau ni sous terre. Il est presque aussi rouge que le bois du Brésil, auquel il ne le cède pas non plus en dureté; mais il n'est pas si onctueux que le pin droit. Il s'en trouve de si gros, que les Espagnols ne font pas difficulté d'assurer fort sérieusement que toute la charpente de l'église de los Romedios à Laguna est composée d'un seul de ces arbres.
Mais l'arbre qu'on appelle dragonnier surpasse tous les autres par ses propriétés. Il a le tronc fort gros, et s'élève fort haut. Son écorce ressemble aux écailles d'un dragon ou d'un serpent, et c'est de là sans doute qu'il tire son nom. Ses branches, qui sortent toutes du sommet, sont jointes deux à deux comme les mandragores. Elles sont rondes, douces et unies comme le bras d'un homme, et les feuilles sortent comme entre les doigts. La substance du tronc sous l'écorce n'est pas un véritable bois; c'est une matière spongieuse, qui sert fort bien, quand elle est sèche, à faire des ruches d'abeilles. Vers la pleine lune, il en sort une gomme claire et vermeille, qui s'appelle sangre de draco, ou sang de dragon. Elle est beaucoup meilleure et plus astringente que celle de Goa et des Indes orientales, que les Juifs altèrent ordinairement de quatre à un.
Tout ce que nous avons dit de Ténériffe ne doit s'entendre que de la partie de l'île qui est habitée; car le reste n'est composé que de rochers et de bois impraticables. Nous parlerons séparément du pic qui rend cette île si fameuse.
Gomera est située à l'ouest de Ténériffe, à six lieues de distance; elle n'en a pas plus de six de longueur. On lui donne le titre de comté; mais dans les différens civils, les vassaux du comte de Gomera ont le droit d'appel aux juges royaux, qui font leur résidence dans l'île de Canarie. La capitale de l'île porte le même nom. C'est une fort bonne ville avec un excellent port, où les flottes des Indes s'arrêtent volontiers pour y prendre des rafraîchissemens. L'île fournit à ses habitans leur provision de grains et de fruits. Elle n'a qu'un inganio, c'est-à-dire, une manufacture de sucre; mais elle produit des vignes en abondance.
Palma est à plus de douze lieues de Gomera, au nord-ouest. Sa forme est ronde. Elle n'a pas moins de neuf lieues de longueur et vingt-cinq lieues de circuit. On vante beaucoup l'abondance de ses vins et de son sucre. Sa capitale, qui se nomme Palma, fait un grand commerce de vin aux Indes occidentales et dans les autres pays. Elle est ornée d'une très-belle église. L'administration des affaires et de la justice est entre les mains d'un gouverneur et d'un conseil d'échevins. L'île n'a qu'une autre ville nommée Saint-André, assez jolie, mais fort petite. Elle a quatre inganios, où l'on fait d'excellent sucre. Le terroir produit peu de blé; dans leurs besoins, les habitans ont recours à l'île de Ténériffe.
L'île d'Hierro ou Herro, que nous appelons l'île de Fer, est à seize lieues au sud de Palma. Son circuit est d'environ six lieues. Elle appartient au comte de Gomera. On y recueille peu de grains. Ses principales productions sont l'orseille, les figues et l'eau-de-vie. Les bestiaux y sont abondans; leur chair est du meilleur goût. Les forêts renferment des cerfs et des chevreuils. Quelques voyageurs ont raconté qu'elle n'a d'autre eau douce que celle qu'on y recueille à la faveur d'un grand arbre qui se trouve au milieu de l'île, et qui est sans cesse couvert de nuées. L'eau qui distille sur les feuilles tombe continuellement dans deux grandes citernes qu'on a construites au pied de l'arbre, et suffit pour les besoins des habitans et des bestiaux. Jackson rapporte qu'étant à Fer en 1618, il a vu l'arbre de ses propres yeux; qu'il lui a trouvé la grosseur d'un chêne, l'écorce fort dure, et six à sept aunes de hauteur; les feuilles rudes, de la couleur des feuilles de saule, mais blanches au côté inférieur; qu'il ne porte ni fleurs ni fruits; qu'il est situé sur le revers d'une colline; que pendant le jour il paraît flétri, et qu'il ne rend de l'eau que pendant la nuit, lorsque la nue qui le couvre commence à s'épaissir; enfin qu'il en donne assez pour suffire à toute l'île, c'est-à-dire, suivant le récit de Jackson, à huit mille âmes et à cent mille bestiaux. Il ajoute que l'eau est conduite, par des tuyaux de plomb, du pied de l'arbre dans un grand réservoir qui ne contient pas moins de vingt mille tonneaux, environné d'un mur de briques, et pavé de pierre; que de là on la transporte dans des barils à divers endroits de l'île où l'on a pratiqué d'autres citernes, et que le grand bassin est rempli toutes les nuits.