Divers écrivains ont traité de fable ridicule l'histoire de cet arbre merveilleux. Ce jugement sera celui de tout homme sensé, en lisant le récit de conteurs tels que Jackson. Mais cherchons à découvrir la vérité sur l'arbre miraculeux.
Le Maire prétend que cet arbre n'est point si merveilleux; qu'il y en a plusieurs qui donnent aussi de l'eau, mais en moindre quantité.
Bontier, et Le Verrier, aumônier de Bethencour, qui fit la conquête des Canaries, ont écrit l'histoire de la découverte de ces îles. Ces auteurs, qui paraissent en général dignes de foi, parlent de plusieurs arbres situés dans la partie la plus élevée du pays, et desquels dégoutte une eau claire qui tombe dans des fosses creusées exprès. Ils ajoutent qu'elle est excellente à boire. Dans un autre endroit, ils citent le milieu de l'île, qui est très-haut, comme couvert d'une immense forêt de pins. L'état des choses a pu changer depuis le temps de ces deux écrivains; mais ce qu'ils racontent explique parfaitement le merveilleux.
«Un autre témoignage va fixer le degré de croyance que l'on doit accorder à l'histoire du singulier arbre de l'île de Fer. Abreu Galindo, dans son traité manuscrit des Canaries, conservé dans les registres du pays, dit qu'il voulut voir par lui-même ce que c'était que cet arbre. Il s'embarqua donc et se fit conduire à un lieu nommé Tigulahe, qui communique à la mer par un vallon, à l'extrémité duquel, contre un gros rocher, se trouvait l'arbre saint que dans le pays on nomme garoë. Il ajoute que c'est mal à propos qu'on l'a nommé til ou tilo (tilleul), parce qu'il n'y ressemble pas du tout. Son tronc a douze palmes de circonférence, quatre pieds de diamètre, et à peu près quarante pieds de hauteur; les branches sont très-ouvertes et touffues; son fruit ressemble à un gland avec son capuchon; sa graine a la couleur et le goût aromatique des petites amandes que contiennent les pommes de pin. Il ne perd jamais sa feuille, c'est-à-dire que la vieille ne tombe que quand la jeune est formée; et cette feuille est, comme celle du laurier, dure et luisante, mais plus grande, courbée, et assez large. Il y a tout autour de l'arbre une grande ronce qui entoure aussi plusieurs de ses rameaux, et aux environs sont quelques hêtres, des broussailles et des buissons.
»Du côté du nord sont deux grands piliers de vingt pieds carrés, et creusés de vingt palmes de profondeur, faits de pierre, et divisés pour que l'eau tombe dans l'un et se conserve dans l'autre, etc. Il arrive généralement tous les jours, surtout le matin, qu'il s'élève de la mer, non loin de la vallée, des vapeurs et des nuages; ils sont portés par le vent d'est, qui est le plus fréquent dans cet endroit, contre les rochers qui les retiennent. Ces vapeurs s'amoncellent sur l'arbre qui les absorbe, et coulent en eau goutte à goutte sur ses feuilles polies. La grande ronce, les arbustes et les buissons qui sont autour distillent de la même manière. Plus le vent d'est règne, plus la récolte d'eau est abondante. On ramasse alors plus de vingt flacons d'eau. Un homme qui garde l'arbre, et qui pour cela est salarié, la distribue aux voisins, etc.
»Il en est donc de l'arbre de l'île de Fer comme de beaucoup d'autres phénomènes physiques qui, exagérés et revêtus de circonstances invraisemblables, ont dû passer pour des contes, mais qui, réduits à leur juste valeur, deviennent des choses toutes simples. Le garoë a pu exister. Nous voyons tous les jours dans nos jardins, après un brouillard épais, les arbres qui ont les feuilles dures et polies, tels que les orangers, les lauriers-roses, les lauriers-cerises, tout couverts d'eau. Supposons dans un pays chaud un lieu où les brouillards s'amoncellent sans cesse, les végétaux qui y croîtront en feront autant que nos lauriers-cerises. Sans leur secours, l'eau des nuages, absorbée par la terre, ne sera d'aucune utilité pour le pays, et retournera à l'Océan par des issues cachées. On pouvait donc renouveler l'arbre saint qui était très-vieux, lorsqu'un ouragan le déracina en 1625. Il fut dressé un procès-verbal de ce malheur; et les notables du pays, s'étant assemblés, firent jeter les feuilles du garoë au lieu où tombait auparavant son eau.
»La description de l'arbre saint, donnée par Galindo, convient parfaitement au laurus indica, bel arbre qui croît naturellement sur le sommet des montagnes de toutes les Canaries»[19].
Lancerotta est à quarante-huit lieues de la grande Canarie, vers le nord-est; sa longueur est de douze lieues. Ses seules richesses sont la chair de chèvre et l'orseille. Elle a le titre de comté. Elle envoie chaque semaine à Canarie, à Ténériffe et à Palma des barques chargées de chair de chèvre séchée qui s'appelle tussinetta, et dont on se sert dans ces îles au lieu de lard.
Une chaîne de montagnes qui la divise sert d'asile à quelques bêtes sauvages, qui n'empêchent pas les chèvres et les moutons d'y paître tranquillement; mais il y a peu de bêtes à cornes, et moins encore de chevaux. Les vallées sont sèches et sablonneuses; elles ne laissent pas de produire de l'orge et du froment médiocre. Du côté du nord, à la distance d'une lieue, elle a une autre petite île qui se nomme Gratiosa. Les plus grands vaisseaux passent sans danger dans l'intervalle.
On ne croit Fuerte-Ventura éloignée que de cinquante lieues du promontoire de Guer en Afrique, et de dix-huit à l'est de la grande Canarie. On lui donne vingt-trois lieues de long sur six de large; elle appartient au seigneur de Lancerotta. Ses productions sont le froment, l'orge, les chèvres et l'orseille; elle ne produit pas plus de vin que Lancerotta.