Dapper dit que Fuerte-Ventura a trois villes sur les côtes: Lanagla, Tarafalo et Pozzo-Negro. Du côté du nord, elle a le port de Chabras et un autre à l'ouest, dont on vante la bonté. Entre cette île et celle de Lancerotta, les plus nombreuses flottes peuvent trouver une retraite sûre et commode; mais la côte est dangereuse au nord-est, et la mer y bat continuellement contre une multitude de rocs.

Il manque tant de circonstances aux anciennes descriptions du pic de Ténériffe, qu'il doit être agréable au lecteur de les trouver ici rassemblées dans un nouvel article, d'après les relations des voyageurs modernes[20].

La fameuse montagne de Teide, qu'on nomme communément le pic de Ténériffe, cause une égale admiration de près ou dans l'éloignement. Elle étend sa base jusqu'à Garachico, d'où l'on compte deux journées et demie de chemin jusqu'au sommet. Quoiqu'elle paraisse se terminer en pointe fort aiguë, comme un pain de sucre, avec lequel elle a d'ailleurs beaucoup de ressemblance, elle est plate néanmoins à l'extrémité, dans l'étendue de plus d'un arpent. Le centre de cet espace est un gouffre. On peut y monter pendant un mille sur des mules ou sur des ânes; mais il faut continuer le voyage à pied avec de grandes difficultés. Chacun est obligé de porter ses provisions de vivres.

Toute la partie d'en haut est ouverte et stérile, sans aucune apparence d'arbre et de buisson. Il en sort du côté du sud plusieurs ruisseaux de soufre qui descendent dans la région de la neige: aussi paraît-elle entremêlée, dans plusieurs endroits, de veines de soufre. Si l'on jette une pierre dans le gouffre, elle y retentit comme un vaisseau creux de cuivre contre lequel on frapperait avec un marteau d'une prodigieuse grosseur; aussi les Espagnols lui ont-ils donné le nom de chaudron du diable. Mais les naturels de l'île étaient persuadés sérieusement que c'est l'enfer, et que les âmes des méchans y faisaient leur séjour pour être tourmentées sans cesse; tandis que celles des bons habitaient l'agréable vallée où l'on a bâti la ville de Laguna: en effet, le monde entier n'a pas de canton où la température de l'air soit plus douce, ni de perspective plus riante que celle qu'on a du centre de cette plaine.

En 1652, des marchands anglais voulurent visiter le pic; ils partirent d'Orotava, ville située à une demi-lieue de la côte septentrionale de l'île de Ténériffe. Leur marche ayant commencé à minuit, ils arrivèrent à huit heures du matin au pied de la montagne, où ils s'arrêtèrent sous un grand pin pour s'y rafraîchir jusqu'à deux heures après midi; ensuite continuant leur chemin au travers de plusieurs montagnes sablonneuses et stériles, sans y trouver un seul arbre, ils eurent beaucoup à souffrir de la chaleur jusqu'au pied du pic, où ils ne trouvèrent pour abri que de gros rochers, qui semblaient y être tombés de quelque partie de la montagne.

À six heures du soir, ils commencèrent à monter le pic; mais, après avoir marché l'espace d'un mille, ils trouvèrent le chemin si difficile pour les chevaux, qu'ils prirent le parti de les laisser derrière eux avec leurs domestiques. Pendant ce premier mille quelques-uns des voyageurs ressentirent des faiblesses et des maux de cœur. D'autres furent tourmentés par des vomissemens et des tranchées; mais ce qui parut encore plus surprenant, le crin des chevaux se dressa. Ayant demandé du vin, qu'on portait dans de petits barils, ils le trouvèrent si froid, qu'ils n'en purent boire sans l'avoir fait chauffer: cependant l'air était calme et modéré; mais, vers le coucher du soleil, le vent devint si violent et si froid, qu'étant forcés de s'arrêter sous les rocs, ils y allumèrent de grands feux pendant toute la nuit.

Ils recommencèrent à monter vers quatre heures du matin. Après avoir fait l'espace d'un mille, un des voyageurs se trouva si mal, qu'il fut obligé de retourner sur ses pas. Là commencent les rochers noirs. Le reste de la compagnie continua sa marche jusqu'au pain de sucre, c'est-à-dire à l'endroit où le pic commence à prendre cette forme. La plus grande difficulté qu'ils y eurent à combattre, fut le sable blanc, contre lequel néanmoins ils s'étaient munis, en prenant avec eux des souliers dont la semelle était plus large d'un doigt que le cuir supérieur: ils gagnèrent avec beaucoup de peine le dessus des rochers noirs, qui est plat comme un pavé. Comme il ne leur restait plus qu'un mille jusqu'au sommet, ils sentirent redoubler leur courage; et, sans être tentés de se reposer, ils gagnèrent enfin la cime. Leur crainte avait été d'y trouver la fumée aussi épaisse qu'elle leur avait paru d'en bas; mais ils n'y sentirent que des exhalaisons assez chaudes, dont l'odeur était celle du soufre.

Dans la dernière partie de leur marche, ils ne s'étaient aperçus d'aucune altération dans l'air, et le vent n'avait pas été fort impétueux; mais ils le trouvèrent si violent au sommet, qu'ayant voulu commencer par boire à la santé du roi, et faire une décharge de leurs fusils, à peine pouvaient-ils se soutenir. Ils avaient besoin de réparer leurs forces, que la fatigue avait épuisées. Leur surprise augmenta beaucoup, lorsque, ayant voulu goûter de l'eau-de-vie, ils la trouvèrent sans force; le vin, au contraire, leur parut plus vif et plus spiritueux qu'auparavant.

Le sommet du pic sur lequel ils étaient sert comme de bord au fameux gouffre que les Espagnols appellent Caldera. Ils jugèrent que l'ouverture peut avoir une portée de mousquet de diamètre, et qu'elle s'étend vers le fond l'espace d'environ deux cent quarante pieds. Sa forme est celle d'un entonnoir; ses bords sont couverts de petites pierres tendres, mêlées de soufre et de sable, qui sont si dangereuses, que l'un des voyageurs, ayant tenté de remuer une pierre assez grosse, faillit d'être suffoqué. Les pierres même sont si chaudes, qu'on ne peut y toucher sans précaution. Personne n'osa descendre plus de douze ou quinze pieds, parce que, le terrain s'enfonçant sous les pieds, on fut arrêté par la crainte de ne pouvoir remonter facilement; mais on prétend que des voyageurs plus hardis en ont couru les risques, et qu'étant parvenus jusqu'au fond, ils n'y ont rien trouvé de plus remarquable qu'une espèce de soufre clair, qui paraît comme du sel sur les pierres.

Du haut de cette célèbre montagne, les marchands anglais découvrirent la grande Canarie, qui est à douze lieues; l'île de Palme, éloignée de vingt; celle de Gomera, qui n'en est qu'à six lieues; et celle de Fer, à plus de vingt-cinq; mais leur vue s'étendait à l'infini sur la surface de l'Océan; et l'on en doit juger par une simple remarque: c'est que la distance de Ténériffe à Gomera ne paraissait pas plus grande que la largeur de la Tamise à Londres.