Aussitôt que le soleil parut à l'horizon, l'ombre du pic parut couvrir non-seulement l'île de Ténériffe et celle de Gomera, mais toute la mer, aussi loin que les yeux pouvaient s'étendre; et la pointe du mont semblait tourner distinctement, et se peindre en noir dans les airs. Lorsque le soleil eut acquis un peu d'élévation, les nuées se formèrent si vite, qu'elles firent perdre tout d'un coup aux marchands la vue de la mer, et même celle de l'île de Ténériffe, à la réserve de quelques pointes de montagnes voisines qui semblaient percer au travers. Nos observateurs ne purent savoir si ces nuées s'élèvent quelquefois au-dessus du pic même; mais, quand on est au-dessous, on s'imaginerait qu'elles sont suspendues sur la pointe, ou plutôt qu'elles l'enveloppent; et cette apparence est constante pendant les vents de nord-ouest: c'est ce que les habitans appellent le Cap. Ils le regardent comme le pronostic certain de quelque tempête.

Un des mêmes marchands, qui recommença le voyage deux ans après, arriva au sommet du pic avant le jour. S'étant mis à couvert sous un roc pour se garantir de la fraîcheur de l'air, il s'aperçut bientôt que ses habits étaient fort humides; il jeta les yeux autour de lui, et sa surprise fut extrême de voir quantité de gouttes d'eau couler le long des rocs. Il remarqua aussi que du sommet des autres montagnes il s'écoule continuellement de petites veines d'eau qui se rassemblent, ou qui se dispersent, suivant la facilité qu'elles trouvent à leur passage.

Après avoir passé quelque temps au sommet du pic, les Anglais descendirent par une route sablonneuse jusqu'au bas de ce qu'on appelle le pain de sucre; et comme elle est si raide qu'on la croirait perpendiculaire, ils en furent bientôt dégagés. En jetant les yeux dans cet endroit, ils découvrirent une grotte qui leur causa de l'admiration; sa forme est celle d'un four dont l'ouverture serait au sommet. Ils eurent la curiosité d'y descendre avec des cordes, dont ils firent tenir le bout par leurs domestiques. La profondeur de cette grotte est de trente pieds, et sa largeur de quarante-cinq. En descendant, ils furent obligés de s'arrêter sur un tas de neige fort dure, pour éviter un trou rempli d'eau, qui a l'apparence d'un puits, et qui est directement au-dessous de l'ouverture de la grotte. Il a six brasses de profondeur. Les Anglais ne purent juger si c'est une source d'eau vive, ou l'assemblage de la neige fondue, ou la distillation des rochers. De tous les côtés de la grotte, on voit des glaçons suspendus, qui descendent jusqu'au tas de neige dont le fond est rempli; mais nos voyageurs, bientôt incommodés de l'excès du froid, quittèrent ce lieu pour continuer de descendre. Ils arrivèrent à Orotava vers cinq heures du soir, le visage si rouge et si cuisant, que, pour se rafraîchir, ils furent obligés de se faire laver long-temps la tête avec des blancs d'œufs.

Joignons à cette relation celle d'un Anglais fort instruit, nommé M. Édens, plus curieuse et plus détaillée que la première.

Le mardi 13 août 1715, à dix heures et demie du soir, Édens, accompagné de quatre Anglais et d'un Hollandais, avec des domestiques et des chevaux pour le transport de leurs provisions, partit du port d'Orotava: leur guide était le même qui avait servi depuis plusieurs années à tous les étrangers qui avaient fait ce voyage.

Ils arrivèrent avant minuit à la ville d'Orotava; et, suivant les instructions du guide, ils y prirent des bâtons d'une forme commode pour faciliter leur marche.

Le jour suivant, à une heure du matin, ils s'avancèrent jusqu'au pied d'une montagne fort raide, à un mille et demi de la ville; et, commençant à voir autour d'eux à la faveur de la lune qui était fort claire, ils découvrirent le pic, environné d'une nuée blanche qui le couvrait comme un chapeau. De là, suivant le pied de la montagne, ils gagnèrent une plaine que les Espagnols ont nommée Dornajito en el Monte verte, c'est-à-dire Petit trou dans la Montagne verte: ce nom lui vient, comme l'auteur le suppose, d'un trou très-profond qu'on trouve un peu plus loin sur la droite, dans lequel tombe une eau pure et fraîche qui descend des montagnes. Après avoir marché par des chemins tantôt rudes, tantôt fort aisés, ils arrivèrent à trois heures près d'une petite croix de bois que les Espagnols appellent la Cruz de la Solera, d'où ils aperçurent le pic devant eux; mais, quoique depuis la ville ils eussent monté presque continuellement par divers détours, il ne leur parut pas moins élevé, et les nuées blanches en couvraient encore la pointe.

Un demi-mille plus loin, ils se trouvèrent sur le dos de la montagne, fort rude et fort escarpée, qui se nomme Caravalla, nom qui lui vient d'un grand pin que leur guide les pria d'observer: cet arbre jette en effet une grande branche qui, par la manière dont elle s'avance au-delà des autres, a l'air d'un mât, tandis que les autres forment une touffe qui ressemble à la partie d'avant d'une caravelle; on trouve d'ailleurs des deux côtés un grand nombre d'autres pins. Entre ces arbres ils virent plusieurs ruisseaux de soufre enflammé qui descendaient de la montagne en serpentant, et de petits tourbillons de fumée qui s'élevaient des lieux où le soufre avait commencé à s'enflammer. Ils eurent le même spectacle la nuit suivante, lorsqu'ils se retirèrent sous les rocs pour s'y reposer; mais ils ne purent découvrir d'où venait l'inflammation, ni ce que devenaient ensuite les ruisseaux ardens.

Vers cinq heures du soir, ils arrivèrent au sommet de la montagne, où ils trouvèrent un fort gros arbre, que les Espagnols appellent el Pino de la Merianda, c'est-à-dire l'arbre de la Collation. Le feu que différens voyageurs ont fait au pied en a découvert le tronc, et fait couler beaucoup de térébenthine. Nos Anglais en allumèrent un grand à peu de distance, et s'arrêtèrent pour se rafraîchir. Ils aperçurent quantité de lapins, qui ont peuplé ces lieux déserts et sablonneux. Depuis cet endroit, quoique assez près du pain de sucre, on est fort incommodé par l'abondance du sable.

Ils se remirent en marche vers six heures, et trois quarts d'heure après ils arrivèrent à Portillo, c'est-à-dire à l'ouverture de plusieurs grands rocs, d'où ils recommencèrent à découvrir le pic, qui ne leur paraissait plus qu'à deux milles et demi d'eux. Leur guide les assura qu'ils étaient à la même distance du port. Mais le pic ne cessait pas de leur paraître enveloppé de nuées blanches. À sept heures et demie, ils arrivèrent à las Faldas, c'est-à-dire aux avenues du pic, d'où jusqu'à la Stancha, qui n'est qu'à un quart de mille du pain de sucre, ils eurent à marcher sur de petites pierres si mobiles, que les chevaux y enfonçaient jusqu'au-dessus du pied. La couche en devait être fort épaisse, puisque Édens y fit un grand trou sans en pouvoir trouver le fond.