À mesure qu'on s'approche du pain de sucre, on voit quantité de grands rocs dispersés, qui, suivant le récit du guide, ont été précipités du sommet par d'anciens volcans. Il s'en trouve aussi des tas qui ont plus de soixante toises de longueur, et Édens observe que plus ils sont loin du pic, plus ils ressemblent à la pierre commune des rocs; mais ceux qui sont moins éloignés paraissent plus noirs et plus solides. Il y en a même qui ont la couleur du caillou, avec une sorte de brillant, qui fait juger qu'ils n'ont point été altérés par le feu, au lieu que la plupart des autres tirent beaucoup sur le charbon de forge, ce qui ne laisse pas douter que, de quelque lieu qu'ils viennent, ils n'aient souffert les impressions d'une ardente chaleur.

À neuf heures, les voyageurs arrivèrent à la Stancha, un quart de mille au-dessus du pied du pic, au côté de l'est. Ils y trouvèrent trois ou quatre grands rocs durs et noirs, qui s'avancent assez pour mettre plusieurs personnes à couvert. Ils placèrent leurs chevaux dans ce lieu, et, cherchant pour eux-mêmes une retraite commode, ils commencèrent par se livrer tranquillement au sommeil. Ensuite leurs gens préparèrent diverses sortes de viandes qu'ils avaient apportées. Comme leur dessein était de se reposer pendant tout le jour, Édens profita du temps pour observer mille objets qui le frappaient d'admiration. À l'est du pic, on voit, à quatre ou cinq milles de distance, plusieurs montagnes qui s'appellent Malpesses; et plus loin, au sud, celle qui porte le nom de montagne de Rijada. Tous ces monts étaient autrefois des volcans, comme Édens ne croit pas qu'on en puisse douter à la vue des rocs noirs et des pierres brûlées qui s'y trouvent, et qui ressemblent à tout ce qu'on rencontre aux environs du pic. Si l'on s'en rapporte aux réflexions d'Édens, rien n'est comparable à cet amas confus de débris entassés les uns sur les autres, qui peuvent passer pour une des plus grandes merveilles de l'univers. Après avoir dîné avec beaucoup d'appétit, les voyageurs voulurent recommencer à dormir; mais, étant reposés de la fatigue qui les avait forcés d'abord au sommeil, ils ne purent fermer les yeux dans un endroit si peu commode; et leur unique ressource fut de jouer aux cartes pendant le reste de l'après-midi. Vers les six heures du soir, ils découvrirent la grande Canarie, qu'ils avaient à l'est un quart sud.

La faim redevint si pressante, qu'on fit un second repas avant neuf heures. Chacun se promit ensuite de pouvoir dormir sous le rocher. On se fit des lits avec des habits, et l'on choisit des pierres pour oreillers. Mais il fut impossible de goûter un moment de repos. Le froid tourmentait ceux qui s'étaient éloignés du feu. La fumée n'était pas moins incommode à ceux qui s'en approchaient. D'autres étaient persécutés par les mouches, avec un extrême étonnement d'en trouver un si grand nombre dans un lieu où l'air est si rude et si perçant pendant la nuit. Édens s'imagine qu'elles y sont attirées par les chèvres qui grimpent quelquefois sur ces rocs; d'autant plus que, dans une caverne fort proche du sommet de la montagne, il trouva une chèvre morte. Elle n'avait pu monter si haut sans beaucoup de peine; et s'étant sans doute échauffée dans sa marche, le froid l'avait saisie jusqu'à lui causer la mort; à moins qu'on ne veuille supposer qu'elle était morte de faim, ou peut-être de quelque vapeur sulfureuse qui l'avait étouffée; ce qui paraît plus probable, parce qu'Édens ajoute qu'elle s'était séchée jusqu'à tomber presqu'en poudre. Enfin, le guide ayant averti qu'il était temps de partir, on se remit en marche à une heure après minuit. Comme le chemin ne permettait pas de mener les chevaux, on laissa dans le même lieu quelques hommes pour les garder.

Entre la Stancha et le sommet du pic, on rencontre deux montagnes fort hautes, chacune d'un demi-mille de marche. La première est parsemée de petits cailloux, sur lesquels il est aisé de glisser: l'autre n'est qu'un amas monstrueux de grosses pierres, qui ne tiennent à la terre que par leur poids, et qui sont mêlées avec beaucoup de confusion. Après s'être reposé plusieurs fois, les voyageurs arrivèrent au sommet de la première montagne, où ils prirent quelques rafraîchissemens; ensuite ils commencèrent à monter la seconde, qui est plus haute que la première, mais plus sûre pour la marche, parce que la grosseur des pierres les rend plus fermes. Ils n'en essuyèrent pas moins de fatigue pendant une grosse demi-heure, après laquelle ils découvrirent le pain de sucre, qui leur avait été caché par l'interposition des deux montagnes.

Au sommet de la seconde, ils trouvèrent le chemin assez uni, dans l'espace d'un quart de mille, jusqu'au pied du pain de sucre, où, regardant leurs montres, ils furent surpris qu'il fût déjà trois heures. La nuit était fort claire, et la lune se faisait voir avec beaucoup d'éclat; mais ils voyaient sur la mer des tas de nuées qui paraissaient au-dessous d'eux comme une vallée extrêmement profonde. Ils avaient le vent assez frais au sud-est quart sud, où il demeura continuellement pendant tout le voyage. Pendant une demi-heure qu'ils furent assis au pied du pain de sucre, ils virent sortir en plusieurs endroits une vapeur semblable à la fumée, qui, s'élevant en petits nuages, disparaissait bientôt, et faisait place à d'autres petits tourbillons qui suivaient les premiers. À trois heures et demie, ils se remirent à monter dans la plus pénible partie du voyage. Édens et quelques autres, ne ménageant pas leur marche, parvinrent au sommet dans l'espace d'un quart d'heure, tandis que le guide et le reste de la compagnie n'y arrivèrent qu'à quatre heures.

Le sommet du pic est un ovale, dont le plus long diamètre s'étend du nord-nord-ouest au sud-est. Autant qu'Édens en put juger, il n'a pas moins de cent quarante toises de longueur sur environ cent dix de largeur. Il renferme dans ce circuit un grand gouffre, qu'on a nommé Caldera, c'est-à-dire la chaudière, dont la partie la plus profonde est au sud. Il est assez escarpé sur tous ses bords, et, dans quelques endroits, il ne l'est pas moins que la descente du pain de sucre. Toute la compagnie descendit jusqu'au fond, où elle trouva, vers quarante toises de profondeur, des pierres si grosses, que plusieurs surpassaient la hauteur d'un homme; la terre, dans l'intérieur de la chaudière, peut se pétrir comme une sorte de pâte; et si on l'allonge dans la forme d'une chandelle, on est surpris de la voir brûler comme du soufre. Au dedans et au dehors on trouve quantité d'endroits brûlans, et lorsqu'on y lève une pierre, on y voit du soufre attaché. Au-dessus des trous d'où l'on voit sortir de la fumée, la chaleur est si ardente, qu'il est impossible d'y tenir long-temps la main. La grotte où Édens trouva une chèvre morte est au nord-est, dans l'enceinte du sommet. Le guide l'assura qu'il s'y distillait souvent du véritable esprit de soufre (acide sulfurique); mais ce phénomène ne parut point dans le peu de temps que les Anglais y passèrent.

Édens observe que c'est une erreur de s'imaginer, avec les auteurs de quelques relations, que la respiration soit difficile au sommet du pic; il rend témoignage qu'il n'y respira pas moins qu'au pied; il n'y mangea pas non plus avec moins d'appétit. Avant le lever du soleil, il trouva l'air aussi froid qu'il l'eut jamais ressenti en Angleterre dans les plus rudes hivers. À peine put-il demeurer sans ses gants. Il tomba une rosée si abondante, que tout le monde eut ses habits mouillés. Cependant le ciel ne cessa point d'être fort serein. Un peu après que le soleil fut levé, ils virent sur la mer l'ombre du pic, qui s'étendait jusqu'à l'île de Gomera, et celle du sommet leur paraissait imprimée dans le ciel comme un autre pain de sucre. Mais, les nuées étant assez épaisses autour d'eux, ils ne découvrirent pas d'autres îles que la grande Canarie et Gomera.

À six heures du matin, ils pensèrent à partir pour retourner sur leurs traces. À sept heures, ils arrivèrent près d'une citerne d'eau qu'ils n'avaient pas remarquée en montant, et qui passe pour être sans fond. Leur guide les assura que c'était une erreur, et que sept à huit ans auparavant il l'avait vue à sec pendant les agitations d'un furieux volcan. Édens jugea que cette citerne peut avoir trente-cinq brasses de long sur douze de large, et que sa profondeur ordinaire est d'environ quatorze brasses. Elle a sur ses bords une matière blanche que les Anglais, sur la foi de leur guide, prirent pour du salpêtre. Il s'y trouvait aussi, dans plusieurs endroits, de la glace et de la neige, l'une et l'autre fort dures, quoique couvertes d'eau. Édens fit prendre de cette eau dans une bouteille, et ne fit pas difficulté d'en boire avec un peu de sucre; mais il n'en avait jamais bu de si froide. Du côté droit, il y avait un grand amas de glaçons qui s'élevaient en pointe, et d'où les Anglais s'imaginèrent que l'eau coulait dans la citerne.

Trois ou quatre milles plus bas, ils découvrirent une autre grotte qui était remplie de squelettes et d'os humains. Ils en virent quelques-uns d'une grandeur si extraordinaire, qu'ils les prirent pour des os de géans. Mais ils ne purent apprendre d'où venaient tant de cadavres, ni quelle était l'étendue de la caverne.

Un Portugais, qui avait voyagé dans les Indes occidentales, répétait souvent qu'il ne doutait pas que l'île de Ténériffe n'eût d'aussi bonnes mines que celles du Mexique et du Pérou. Enfin un ami d'un voyageur avait tiré de quoi faire deux cuillères d'argent, de quelques charges de terre qu'il avait apportées du même côté des montagnes. On y trouve encore des eaux nitreuses, et des pierres couvertes d'une rouille couleur de safran, qui a le goût du fer.