En continuant sa marche, Zarco s'approcha d'une pointe de rocher qui, étant coupé par l'eau de la mer, formait une sorte de port. Il crut y découvrir les traces de quelques animaux; ce qui rendit sa curiosité d'autant plus vive, que jusqu'alors il n'en avait point encore aperçu; mais il fut bientôt détrompé en voyant sauter dans l'eau un grand nombre de veaux marins, ou phoques: ils sortaient d'une caverne que l'eau avait creusée au pied de la montagne, et qui était devenue comme le rendez-vous de ces animaux.

Les nuées devinrent si épaisses dans cet endroit, que, faisant paraître les rochers beaucoup plus hauts, et trouver beaucoup plus terrible le bruit des vagues qui venaient s'y briser, Zarco prit la résolution de retourner vers son vaisseau. Il se pourvut d'eau, de bois, d'oiseaux et de plantes de l'île, pour en faire présent au prince Henri; et, remettant à la voile pour l'Europe, il arriva au port de Lisbonne vers la fin d'août 1420, sans avoir perdu un seul homme dans le voyage.

Le succès d'une si belle entreprise lui attira tant de considération à la cour de Portugal, qu'on lui accorda publiquement un jour d'audience pour faire le récit de ses découvertes. Il présenta au roi plusieurs troncs d'arbres d'une grosseur extraordinaire; et sur l'idée qu'il donna de la prodigieuse quantité de forêts dont il avait trouvé l'île couverte, le prince la nomma île Madère[22]. Zarco reçut ordre d'y retourner au printemps avec la qualité de capitaine ou de gouverneur de l'île, titre auquel ses descendans joignent celui de comte.

L'île de Madère est située à 32°37' de latitude nord, et à cent lieues au nord de l'île de Ténériffe.

Elle produit un revenu considérable au roi de Portugal. Sa capitale, qui se nomme Funchal, est fortifiée par un château. Le port est commode et bien défendu. On admire dans la ville l'église cathédrale, où l'on n'a rien épargné pour la beauté de l'édifice et pour l'établissement du clergé. Le gouvernement est formé sur celui de Portugal, où l'appel des causes se porte en dernière instance. Le circuit de l'île est d'environ trente lieues; sa terre est haute. Les beaux arbres qu'elle produit en abondance croissent sur des montagnes au travers desquelles on a trouvé l'art de conduire l'eau par diverses machines. Elle a une seconde ville, nommée Machico, dont la rade est aussi fort avantageuse aux vaisseaux. On compte dans l'île de Madère six inganios ou manufactures, où l'on fait d'excellent sucre[23]. Elle produit une abondance extrême de toutes sortes de fruits: poires, pommes, prunes, dattes, pêches, abricots, melons, patates, oranges, limons, grenades, citrons, figues, noix, et des légumes de toute espèce. L'arbre qui donne le sang-dragon y croît aussi; mais rien ne lui fait tant d'honneur que ses excellens vins, qui se transportent dans tous les pays du monde.

À douze lieues de distance, au nord de Madère, on trouve l'île nommée Port-Saint ou Porto-Santo, dont les habitans vivent de leur agriculture. L'île de Madère produisant peu de blé, ils se sont livrés au travail des champs, qui les rend indépendans du secours de leurs voisins. À six lieues à l'est de Madère, on trouve quelques îles, nommées les Désertes, qui, dans une fort petite étendue, ne produisent que de l'orseille et des chèvres.

Entre Ténériffe et Madère, la nature a placé, presqu'à la même distance de ces deux îles, celle qu'on nomme la Salvage. Elle n'a pas plus d'une lieue de tour, et l'on n'y a jamais vu d'arbre ni de fruit; cependant les chèvres y trouvent de quoi se nourrir entre les rochers et les pierres. On voit à quelque distance, au sud, un groupe d'écueils, dont le plus grand porte le nom de Piton des Salvages.

Suivant Cada-Mosto, le prince don Henri envoya la première colonie à Madère sous la conduite de Tristan Tassora et de Jean-Gonsalez Zarco, qu'il en nomma gouverneurs. Ils firent entre eux le partage de l'île. Le canton de Macham échut au premier, et celui de Funchal à l'autre. Les nouveaux habitans pensèrent aussitôt à nettoyer la terre; mais, ayant employé le feu pour détruire les forêts, il leur devint si impossible de l'arrêter, que plusieurs personnes, entre lesquelles Zarco était lui-même, ne purent échapper aux flammes qu'en se retirant dans la mer, où, pendant deux jours, ils demeurèrent dans l'eau jusqu'au cou, sans aucune nourriture. Madère était alors habitée dans ses quatre parties, Machico, Santa-Cruz, Funchal et Caméra de Lobos. C'étaient du moins les principales habitations; car il y en avait de moins considérables, et la totalité des habitans montait à huit cents hommes, en y comprenant une compagnie de cent chevaux. Il n'est pas surprenant que depuis tant d'années ils se soient multipliés jusqu'à se trouver en état, suivant le récit d'Atkins, de mettre aujourd'hui dix-huit mille hommes sous les armes.

Les campagnes de l'île sont fort montagneuses, mais elles n'en sont pas moins fécondes et moins délicieuses. Elles sont rafraîchies par sept ou huit rivières, et par quantité de petits ruisseaux qui descendent des montagnes. On ne saurait voir sans admiration la fertilité des lieux les plus hauts. Ils sont aussi cultivés que les plaines d'Angleterre, et le blé n'y croît pas moins facilement; mais la multitude des nuées qui s'y forment est pernicieuse au raisin.

Le capitaine Uring était à Funchal en 1717. Il raconte qu'elle est défendue par deux grands forts, et que, sur un roc à quelque distance du rivage, elle en a un troisième qui est capable d'une bonne défense par sa situation. Derrière la ville, continue-t-il, le terrain s'élève par degrés jusqu'aux montagnes, et s'étend en forme de cercle dans l'espace de plusieurs milles. Cette campagne est remplie de jardins, de vignobles et de maisons agréables: ce qui rend la perspective charmante. Il tombe des montagnes une abondance de belles eaux, qui sont conduites assez loin par des aquéducs, et qui servent aux habitans pour arroser et embellir leurs jardins.