Funchal, dit Atkins, qui y était en 1720, est la résidence du gouverneur et de l'évêque, et forme une ville grande et bien peuplée: elle a six paroisses, plusieurs chapelles, trois monastères d'hommes, et trois de l'autre sexe. Les religieuses sont moins resserrées à Funchal qu'à Lisbonne; elles ont la liberté de recevoir les étrangers, et d'acheter d'eux toutes sortes de bagatelles. Le collége des jésuites est un fort bel édifice. À l'égard des habitans, c'est un mélange de Portugais, de Nègres et de Mulâtres, que le commerce rend égaux, et qui ne font pas difficulté de s'allier par des mariages.
On convient généralement que l'air de Madère est excellent. Ovington assure qu'il est fort tempéré, et que le ciel y est presque toujours clair et serein. Il observe, à cette occasion, que les climats qui sont comme Madère entre le 30e. et le 40e. degré de latitude, étant exempts des excès de froid et de chaud, sont non-seulement les plus délicieux, mais encore les plus favorables à la santé.
Moquet parle de Madère comme du plus charmant séjour de l'univers. L'air, dit-il, y est d'une douceur admirable, et l'on ne doit pas être surpris que les anciens y aient placé les Champs-Élysées. Ainsi Moquet semble entrer dans l'opinion de ceux qui comptent Madère entre les Canaries.
Suivant la description d'Atkins, l'île est un amas de montagnes entremêlées de vallées fertiles: les parties hautes sont couvertes de bois qui servent de retraites aux chèvres sauvages; le milieu contient des jardins, et le bas des vignobles; les chemins y sont fort mauvais; ce qui oblige d'y transporter le vin dans des barils, sur le dos des ânes.
La description que Cada-Mosto nous a donnée de Madère semble préférable à toutes celles qui sont venues après lui. Il observe que le terrain, quoique montagneux, est d'une rare fertilité; qu'il produisait autrefois jusqu'à trente mille stares[24] vénitiens de blé, et qu'il rendait soixante-dix pour un; mais que, faute d'habileté dans la culture, il ne rend plus que trente ou quarante; qu'il est rempli de sources excellentes, outre sept ou huit rivières; que ce fut cette abondance d'eau qui fit naître au prince Henri de Portugal la pensée d'y envoyer des cannes de Sicile; que cette transplantation dans un climat plus chaud leur donna tant de fécondité, qu'elles surpassèrent toutes les espérances; que le vin y était fort bon de son temps, quoique alors extrêmement près de son origine, et l'abondance si grande, que les transports étaient déjà considérables. Entre les vignes qui furent portées à Madère, le prince Henri fit choisir à Candie quelques ceps de Malvoisie, qui réussirent parfaitement, et qui font aujourd'hui du malvoisie de Madère un des meilleurs vins du monde.
En général, le terroir de Madère est si favorable aux vignobles, qu'on y voit plus de grappes que de feuilles, et qu'elles y sont d'une grosseur extraordinaire. On y trouve aussi, dans sa perfection, le raisin noir, qui se nomme pergola. Cada-Mosto ajoute que les habitans commençaient alors la vendange à Pâques.
L'île ne produit rien avec tant d'abondance que du vin; on en distingue trois ou quatre espèces: celui qui a la couleur du champagne a peu de réputation; le pâle est beaucoup plus fort; la troisième espèce, qu'on nomme malvoisie, est véritablement délicieuse; la quatrième est le tinto, qui n'est pas moins coloré que le malvoisie, mais qui lui est fort inférieur par le goût. On le mêle avec d'autres vins, autant pour les conserver que pour leur donner de la couleur. Cada-Mosto remarque qu'en le faisant cuver, on y jette une sorte de pâte composée de la pierre de jess, qu'on pile avec beaucoup de soin, et dont on met neuf ou dix livres dans chaque pipe. Le vin de Madère a cette propriété, qu'il se perfectionne, ou que, s'il a souffert quelque altération, il se répare à la chaleur du soleil; mais il faut, pour cette opération, que la bonde soit ouverte, et qu'il puisse recevoir de l'air.
Le produit d'un vignoble se partage, dit-on, avec égalité entre le propriétaire et ceux qui cueillent et pressent le raisin. Cependant on voit la plupart des marchands s'enrichir, tandis que les vignerons et les vendangeurs languissent dans la pauvreté. Les jésuites, étant en possession du meilleur vignoble de Malvoisie, en tiraient un profit considérable.
On compte qu'année commune, l'île de Madère donne vingt mille pipes de vin. Il s'en consomme huit mille entre les habitans, et le reste se transporte aux Indes occidentales et dans d'autres pays, mais particulièrement à la Barbade, où les Anglais le préfèrent à tous les vins de l'Europe.
Atkins prétend, comme Ovington, que les cendres des bois brûlés, aux premiers temps de la découverte, donnèrent beaucoup de fécondité aux cannes à sucre; mais qu'un ver, qui commença bientôt à s'y introduire, ayant ruiné les plantations, elles furent changées en vignobles, qui dédommagèrent les habitans par l'excellence de leurs vins. La vendange se fait aujourd'hui dans le cours des mois de septembre et d'octobre, et le produit annuel monte à vingt-cinq mille pipes. Suivant le même auteur, Madère n'a proprement que deux sortes de vins: l'un brunâtre, l'autre rouge, qu'on nomme tinto, et qui, suivant l'opinion commune, tire ce nom de ce qu'en effet il est teint, quoique les habitans s'obstinent à le désavouer.