Les négocians anglais, à qui l'on a permis de résider dans cette île, y ont transporté d'Angleterre des groseilles, des framboises, des noisettes et d'autres fruits, qui ont mieux réussi dans un climat chaud que la plupart des fruits de Madère ne réussissent sous un ciel aussi froid que celui d'Angleterre. La banane est estimée des habitans avec une sorte de vénération, comme le plus délicieux de tous les fruits; jusque-là qu'ils se persuadent que c'est le fruit défendu, source de tous les maux du genre humain. Pour confirmer cette opinion, ils allèguent la grandeur de ses feuilles, qui ont assez de largeur pour avoir servi à couvrir la nudité de nos premiers pères. C'est une espèce de crime, à Madère, de couper une banane avec un couteau, parce qu'on voit ensuite dans la substance du fruit quelque ressemblance avec l'image de Jésus-Christ.

Entre les arbres, Cada-Mosto vante beaucoup le cèdre et le nasso de Madère. Le premier est fort haut, fort gros et fort droit. Son odeur est très-agréable. On en fait de belles planches, qui servent particulièrement pour les lambris. Le nasso est couleur de rose. Outre les planches, on en fait des bois de fusil, et des arcs d'un excellent ressort. On envoie les arcs aux Indes occidentales, et les planches en Portugal.

Atkins découvrit dans les jardins de Madère une curiosité qui lui parut fort extraordinaire. C'est la fleur immortelle, qui, étant cueillie, dure plusieurs années sans se faner. Elle croît comme la sauge, et la fleur ressemble à celle de la camomille. L'auteur en prit plusieurs, qui se trouvèrent aussi blanches et aussi fraîches à la fin de l'année qu'au moment qu'il les avait cueillies.

Cada-Mosto rapporte que de son temps l'île était abondante en toutes sortes de bestiaux, et que les montagnes renfermaient beaucoup de sangliers. On y voyait des faisans blancs. Mais, excepté les cailles, il n'y avait point d'animaux qui prissent la fuite devant l'homme. On sent qu'il doit en être autrement aujourd'hui. Quelques habitans racontèrent à l'auteur que, dans l'origine de l'établissement, on y trouva un nombre incroyable de pigeons, qui se laissaient prendre avec un lacet qu'on leur jetait au cou, et qui, ne se défiant d'aucune trahison, regardaient stupidement l'oiseleur. Il ajoute que ce récit lui parut d'autant plus vraisemblable, qu'on voyait encore la même chose dans quelques îles nouvellement découvertes.

Les principales provisions de l'île sont, le chevreau, le porc, le veau, qui est communément assez maigre; les légumes, les oranges, les noix, les ignames, les bananes, etc. Comme il n'y a point de marchés fixes, la campagne envoie dans les villes ce qu'elle juge nécessaire à la consommation. Uring se plaint que communément les alimens y sont fort chers. Le commerce se fait par des échanges. Atkins observe que les provisions qu'on reçoit le plus volontiers à Madère, sont la farine, le bœuf, la sardine et le hareng; le fromage, le beurre, le sel et l'huile. Ce qu'on recherche après ces alimens, ce sont des chapeaux, des perruques, des chemises, des bas, toutes sortes de grosses étoffes et de draps fins, surtout les noirs, qui sont la couleur favorite des Portugais. On demande aussi des meubles et des ustensiles, comme de la vaisselle d'étain, des écritoires, du papier, des livres de compte, etc. Les habitans donnent du vin en échange; le vin commun, sur le pied de trente mille réis la pipe; le malvoisie, sur le pied de soixante mille. Chaque millier de réis monte à six francs cinquante centimes, dont trois et demi se paient en marchandises de la même valeur, et trois en billets. Mais, lorsqu'il est question d'un envoi considérable, ils accordent une plus forte remise. Comme ils transportent ensuite ces marchandises au Brésil, elles sont quelquefois d'une grande cherté à Madère.

Dans le temps de la vendange, les pauvres n'ont guère d'autre nourriture que le pain et le raisin. Sans cette sobriété, il leur serait difficile d'éviter la fièvre dans une saison si chaude; et les plaisirs des sens, auxquels ils s'abandonnent sans réserve, joints à l'excès de la chaleur, ruineraient bientôt les plus vigoureux tempéramens. Aussi les Portugais, même les plus riches, s'imposent des règles de sobriété dont ils ne s'écartent presque jamais. Ils ne pressent point leurs convives de boire. Les domestiques qui servent dans un repas ont toujours la bouteille à la main; mais ils attendent si exactement l'ordre des maîtres pour leur offrir du vin, qu'un simple signe ne serait pas entendu. Cette affectation de tempérance est portée si loin, qu'un Portugais n'oserait uriner dans les rues, parce qu'il s'exposerait au reproche d'ivrognerie.

Les habitans de Madère ont beaucoup de gravité dans leur parure, et portent communément le noir, par déférence, comme Ovington se l'imagine, pour le clergé de l'île, qui s'y est mis en possession d'une extrême autorité. Mais ils ne peuvent être un moment sans l'épée et le poignard. Les valets même ne quittent point ces ornemens inséparables l'un de l'autre. On les voit servir à table l'assiette à la main, l'épée au côté, jusque dans les plus grandes chaleurs; et leurs épées sont d'une longueur extraordinaire.

Les maisons n'ont rien néanmoins qui sente le faste. L'édifice et les meubles sont de la même simplicité. On voit peu de bâtimens qui aient plus d'un étage. Les fenêtres sont sans vitres, et demeurent ouvertes pendant tout le jour. Le soir, elles se ferment avec des volets de bois. Le pays ne produit aucun animal venimeux; mais il s'y trouve un nombre infini de lézards qui nuisent beaucoup aux fruits et aux raisins. Les serpens et les crapauds, qui multiplient prodigieusement aux Indes, s'accommodent peu de l'air de Madère.

L'île a cependant perdu de sa fertilité depuis l'origine de ses plantations. À force de fatiguer la terre, on a tellement diminué sa fécondité, qu'on est obligé, dans plusieurs endroits, de la laisser reposer pendant trois ou quatre ans; et lorsqu'elle ne produit rien après ce terme, elle est regardée comme absolument stérile. Cependant on n'attribue pas moins cette altération à la mollesse des habitans qu'à l'épuisement du terrain. L'incontinence règne à Madère dans toutes les conditions. Ovington rejette une partie de ce désordre sur l'usage établi de se marier sans se connaître, et souvent sans s'être vus.

Le meurtre est rarement puni à Madère. La source de ce détestable abus est la protection que l'Église accorde aux meurtriers. Ils trouvent un asile inviolable dans les moindres chapelles, qui sont en grand nombre. Funchal en est rempli, et les campagnes même en ont plusieurs. C'est assez qu'un criminel puisse toucher le coin de l'autel pour braver toutes les rigueurs de la justice. Le plus rude châtiment qu'il ait à craindre est le bannissement ou la prison, dont il peut même se racheter par des présens. Ainsi, quand la nature a placé l'homme dans un séjour où elle a tout fait pour son bonheur, il déshonore et corrompt ces beaux présens par la superstition, source du crime et de la barbarie.