On vient de parler de la présomption de Laharpe. Il est difficile qu'un poëte encouragé par les suffrages d'un public aussi éclairé que celui de la capitale de la France, et surtout par la plus belle partie de ce public, se mette assez en garde contre la vanité; plus les applaudissemens donnés à des tirades de vers ou des phrases élégamment construites sont vifs et nombreux, plus on s'imagine être au nombre des premiers hommes du siècle, et plus on souffre avec peine la critique qui trouble les illusions d'un esprit enivré de louanges. Laharpe a donc pu repousser avec animosité ou avec amertume les attaques de ses adversaires; mais parmi ceux-ci il y avait des écrivains qui, pour le moins, avaient autant de vanité que lui, sans l'égaler en talens. L'un d'eux disait de lui:
Si vous voulez faire bientôt
Une fortune immense et pourtant légitime,
Il vous faut acheter Cythare ce qu'il vaut,
Et le vendre ce qu'il s'estime.
Linguet lui promit une épigramme chaque semaine, et fut en effet très zélé d'acquitter sa promesse; Dorat et Champfort ne furent pas en reste; d'autres poëtes se mirent de la partie. Piron en jouant sur les mots, l'appelait la Harpie. Il n'y eut pas jusqu'à l'abbé Delille qui n'y donnât sa saillie: faisant allusion à une jolie chanson de Laharpe, Ô ma tendre musette, il dit au sujet des éloges donnés au poëte pour des pièces d'un caractère plus élevé:
De l'admiration réprimez le délire,
Parlez de sa musette, et non pas de sa lyre.
Laharpe, doué d'un caractère vif et emporté paya ses ennemis de la même monnaie; il se vengea de plusieurs en évoquant poétiquement l'ombre de Duclos. Une vengeance plus noble, ce furent les succès éclatans qu'il obtint dans les concours académiques de Paris et de la province. Dès 1767 il avait été couronné par l'académie française pour son discours sur les malheurs de la guerre et les avantages de la paix. Sept autres prix lui furent donnés dans les dix années suivantes, par l'académie française, pour des morceaux en prose et en vers. C'est aux concours académiques que sont dus ses éloges de Fénélon, de Racine, de La Fontaine, de Catinat, de Charles V et de Henri IV. Il manqua le prix pour les éloges de La Fontaine et de Henri IV, quoiqu'il fût si sûr du succès qu'il avait fait des lectures de ces deux pièces dans les sociétés de Paris, avant que les juges académiques eussent prononcé. On sait que Necker pour lui faire un présent délicat, avait fait ajouter deux mille francs au prix proposé par l'académie de Marseille, pour le meilleur éloge de La Fontaine, et que ce fut Champfort qui le remporta. Un grand mérite de Laharpe, dans ces éloges, c'est d'avoir su en varier le style et le mettre d'accord avec les sujets; sous ce rapport il a l'avantage sur Thomas, qui a parfaitement retracé l'histoire des éloges, mais qui en a fait presque d'aussi ampoulés que ceux qu'il a blâmés. Une douceur harmonieuse règne dans l'éloge de Fénélon; l'auteur fait sentir la candeur angélique de cette âme pure qui ne connaissait point les sentimens haineux et dont le cœur, valait mieux que celui de tant d'autres prélats du temps, toujours empressés de persécuter au nom de leur religion. Comme cet esprit de tolérance ne s'était pas transmis à leurs successeurs, ceux-ci trouvèrent leur satire et des maximes mal sonnantes dans l'éloge de Fénélon fait par Laharpe, et se remuèrent pour s'en venger. Un ministre d'un esprit assez médiocre, le chancelier Maupeou, ordonna que désormais les morceaux académiques seraient soumis comme autrefois à l'approbation de la Sorbonne, espèce d'inquisition qui jouissait de la faculté de condamner sans pouvoir y joindre celle de punir. Heureusement cet ordre absurde ne resta pas long-temps en vigueur.
L'éloge de La Fontaine rappelle la naïveté du fabuliste, et l'éloge de Racine contient une analyse habile des beautés tragiques de ce grand poëte. Parmi les autres éloges, celui de Catinat est regardé comme le plus soigné. Ces titres littéraires lui ouvrirent en 1776 les portes de l'académie française où il succéda à Colardeau. La séance destinée à sa réception fut, suivant les mémoires du temps, très-brillante; Laharpe s'attira de vifs applaudissemens par son discours, surtout par son tableau des agrémens du commerce des lettres, et puis par la lecture d'un fragment de sa traduction en vers de la Pharsale de Lucain; mais le public mit de la malice à applaudir bien plus vivement encore le discours de Marmontel qui répondit à Laharpe, et à y chercher des allusions. Ce discours fut un événement pour le grand nombre d'oisifs de ce temps. Grimm a pris la peine d'en consigner les moindres détails dans sa correspondance littéraire. Après avoir peint la modestie et le caractère pacifique de Colardeau, Marmontel rappela de lui ce mot: «La critique me fait tant de mal que je n'aurai jamais la cruauté de l'exercer contre personne,» dont le public fit sur-le-champ une application peu flatteuse pour Laharpe; sa malice se manifesta de nouveau quand Marmontel ajouta: voilà, Monsieur, dans un homme de lettres un caractère intéressant. Ce mot si simple, dit Grimm, fut applaudi comme si c'eût été la meilleure épigramme qu'on eût jamais faite. Il est vrai qu'il y avait au moins trois à quatre cents complices qui en firent les honneurs. Ce qu'il y eut de plus désagréable dans cette aventure pour Laharpe, c'est qu'à la suite des louanges qui lui furent données par son illustre confrère, ces mêmes applaudissemens se renouvelèrent encore souvent, toujours avec la même chaleur, et, puisqu'il faut le dire, avec les mêmes éclats de rire. On arrêta plusieurs fois l'orateur au milieu de sa phrase, et c'est avec une patience et une résignation tout-à-fait méritoires que l'orateur se laissait interrompre. Avant de faire remarquer le mérite qui distingue les différentes productions de Laharpe, il rappelle avec une douce indignation les critiques qui s'étaient élevées contre lui. On laisse passer légèrement ce que dit Marmontel du courage avec lequel notre jeune académicien défendit toujours la cause du bon goût, et l'on éclate en transports lorsque son panégyriste avoue que dans les disputes littéraires on lui avait souhaité quelquefois plus de modération, le sel du goût n'ayant pas besoin d'être mêlé du sel amer de la satire, etc. Tout ce détail, ajoute Grimm, est peut-être assez insipide à raconter; mais il ne fut que trop plaisant pour les intéressés. Jamais éloge ne fit un effet plus contraire à celui que l'on devait naturellement attendre; jamais on ne fit plus cruellement justice des torts qu'un homme de lettres peut avoir eus avec ses rivaux, et je connais peu de scènes de comédie plus piquantes que ne le fut ce singulier persifflage; il eût été sans doute beaucoup plus original, si celui qui en fut l'objet, s'était mis à dialoguer avec le public, comme il a dit depuis qu'il en avait été tenté.
Il ne faut pas attacher autant d'importance que Grimm à cet événement insignifiant: toutefois on voit par les nombreuses attaques des adversaires de Laharpe, que s'il plaisait par ses talens littéraires, il n'avait pas du moins l'art de captiver par sa conduite la bienveillance générale. Lorsqu'on donna au théâtre les Journalistes anglais, par Cailhava, le public, ou une partie du public voulut y voir une satire sanglante de Laharpe; on reconnut ses querelles avec Sauvigny, avec Blin de Saint-Maure, on retrouva ses expressions, et quelquefois ses injures. Ce ne fut qu'un des mille et un désagrémens que lui attira l'aigreur de sa critique. Les mémoires du temps assurent que Blin de Saint-Maure se vengea d'un article de Laharpe inséré dans le Mercure, sur ou plutôt contre un de ses ouvrages, en attaquant le critique dans la rue au moment où bien paré et poudré celui-ci se rendait à une assemblée de beaux-esprits. Les querelles de Laharpe avec Dorat furent si vives, que l'académie française se vit obligée de l'engager à plus de modération; l'abbé de Boismont disait à ce sujet: «Nous aimons tous infiniment M. de Laharpe, mais on souffre en vérité de le voir arriver sans cesse l'oreille déchirée.» Quant à cette querelle entre Laharpe et Dorat, elle fut apaisée par les jolies femmes qui étaient également éprises pour les beaux vers de l'un et les galantes bagatelles de l'autre. Le premier avait fait une tragédie touchante sur un événement tragique qui était arrivé depuis peu. C'était le suicide d'une religieuse que le désespoir avait porté à cet acte violent. Ne pouvant espérer de faire jouer cette pièce en public, Laharpe en faisait la lecture dans les sociétés; on la représenta chez M. d'Argental, ainsi que chez madame de Cassini, qui joua le rôle de religieuse, tandis que l'auteur se chargeait de celui du héros de la pièce. La plus belle assemblée assista à cette représentation. Dorat s'y trouva sous les auspices de la maîtresse de la maison, et se réconcilia solennellement avec l'auteur de Mélanie, en dépit de toutes les épigrammes qu'ils s'étaient mutuellement lancées. L'archevêque de Paris fut scandalisé de la nouvelle de la représentation d'un sujet religieux, et obtint que la seconde représentation ne pût avoir lieu. Telle était alors la puissance du clergé.
Il paraît que la réconciliation politique des deux poëtes et rivaux ne tint pas long-temps, et que de nouvelles attaques mutuelles les brouillèrent comme auparavant; mais Laharpe y mit fin par un trait de générosité, ou si l'on veut de justice, en renvoyant, dit-on, à son adversaire un paquet de lettres scandaleuses qu'un inconnu avait mises en son pouvoir, et dont la publication pouvait ruiner la réputation de Dorat. En prenant part à la querelle des Gluckistes et des Piccinistes, qui fut poussée, comme on sait, à un point extrême, Laharpe, qui s'était prononcé pour les derniers, se fit de nouveaux ennemis parmi les Gluckistes.
Cependant, au milieu de toutes ses distractions, il se livra sans relâche à de nombreux travaux littéraires. Sollicité par de puissans amis, il s'était chargé de la rédaction de la partie littéraire du Journal de politique et de littérature où son ennemi Linguet l'avait précédé. Il donna au théâtre les tragédies de Menzikoff, des Barmécides et de Jeanne de Naples. Il traduisit en beaux vers le Philoctète de Sophocle, et sa poésie réussit à faire goûter aux Français sans le secours des chœurs le plan si simple du poëte grec; ce fut un des plus beaux triomphes de Laharpe. Coriolan fut donné la première fois à la fin de l'hiver rigoureux de 1784, pour la représentation destinée par les comédiens français au bénéfice des pauvres. Le public sut gré à Laharpe de son désintéressement, et assista en foule à cette représentation brillante. Cependant les juges sévères trouvèrent trop de déclamation et trop peu d'action dramatique dans la nouvelle tragédie de Laharpe; ses rivaux ne manquèrent pas l'occasion de le poursuivre de nouvelles épigrammes. Tout le monde connaît celle de Champfort: