Pour les pauvres, la comédie
Donne une pauvre tragédie;
Nous devons tous en vérité,
Bien l'applaudir par charité.
Rhulières s'égaya dans son épigramme sur cette famille de héros tragiques tous mort-nés. Pour se venger, Laharpe fit charitablement, dans un quatrain, le portrait des deux poëtes.
Les tragédies précédentes n'avaient pas eu un grand succès; Jeanne de Naples fut redonnée avec un nouveau dénoûment que le public goûta mieux que le premier; néanmoins le défaut d'intérêt fit tort à cette pièce comme aux deux autres. Les Brames, tragédie philosophique, dans laquelle Laharpe avait imité Voltaire, sans être capable de créer d'aussi grands ressorts dramatiques que ceux des tragédies de Mahomet et de Gengiskan, furent écoutés jusqu'à la fin; mais le public ne revint plus, et, pour ne pas prêcher dans le désert, les prêtres indiens furent retirés par l'auteur. On appela les cinq actes de cette tragédie les cinq sermons de l'abbé de Laharpe; on raconta aussi que plusieurs années auparavant l'auteur, ayant fait une lecture de sa pièce dans une société réunie chez mademoiselle de l'Espinasse, fut convaincu par les observations des auditeurs de l'impossibilité de faire réussir une pièce d'un intérêt aussi faible, et la jeta au feu; aussi ceux qui avaient été témoins de ce sacrifice ne furent pas médiocrement surpris de la voir renaître sans savoir comment. Enfin, pour dernière tribulation, il eut à essuyer une parodie, où, lors du dénoûment, on jetait dans un gouffre tout ce qu'il y avait sur le théâtre, même une harpe. La police défendit cette allusion personnelle, mais le parterre redemanda la harpe, et il fallut la jeter avec le reste dans l'abîme.
Malgré l'accueil froid qu'avaient reçu la plupart des tragédies de Laharpe, il ne craignit pas de les rassembler et de les faire paraître. Dans la préface du premier volume, il prédit la décadence du théâtre, et ne trouve que deux moyens de la prévenir. Ces moyens sont l'érection d'un second théâtre français, et la substitution d'un parterre assis à un parterre debout. Il a fallu du temps pour que deux moyens si simples fussent essayés. L'expérience a prouvé qu'ils ne suffisent pas pour prévenir la décadence de l'art dramatique; cependant on s'est convaincu de leur utilité, et sous ce rapport, on a dû souhaiter que les vœux de Laharpe eussent été exaucés plus tôt. Il avait fait réellement des démarches, de concert avec d'autres auteurs dramatiques, pour faire asseoir le parterre; mais dans ce temps le gouvernement, ou plutôt la cour, se mêlait de tout, et la moindre réforme, la moindre amélioration qu'il s'agissait d'obtenir, ne concernât-elle que des banquettes, mettait en jeu les intrigues de quelques courtisans désœuvrés. La sollicitation des auteurs dramatiques parut être un sujet trop grave pour qu'on pût se décider légèrement; et de peur de compromettre je ne sais quels intérêts, on laissa les choses comme elles étaient: les gentilshommes de la chambre étaient assis dans les loges; ils n'étaient pas pressés de faire asseoir les gens du parterre.
En 1782, Laharpe composa pour l'ouverture de la salle de l'Odéon, une pièce allégorique intitulée Molière à la nouvelle salle, ou les Audiences de Thalie, qui eut du succès. Il avait traduit par abrégé la Pharsale de Lucain; il traduisit aussi une partie de la Jérusalem délivrée et de la Lusiade du Camoëns; ne sachant pas le portugais, il avait versifié sa traduction sur une traduction française en prose. Quand il eut publié son Suétone, on lui reprocha aussi de ne pas bien comprendre le latin, malgré les prix qu'il avait obtenus au collége.
Quoique académicien, il avait concouru pour le prix proposé par l'académie française au sujet du meilleur dithyrambe aux mânes de Voltaire, et comme le prix fut décerné à son poëme, il en abandonna la valeur à celui qui avait obtenu l'accessit. Il fit aussi de Voltaire un éloge en prose: le public avait été choqué d'entendre Laharpe traiter avec rigueur la tragédie de Zulime; la méchanceté prétendait qu'il était irrité d'avoir été oublié dans le testament de Voltaire. Lorsqu'ensuite il fit en prose et en vers l'éloge du grand écrivain que la littérature venait de perdre, la méchanceté supposa encore un motif intéressé à l'auteur, en prétendant qu'il voulait préparer le public à son commentaire sur le théâtre du grand poëte. On fut pourtant obligé de convenir que parmi la foule d'écrivains qui avaient célébré Voltaire, aucun n'avait mieux fait sentir les beautés de son génie. Laharpe, dit un de ses contemporains, a beaucoup plus d'esprit que de connaissances, beaucoup moins d'esprit que de talent, et beaucoup moins d'imagination que de goût; mais il sait parfaitement Racine et Voltaire; et quoiqu'il n'ait pas encore justifié toutes les espérances qu'on avait pu concevoir de l'auteur de Warwick, c'est encore le meilleur élève qui soit sorti de l'école de Ferney. Il est malheureux que les circonstances l'aient obligé à perdre tant de temps à dire du mal des autres, et à se défendre ensuite contre les ennemis qu'il se faisait tous les jours en exerçant un si triste métier. La plus furieuse épigramme qu'on ait jamais faite sur lui, est le mot de Champfort, mot cruel, mais que Tacite n'eût pas désavoué: «C'est un homme qui se sert de ses défauts pour cacher ses vices.» Il ne faut pas oublier que Champfort avait été l'objet d'épigrammes non moins sanglantes. Cependant il est vrai que Laharpe scandalisa un peu le public par les hommages publics et éclatans qu'il rendit à une danseuse d'une mauvaise réputation. Une maladie de peau qui suivit ces amours, et dont la médisance fit une lèpre, attira au mauvais poëte de nouveaux lazzis. Sophie Arnoud prétendait que cette lèpre était la seule chose que Laharpe eût des anciens.
Ce qui prouve encore contre Laharpe, c'est qu'ayant été chargé d'une correspondance littéraire par le grand-duc Paul de Russie, il y déchira à belles dents des ouvrages dont il avait presque dit du bien dans les feuilles publiques. Un homme qui souffle le chaud et le froid ne peut être très-estimable, à moins qu'on ne veuille dire pour l'excuse de Laharpe, qu'il ménageait par égard la réputation des auteurs contemporains devant le public, et qu'il ne voyait pas d'inconvénient à dire toute la vérité à un étranger dont il était en quelque sorte le confident. En ce cas il aurait fallu parler moins de soi-même, et prendre des précautions pour empêcher que cette correspondance confidentielle ne vît jamais le jour. Ce fut, au contraire, lui qui donna de la publicité à ces lettres haineuses. Pendant le séjour du grand-duc à Paris, Laharpe, son correspondant, eut occasion de le voir souvent, et il fit les honneurs d'une séance de l'académie française à laquelle le grand-duc assista avec sa femme et sa suite. Comme la flatterie faisait alors partie de l'étiquette, et même de la réception des princes à Paris, Laharpe lut en face de l'illustre voyageur une Épître au comte du Nord (nom sous lequel le grand-duc voyageait); mais en dépit des éloges il choqua les oreilles russes par la fréquente apostrophe de Petrowitz, qui parut ignoble à leur esprit habitué à la soumission.
Laharpe avait toujours vécu indépendant, et subsisté du produit de ses travaux: on le trouvait probablement trop philosophe pour mériter des places, des titres. Il avait été pour peu de temps secrétaire de l'intendant des finances Boutin; cette charge était trop assujétissante pour un homme habitué aux charmes du commerce des muses. Il la quitta et n'en reprit point d'autre; seulement il faut le plaindre d'avoir quelquefois travaillé pour de l'intérêt. De ce genre d'occupation paraît avoir été l'Abrégé de l'Histoire des Voyages, qu'il commença en 1780, et qui eut convenu plutôt à un bon géographe qu'à un poëte distingué. Laharpe n'apporta pas à ce travail toutes les qualités nécessaires; mais aussi il en apporta qui manquent quelquefois aux savans; je veux dire, la pureté du goût, l'élégance de la diction, et un esprit philosophique. Ses Cours de Littérature, professés avec beaucoup d'éclat au Lycée, aujourd'hui Athénée royal, et ses articles critiques, insérés dans le Mercure de France, étendirent encore sa réputation; et il avait acquis l'autorité d'un juge en littérature, lorsque l'époque des grandes réformes arriva pour la France. L'esprit vif et philosophique de Laharpe dut embrasser chaudement le parti nombreux qui demandait la suppression des abus. Il ne sortit pas d'abord de sa carrière, et la démarche la plus éclatante qu'il fit, ce fut de présenter, à la tête des auteurs dramatiques, une adresse à l'assemblée nationale, pour la prier de rendre le théâtre libre, et assurer les droits de propriété des auteurs. Les comédiens du roi, ne songeant qu'à leurs intérêts, firent une contre-pétition; mais Laharpe réfuta leur faible réplique, et plus tard la force des choses amena les changemens que les gens de lettres avaient sollicités. Prenant un intérêt plus vif aux événemens publics à mesure qu'ils gagnaient plus d'importance, Laharpe adopta le langage des hommes exagérés de ce temps. On connaît les vers ridicules qu'il débita dans la chaire du Lycée à l'occasion du manifeste du duc de Brunswick:
Le fer! il boit le sang: le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la mort.