Malgré les preuves et le soin qu'il eut de s'affubler du bonnet rouge, il ne put échapper aux soupçons et à la persécution des démagogues; il fut enfermé dans la prison du Luxembourg, et si le règne sanguinaire de Robespierre eût continué, peut-être aurait-il partagé le sort de tant de malheureuses victimes de ce dictateur lâchement cruel. Ce fut pendant cette captivité que Laharpe, avec la promptitude des esprits vifs et exagérés, passa d'un sentiment au sentiment opposé; peut-être aussi la crainte de la mort ébranla-t-elle les fibres de son cerveau. L'auteur de Mélanie et des Brames, le partisan de la philosophie et l'élève de Voltaire, devint religieux et presque dévot, et se convertit complétement. Ce fut la lecture de l'Imitation de Jésus-Christ qui opéra ce changement, à ce qu'il assure lui-même. Il traduisit le Psautier, et écrivit plus tard des mémoires en faveur du culte catholique.

Rendu à la liberté, il remonta dans la chaire du Lycée, où, depuis lors, ses critiques littéraires furent entremêlées de réflexions pieuses. Il rassembla ensuite ses leçons pour en former ce Cours de Littérature ancienne et moderne, qui est sans contredit le meilleur ouvrage de Laharpe, et qui a rempli une lacune considérable dans la littérature française, quoiqu'il ait de grands défauts, tels que la disproportion de certaines parties, surtout de la littérature ancienne relativement à la moderne; la partialité de divers jugemens, etc. Mais ces défauts sont amplement compensés par l'analyse habile des chefs-d'œuvre littéraires, par l'éclat d'un style toujours approprié au sujet, et prenant tous les tons suivant les divers genres de littérature, enfin, par le goût qui a dicté les règles prescrites par l'auteur aux écrivains modernes. Quoique très-volumineux, cet ouvrage important aurait pourtant été plus étendu encore si l'auteur eût vécu plus long-temps, ou s'il eût commencé plus tôt à s'en occuper, et si des occupations moins utiles ne l'eussent interrompu.

Les orages politiques de la France s'étaient calmés, mais Laharpe ne retrouva plus le repos, qu'au reste il n'avait jamais cherché beaucoup. Si d'un côté ses leçons littéraires furent accueillies avec beaucoup d'applaudissemens par la France régénérée, ses sorties contre la philosophie qu'il avait défendue autrefois, et la publication de sa correspondance secrète avec le grand-duc de Russie, lui firent beaucoup de tort dans l'opinion publique, et lui attirèrent de nouvelles inimitiés. Le gouvernement consulaire, qui affectait encore de protéger les idées libérales, persécuta Laharpe pour ses opinions religieuses, et l'exila de Paris. Quelques ans plus tard il lui aurait proposé peut-être d'écrire dans ce sens, pour raffermir la monarchie absolue. On assure pourtant que Laharpe avait refusé une pension que Bonaparte lui avait offerte. Dans l'intérieur de son ménage Laharpe n'avait pas été plus heureux que dans ses relations extérieures. Sa première femme, dégoûtée de la vie, s'était noyée. Laharpe se remaria, mais ce nouvel hymen fut de courte durée: sa seconde femme l'abandonna.

Exilé d'abord à vingt-cinq lieues de Paris, Laharpe obtint la permission d'habiter Corbeil; et, pour soigner sa santé déclinante, il put revenir à Paris, où il ne fit plus que languir. Il mourut le 11 février 1803. Laharpe était petit de taille; il avait une élocution facile; l'habitude de parler eu public et d'être écouté avec plaisir par de grandes assemblées, lui faisait trouver doux aussi de parler dans de petites sociétés, où d'autres qui n'avaient point cette assurance, se trouvaient gênés auprès de lui. Saint-Lambert disait que dans huit jours de conversation presque continuelle à la campagne, il n'était échappé à Laharpe ni une erreur de goût, ni un propos qui annonçât le moindre désir de plaire à personne. Saint-Lambert aurait dû excepter les femmes, pour lesquelles Laharpe trouvait toujours des propos galans et aimables. Le grand nombre d'ouvrages qui nous restent de lui doit étonner ceux qui savent combien la vie d'un homme de lettres fêté dans les cercles de Paris, comme l'était Laharpe, est remplie de dissipations.

DEPPING.

FIN DE LA NOTICE.

PRÉCIS
DE L'HISTOIRE DES VOYAGES
ET DÉCOUVERTES,
DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'À NOS JOURS.

Quand les peuples sont encore dans un état complétement sauvage, ils s'embarrassent peu du reste de la terre. Pourvu qu'ils trouvent leur nourriture et un abri contre l'intempérie des saisons, ils n'ont point de souci; ou si, dans leurs loisirs, il leur vient quelques pensées, ce n'est pas l'idée de l'immensité du monde. Les Esquimaux, que le capitaine anglais Ross rencontra dans son expédition pour la découverte d'un passage au nord-ouest de l'Amérique, se croyaient les seuls habitans de la terre, et ils n'imaginaient pas que le pays au midi de leurs plaines de neige fût habitable, précisément comme, dans le midi, on a cru long-temps que le nord ne pouvait être habité. Mais quand la civilisation a fait quelques progrès, quand l'industrie a procuré quelque aisance à un peuple, et quand il commence à communiquer avec d'autres pays, il place, comme les Chinois, sa patrie au milieu du monde, et ne regarde le reste que comme des accessoires de la contrée qu'il habite, et pour laquelle son amour-propre croit que tout a été créé. Bientôt l'imagination élabore, de la manière la plus singulière, le peu de vérités qu'il sait sur les contrées étrangères; et s'il a de la superstition, ce qui ne manque guère à l'ignorance, il amalgame le ciel, la terre et l'enfer. Quelles idées bizarres les premiers Grecs n'avaient-ils pas du monde, et sous quelles formes fantasques l'imagination des Scandinaves ne se figurait-elle pas le séjour des hommes et des immortels? Pour remplir et peupler les terres mal connues, les nations qui ont un commencement de civilisation exagèrent toutes les formes, et entassent ou confondent toutes les matières qu'elles connaissent. Leurs contes ne parlent que de géans et de pygmées, de montagnes d'or et de diamans, de paradis terrestres, d'animaux monstrueux, enfin de tout ce qu'elles n'ont pas chez elles-mêmes. Il serait plus simple de supposer chez d'autres peuples des êtres analogues à ceux qui existent sous leurs yeux; mais ce ne serait pas des merveilles; l'imagination veut être frappée; il lui faut des objets extraordinaires, et les grandes distances servent infiniment à seconder les désirs de l'imagination. Il est malheureux que ces jeux de la fantaisie aient plus d'une fois enfanté des querelles et des guerres; l'avidité est excitée par le récit de toutes les prétendues richesses que possèdent d'autres contrées; on cherche à se les procurer par la voie du trafic ou du commerce; mais quelquefois on juge plus commode ou plus court de les enlever, ou de s'emparer des pays qui les possèdent. On ne trouve pas toujours ce que l'on cherchait, mais on prend ce que l'on trouve, et quelquefois on découvre des objets plus utiles que ceux dont la crédulité avait fait un tableau si séduisant. La force, l'injustice et la ruse, triomphent malheureusement dans ces conflits; mais par contre-coup, la raison s'éclaire, les idées se rectifient et s'agrandissent, et la géographie s'enrichit. Il vient un temps enfin, où les peuples ont assez de lumières pour rivaliser de zèle à compléter nos connaissances, par des voies plus dignes de l'humanité. Les savans n'épargnent alors ni fatigues, ni sacrifices, pour pénétrer dans les régions inconnues, et y observer la nature et les ouvrages de l'homme; et comme la vraie science n'a pas de préjugés, leurs observations contribuent à donner peu à peu une idée exacte du monde, et une idée moins incomplète du système admirable qui régit l'univers.

Voilà, en peu de mots, l'histoire de la géographie. Quelques détails vont développer cet aperçu des découvertes faites dans les diverses parties du globe. C'est en Égypte, et dans la partie occidentale de l'Asie, que l'histoire nous présente les premiers grands états, et les premiers peuples florissans. Ces peuples cultivaient les sciences et les arts; par conséquent ils avaient quelque connaissance des autres pays. Ils faisaient des guerres, et conquéraient leurs voisins; leurs notions furent donc et plus étendues et moins inexactes. Quelques sages voyagèrent pour s'instruire, et rapportèrent de leurs excursions des connaissances nouvelles. Malheureusement ces sages appartenaient pour la plupart à quelque caste ou corporation; ils partaient avec des systèmes et des préjugés; ils rapportaient ce bagage inutile, et quelquefois, au retour, ils ensevelissaient le fruit de leurs observations dans les mystères de leurs associations; le peuple n'en profitait guères.

Une nouvelle source d'instruction fut ouverte au monde, par les voyages et expéditions commerciales des Phéniciens. Ce peuple marchand, riche et entreprenant, fonda des colonies sur la côte d'Afrique et sur celle d'Espagne; ses marins visitèrent un grand nombre de côtes inconnues, et ses marchands entretinrent des liaisons avec des peuples qui ne s'étaient pas connus entr'eux jusqu'alors. C'était une époque de découvertes géographiques. Cependant les Phéniciens, comme tous les peuples commerçans, étaient jaloux; ils ne voulurent pas trop divulguer leurs découvertes, de peur de montrer le chemin à d'autres nations, et de les inviter à suivre leur exemple. Les Carthaginois ne les en supplantèrent pas moins, et ce peuple, plus dominateur que les Phéniciens qui au fond voulaient plutôt commercer que régner, fut maître de l'Espagne et de la Sicile, et fit reconnaître par sa marine la côte du nord et de l'ouest de l'Afrique. Le journal de ce voyage de découverte est parvenu à la postérité: c'est, malgré sa brièveté, un morceau précieux de la géographie ancienne.