Les habitans sont très-enclins au larcin. Dampier avertit ceux qui relâcheront dans la baie d'être continuellement sur leurs gardes, ou de s'attendre à voir disparaître tout ce qu'ils ont autour d'eux. Il observe dans un autre endroit qu'il n'a vu nulle part le vol si commun qu'à Praya. Ils prendraient votre chapeau, dit-il, en plein midi, à la vue d'une compagnie nombreuse, et la fuite les dérobe aussitôt à vos poursuites. Owington dit que, s'accordant ensemble pour voler les étrangers, deux ou trois d'entre eux s'efforcent de partager votre attention par leurs discours tandis qu'un autre vous arrache votre chapeau ou votre épée. S'ils trouvent quelqu'un seul dans le voisinage de la ville, ils ne manquent pas de le dépouiller entièrement. Beckman remarque qu'ils n'ont pas moins de légèreté dans les jambes que d'adresse et de subtilité dans les mains. Ils dérobent tout ce qu'ils trouvent, en se fiant à leur agilité pour s'échapper.
Ils n'ont pas plus d'honnêteté et de bonne foi dans le commerce. Dampier déclare que, si les marchandises d'un étranger passent dans leurs mains avant qu'il ait reçu la leur, il est sûr de perdre ce qui est sorti des siennes. À peine peut-il s'assurer que ce qu'il a reçu d'eux ne lui sera point enlevé. Beckman parle d'une friponnerie qui leur est fort ordinaire dans la vente de leurs bestiaux. Ils les amènent par les cornes ou par les jambes avec une corde pourie. Lorsqu'ils en ont reçu le prix, suivant les conventions, et qu'ils les ont délivrés, ils se retirent à quelque distance, où ils font ensemble un bruit terrible par leurs cris et leurs sifflemens. Les bestiaux, que la vue d'un visage blanc, dit l'auteur, n'a déjà que trop effrayés, s'épouvantent encore plus, et se donnent tant de mouvement, qu'ils rompent leur corde. Alors ils ne manquent pas de prendre la fuite vers les montagnes d'où ils sont venus.
Dampier s'imagine que les habitans de Praya ont reçu l'inclination au vol de leurs ancêtres, qui étaient des criminels transportés, et qu'elle est passée chez eux comme en nature. On peut aussi présumer que la corruption de mœurs vient de leur commerce avec les pirates, qui fréquentent beaucoup ce port.
L'île de Saint-Philippe ou de Fuégo, ayant été découverte par les Portugais le premier jour de mai, qui est la fête de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, a reçu le nom d'un de ces deux saints, comme San-Iago a pris le nom de l'autre, et Mayo celui du mois, pour avoir été découverte le même jour. Cependant on la nomme plus ordinairement l'île de Fuégo ou du Feu, à cause de son volcan.
La terre de l'île de Fuégo est la plus haute de toutes les îles du cap Vert. Entre plusieurs monts qui sont dans cette île, le plus haut est le pic. Il contient le volcan, qui est au centre de l'île. Ce volcan brûle sans cesse, et jette des flammes qui se font apercevoir de fort loin pendant la nuit. Froger dit qu'il a vu la flamme dans les ténèbres, et la fumée pendant le jour. C'est un spectacle horrible, suivant Beckman, que les flammes qui s'élèvent pendant la nuit dans des tourbillons de fumée. Il continua, dit-il, de les voir ensuite pendant le jour, quoiqu'il en fût encore à plus de soixante milles.
Roberts, qui avait passé quelque temps dans l'île, raconte qu'il sort du volcan des rocs d'une grosseur incroyable, et qu'ils s'élancent à une hauteur qui ne l'est pas moins. Le bruit qu'ils font dans leur chute, en roulant et se brisant sur le penchant de la montagne, peut s'entendre aisément de huit à neuf lieues, comme il l'a vérifié par sa propre expérience; il le compare à celui du canon, ou plutôt, dit-il, à celui du tonnerre. Il a vu souvent rouler des pierres enflammées, et les habitans l'ont assuré qu'on voyait quelquefois couler du sommet de la montagne des ruisseaux de soufre comme des torrens d'eau, et qu'ils en pouvaient ramasser une grande quantité. Ils lui en donnèrent plusieurs morceaux, qu'il trouva semblables au soufre commun, mais d'une couleur plus vive, et qui jetaient plus d'éclat lorsqu'ils étaient enflammés. Il ajoute que le volcan jette aussi quelquefois une si grande quantité de cendres, qu'elles couvrent tous les lieux voisins et étouffent les bestiaux. Cette circonstance est confirmée par d'autres témoignages. L'auteur du Voyage d'Antoine Sherley à San-Iago et aux îles orientales, assure qu'en passant la nuit près de l'île de Fuégo, il tomba tant de cendres sur le vaisseau, que chacun pouvait écrire son nom avec le doigt sur toutes les parties du tillac. Owington observe qu'il sort du même lieu tant de pierres ponces, qu'on les voit nager sur la surface de la mer, et portées bien loin par les courans. Il en a vu jusqu'à San-Iago.
Les insulaires de Fuégo racontent, sur l'origine de ce phénomène, une fable qui ressemble parfaitement aux contes des Mille et une Nuits. Ils disent que les premiers habitans de l'île furent deux prêtres qui s'y étaient retirés pour passer le reste de leur vie dans la solitude. On ignore s'ils étaient minéralogistes, métallurgistes, alchimistes, ou sorciers; mais, pendant leur séjour, ils trouvèrent une mine d'or, près de laquelle ils établirent leur demeure. Lorsqu'ils eurent amassé une quantité de ce précieux métal, ils perdirent le goût de la vie solitaire, et cherchèrent l'occasion d'un vaisseau pour se rendre en Europe: mais l'un des deux, qui s'attribuait quelque supériorité sur l'autre, se saisit de la meilleure partie du trésor, ce qui fit naître entre eux une querelle si vive, qu'ayant exercé tous leurs sortiléges, ils mirent l'île en feu, et périrent tous deux dans les flammes, qui étaient leur ouvrage. Cet incendie s'éteignit dans la suite, excepté au centre, où le feu n'a pas cessé d'agir furieusement.
Roberts est presque le seul écrivain de qui l'on ait reçu quelque éclaircissement sur l'île de Fuégo. Quoique cette île soit sans rivière, et qu'elle ait si peu d'eau douce, que les habitans sont obligés, dans plusieurs cantons, de faire sept à huit milles pour en trouver, elle ne laisse pas d'être fertile en maïs, en courges et en melons d'eau; mais elle ne produit pas de bananes, de cocos, ni presque d'autres fruits, que des figues sauvages. Cependant on y trouve des goyaviers plantés dans les jardins, quelques orangers et quelques pommiers sauvages, avec une assez bonne quantité de vignes, dont les habitans font quelques muids d'un petit vin qu'ils boivent avant qu'il ait achevé de cuver. L'île n'a pas d'autre canton désert que le pic, et une autre grande montagne qui la traverse. Lorsque les Portugais commencèrent à l'habiter, ils y transportèrent avec eux des esclaves nègres, et quelques troupeaux de vaches, de chevaux, d'ânes et de porcs. Le roi y fit mettre des chèvres, qui furent abandonnées sur les montagnes, où elles sont devenues fort sauvages. Le profit de leurs peaux appartient à la couronne, et celui qui est chargé de cette ferme porte le titre de capitaine de la montagne, avec tant d'autorité, que personne n'ose tuer une chèvre sans sa permission.
L'île n'a pas moins de trois ou quatre cents habitans, presque tous noirs. Comme c'est une coutume établie à San-Iago d'accorder en mourant la liberté aux esclaves nègres, il est assez vraisemblable qu'un grand nombre de ces affranchis ont choisi leur retraite dans l'île de Fuégo, que les Portugais ont peu fréquentée à cause de son volcan et de son peu de fertilité. Cependant la plupart de ces Nègres libres tiennent leurs terres des blancs, qui ont conservé la propriété des meilleurs cantons, surtout vers les bords de la mer. Il s'y trouve des blancs qui ont jusqu'à trente et quarante esclaves. Plusieurs Nègres en achètent aussi pour du coton, qui autrefois tenait lieu d'argent dans l'île, comme le tabac à Maryland et dans la Virginie.
Fuégo était le plus grand marché de coton qu'il y eût dans toutes les îles du cap Vert. Mais on en a tant tiré, que la source en est comme tarie; de sorte que ce qui était autrefois la principale production de l'île y manque aujourd'hui. Cette rareté du coton dans les îles de San-Iago et de Fuégo a porté les Portugais à défendre, sous de rigoureuses peines, aux habitans de ces deux îles d'en vendre aux Français et aux Anglais, qui en venaient prendre, ainsi que les Portugais, des cargaisons entières pour la Guinée. Ce règlement continue de s'observer à San-Iago; mais, comme Fuégo est sans douane, il y est fort négligé.