Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des bœufs, des vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu, suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain. Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées, ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du coton, qui convient mieux à leur pays. Leurs bœufs et leurs vaches sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer à la chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un homme avec cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin qu'on jette une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir échapper par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus jeunes sont ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles n'est que d'un petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres et de fruits, qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de leur trompe. L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres, ne découvrit pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer; mais il vit un grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de perroquets, que les Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent leur millet et leurs légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à construire leurs nids; ils ramassent quantité de joncs et de petits rameaux d'arbres dont ils forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à l'extrémité des plus faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il est agréablement balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de la longueur d'un pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir de passage lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la pesanteur ne permet pas de les attaquer dans cette retraite.

Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.

Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures. Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable. Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire, d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons. Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays, et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre trouvaient de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au lieu qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur mer, à quelque distance qu'ils fussent de la terre.

Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs, s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.

Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves, de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.

Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant de nouvelles découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans cesser de voir la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.

Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.

Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de Gambie.