À la proue de chaque almadie, un nègre couvert d'un bouclier rond, observait les objets et les événemens.

Les caravelles s'y engagèrent l'une à la suite de l'autre. Mais à peine eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les Nègres, après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui pouvait servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre, couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation, ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et, jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur, ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant, s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, ils reprirent courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils n'étaient plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur envoyèrent quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au milieu de la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les autres; mais elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On leur tua beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois vaisseaux. Ils se retirèrent enfin.

Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait Gambra. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion de nous.

Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe, déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.

Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la couleur et de l'habillement des étrangers.

On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli; que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de distance; qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus grand prince des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y avait quantité d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée; que, si Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir un qui se nommait Batti-Mansa. Cette offre fut si bien reçue, que, redoublant les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en continuant de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du lieu où Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de l'auteur, on ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.

Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui, étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux. Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, les uns attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs marchandises, entre lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux d'or. Ils apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces étaient blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc. Ils avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de gros singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché, c'est-à-dire pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne revenait pas à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au poids, mais à la quantité.

Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.

Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait à se mettre parmi ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure du fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche où les matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le mesurer, il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux; mais son feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches répandaient une ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands encore; d'où l'on peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il arrosé par un grand nombre de ruisseaux.

Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa, seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais de mal, s'il n'est offensé. Les dents de celui que l'auteur avait vu mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui marquait assez qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les dents longues de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait autant de chair que cinq ou six bœufs ensemble. Le seigneur nègre fit présent à Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses chasseurs. Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et bouillir quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son pays qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.