Le passe-port de Pyrard et de ses compagnons contenait seulement un ordre aux officiers de la quatrième caraque de les faire embarquer avec leur bagage, et de leur donner une certaine mesure d'eau et de biscuit, telle qu'elle est réglée pour les mariniers. Le roi fournissait toutes les commodités à ceux qui allaient aux Indes; mais il n'accordait que du biscuit et de l'eau à ceux qui en revenaient, dans la crainte que trop de facilité pour le retour ne fît perdre à quantité de Portugais l'envie d'y demeurer.
Pyrard observa d'abord avec étonnement la grandeur du navire. Il le compare à un château, non-seulement pour son étendue, mais encore par le nombre d'hommes qu'il portait, et par la quantité incroyable de ses marchandises. Il en était si chargé, qu'elles s'élevaient presqu'à la moitié du mât, et qu'il restait à peine des passages pour marcher. Quatre jours se passèrent avant qu'on mît à la voile. Dans cet intervalle, on n'entendit que le bruit des instrumens de musique, de la mousqueterie et du canon, d'une infinité de barques où les Portugais de la ville venaient dire adieu à leurs amis; d'autant plus qu'une flotte, qui allait faire la conquête de Coësme, entre Sofala et Mozambique, était prête alors à lever l'ancre. Le lendemain de l'embarquement, un officier, voyant Pyrard oisif tandis qu'on travaillait au navire, lui donna un soufflet et le traita de luthérien, avec menace de le jeter dans la mer, s'il ne se rendait pas plus utile au bien public. Cette leçon lui donna de l'ardeur pour le travail. En effet, d'environ huit cents personnes qui étaient sur la caraque, en y comprenant les esclaves et soixante femmes indiennes ou portugaises, il y en avait peu qui ne parussent empressées pour la sûreté commune.
En sortant de la barre de Goa, on aperçoit, à douze lieues vers le nord, des îles fort sèches et comme brûlées, que les Portugais nomment islas quimadas, écueils dangereux pour la navigation. C'est la première terre qu'on découvre en venant de Lisbonne à Goa. Lorsqu'on fut à la voile, Pyrard et ses compagnons, qui s'étaient attendus à être traités comme sur des vaisseaux français, furent extrêmement surpris de ne voir donner aux gens de l'équipage qu'une petite portion de pain et d'eau. Ayant compté jusqu'alors qu'on leur fournirait des vivres, ils n'avaient pris qu'une petite quantité de rafraîchissemens, qui ne leur devait pas durer plus de quatre jours. Ils se présentèrent au capitaine et à l'écrivain, et leur montrèrent leur passe-port, qu'ils n'avaient fait voir encore qu'aux gardes du navire en y entrant. Le capitaine parut étonné d'avoir trois Français sur son bord; mais il le fut beaucoup plus de trouver que le passe-port n'était pas dans la forme qui ordonne les vivres, quoique l'usage soit de nourrir aux dépens du roi ceux qui sont embarqués par ses ordres. Il plaignit les Français de n'avoir pas mieux pourvu à leurs besoins; et, s'emportant contre le vice-roi et les officiers, il les traita de voleurs, qui ne manqueraient pas de mettre sur leur compte la nourriture des trois étrangers comme s'ils l'avaient reçue. Il ajouta que le pain et l'eau qu'on leur donnerait pendant la route seraient une diminution de la portion des mariniers. Cependant leur situation inspira tant de pitié à tous ceux qui en furent informés, qu'elle leur attira du moins un traitement plus doux. Leur misère fut respectée; mais ils eurent beaucoup à souffrir du côté de la nourriture. On leur donnait par mois trente livres de biscuit et vingt-quatre pintes d'eau; et comme ils n'avaient pas de lieu fermé pour y garder cette provision, il arrivait souvent qu'on leur en dérobait quelques parties, surtout pendant la nuit; ils n'avaient pas même de quoi se mettre à couvert de la pluie. Une autre incommodité, qui n'était pas moins nuisible à leur repos qu'à leurs alimens, était la multitude d'une sorte d'insectes ailés, fort semblables aux hannetons, qui sont un tourment continuel dans le retour des Indes, et qu'on apporte de cette contrée. Ils jettent une puanteur insupportable lorsqu'on les écrase: ils mangent le biscuit, ils percent les coffres et les tonneaux; ce qui cause souvent la perte du vin et des autres liqueurs. La caraque était remplie de ces fâcheux animaux. Pyrard trouvait d'ailleurs le biscuit portugais de très-bon goût. Il est aussi blanc, dit-il, que notre pain de chapitre; aussi n'y emploie-t-on que le pain le plus blanc, qu'on coupe en quatre morceaux plats, et qu'on remet deux fois au feu pour le faire cuire. Tout le monde avait la même portion d'eau que les officiers du navire. L'épargne est recommandée sur cet article, parce que, les provisions générales ne devant durer que trois mois, on se trouve réduit à de terribles extrémités lorsque le voyage est beaucoup plus long. Quelques honnêtes gens invitaient quelquefois les trois Français à manger avec eux, ou leur envoyaient ce qui sortait de leur table; mais, les vivres étant salés, Pyrard ne mangeait qu'avec précaution, parce qu'avec si peu d'eau par jour, il craignait la soif dans les calmes et les grandes chaleurs qu'on souffrait continuellement.
Après neuf ou dix jours de navigation, l'alarme se répandit sur la caraque à la vue de trois vaisseaux qui allaient des côtes de l'Arabie vers les Maldives. On les prit pour des Hollandais, et la plupart des gens de l'équipage se souvenant d'avoir été maltraités par cette nation, le ressentiment et la crainte les faisaient déjà penser à tourner leur vengeance sur les trois Français, qu'ils regardaient comme les amis des Hollandais, ou que, dans leur prévention ordinaire, ils comprenaient avec eux sous le nom de lutheranos. Quelques-uns proposaient de les jeter dans la mer. Mais cette petite escadre ayant suivi tranquillement sa route, on jugea que c'étaient des Arabes qui allaient aux Maladives ou à Sumatra.
On passa la terre de Natal sans essuyer aucun outrage de la mer et des vents; mais les grandes afflictions étaient réservées au passage du Cap. Pyrard observe qu'on était parti trop tard de Goa. L'usage est de se mettre en mer à la fin de décembre ou au commencement de janvier, et ceux qui s'en écartent ne manquent pas d'être exposés à tout ce que la mer a de plus redoutable. Il serait inutile de s'étendre avec l'auteur sur tous les obstacles qui retinrent deux mois la caraque à la vue du cap de Bonne-Espérance, et qui la rendirent le jouet pitoyable des vents et des flots. Elle était si ouverte, que, dans un si long espace de temps, les deux pompes ne furent abandonnées ni nuit ni jour. Quoique tout le monde y travaillât, jusqu'au capitaine, on ne pouvait suffire à vider l'eau qui entrait de toutes parts. La grande vergue se rompit deux fois dans le milieu, et les voiles furent mises plusieurs fois en pièces. Trois matelots et deux esclaves furent emportés au loin dans la mer. Le péril devint si pressant, qu'on résolut de soulager le vaisseau en jetant toutes les marchandises; mais cette fatale nécessité fut l'occasion d'un autre désordre. Comme il fallait commencer par les coffres et les ballots qui s'offraient les premiers, il s'éleva une si furieuse querelle, qu'on en vint aux coups d'épée. Le capitaine, quoique appelé par d'autres soins, fut contraint d'employer tous ses efforts pour arrêter les plus furieux, et de leur faire mettre les fers aux pieds. Ce qui augmentait la douleur et les regrets, c'est qu'en arrivant à la vue du Cap, on n'aurait eu besoin du même vent que six heures de plus pour le doubler.
Dans cette extrémité qui paraissait sans remède, le capitaine ayant tenu conseil avec les gentilshommes et les marchands, tout le monde penchait à retourner aux Indes; d'autant plus qu'il était défendu par le roi d'Espagne de s'efforcer dans cette saison de doubler le cap de Bonne-Espérance; et qu'en supposant même qu'on y pût arriver, il était impossible à un bâtiment tel que la caraque d'y aborder et d'y prendre port; mais les pilotes combattirent cet avis, parce que la caraque n'était pas en état de recommencer une si longue route, sur tout ayant à repasser la terre de Natal, où il fallait s'attendre à de nouvelles tempêtes. On se trouvait assez près de la terre pendant le conseil. À peine fut-il fini, qu'on y fut pris d'un calme qui rendit les voiles inutiles pour se retirer au large. La caraque fut portée par l'agitation des flots ou la violence des courans dans une grande baie, dont il était impossible de sortir sans le secours du vent. Cependant on voyait sur les côtes un prodigieux nombre de sauvages qui paraissaient s'attendre à profiter des débris du vaisseau. Le capitaine exhortait déjà tout le monde à prendre les armes, et l'on était également occupé de la crainte de se briser contre la côte et de celle de tomber entre les mains de ces barbares; mais le ciel permit, dans ce danger, qu'il s'élevât un petit vent de terre qui sauva la caraque en la jetant hors de la baie.
Ce ne fut que le dernier jour de mai, après quantité d'autres infortunes, que le vent devint propre à doubler le Cap. Les pilotes reconnurent le lendemain qu'on l'avait passé, et la joie commença aussitôt à renaître dans l'équipage, avec l'espérance d'arriver heureusement à Lisbonne. Les Portugais ne s'y livrent jamais qu'après avoir passé le Cap, et se croient toujours menacés jusque-là de retourner sur leurs traces. On aborda le 5 juin dans l'île de Sainte-Hélène.
Cette île, qui n'a que cinq ou six lieues de circuit, est entourée de grands rochers contre lesquels la mer bat sans cesse avec furie, et qui retiennent dans leurs concavités l'eau que la chaleur du soleil épaissit et change en un fort beau sel. L'air y est pur et les eaux sont fort saines. Elles descendent des montagnes en plusieurs gros ruisseaux, qui n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour se jeter dans la mer. On trouve, dans un si petit espace, des chèvres, des sangliers, des perdrix blanches et rouges, des ramiers, des poules d'Inde, des faisans et d'autres animaux; mais ce qu'il produit de plus utile à la navigation, est une quantité extraordinaire de citrons, d'oranges et de figues, qui, avec la pureté de l'air et la fraîcheur des eaux, servent de remèdes certains à ceux qui viennent y chercher du soulagement pour le scorbut. Pyrard est persuadé que l'île doit tous ces fruits, et même ces animaux, aux premiers Portugais qui la découvrirent. Ils y laissaient autrefois leurs malades, et les autres nations suivirent leur exemple; mais depuis neuf ans les Hollandais y avaient commis tant de ravage, qu'il ne fallait plus faire de fond sur les fruits. La nature y prenait soin de la rade, qui est bonne dans toutes les saisons, et si profonde que les caraques mêmes peuvent s'approcher jusqu'au rivage.
Avec quelque soin que la caraque eût été réparée, un nouvel accident fit douter si elle était capable d'achever le voyage. On avait levé une des deux ancres de devers la terre; mais lorsqu'on voulut lever la seconde, elle se trouva prise dans un gros câble qui était demeuré depuis long-temps au fond de la mer, et qui, la faisant couler à mesure qu'on s'efforçait de la tirer, fit approcher le navire fort près du rivage. Le capitaine, qui s'en aperçut, fit couper aussitôt le câble de l'ancre, et donna ordre qu'on mît à la voile. Malheureusement le vent changea tout à coup, et, venant de la mer, il poussa la caraque avec tant de violence, qu'elle demeura couchée l'espace de cinq heures avec fort peu d'eau. On vit même sortir quelques planches du fond; chacun se crut perdu. On ne balança point à décharger les eaux douces qu'on venait de prendre dans l'île, et les marchandises de moindre prix. On fit porter les ancres bien loin en mer, pour tirer le navire à force de bras. Enfin il recommença heureusement à flotter; mais il faisait beaucoup d'eau, et le capitaine jugeant, après un long travail, qu'on avait besoin de quelqu'un qui sût plonger, promit cent cruzades à celui qui rendrait un si important service. Un des compagnons de Pyrard, ancien charpentier du Forbin, fut le seul qui s'offrit, quoiqu'il doutât lui-même du succès, parce qu'il fallait demeurer très-long-temps sous l'eau, et visiter entièrement le dessous du navire. D'ailleurs il faisait assez froid, car le soleil était alors au tropique du cancer, ce qui est l'hiver de l'île. Cependant, excité par les promesses de tout le monde et par ses propres offres, il alla plusieurs fois sous le vaisseau, et rapporta même quelques planches brisées; mais il jugea que la quille n'était point endommagée, et son témoignage rassura le capitaine. On regretta de n'avoir pas connu plus tôt l'utilité qu'on pouvait tirer des Français, et leur situation devint plus douce. On fit une quête dans la caraque en faveur du charpentier, et le capitaine l'assura d'une grosse récompense, s'il voulait aller jusqu'en Portugal. Quoiqu'on eût employé dix jours à remédier à ce mal, on n'en prit pas moins la résolution d'aller se radouber au Brésil. Pyrard admire ici la bonté du ciel. Sans ce favorable accident, on aurait continué la navigation vers le Portugal, et la caraque ne pouvait manquer de périr. On s'aperçut, en la visitant, que le gouvernail ne tenait presque plus, et la moindre tempête l'aurait précipité dans les flots.
On commença le 8 d'août à découvrir la terre du Brésil, qui paraît blanche de loin comme des toiles tendues pour sécher, ou comme un grand amas de neige. Aussi les Portugais lui donnent-ils le nom de Terres des linceuls. Le 9, on jeta l'ancre à quatre lieues de la baie de Tous les Saints, où le pilote n'osa s'engager sans guide. Trois caravelles qui arrivèrent bientôt chargées de rafraîchissemens jetèrent la joie dans tout l'équipage. Il y était mort deux cent cinquante personnes depuis Goa, et tous les autres se ressentaient de la fatigue d'un voyage de six mois. On entra le 10 au matin dans la baie du côté du nord, où l'on voit une fort belle église et un couvent de l'ordre de saint Antoine. L'entrée de cette baie est large d'environ dix lieues. Dans son milieu il y a une petite île dont les deux côtés offrent un passage également sûr aux navires. Cependant, en approchant de la ville, il arriva, par un malheur d'autant plus étrange qu'on avait deux bons pilotes du pays, que la caraque toucha sur un banc de sable, et qu'elle s'y renversa. Les caravelles et les barques s'y présentèrent en grand nombre pour recevoir les hommes et les marchandises. Lorsque le bâtiment fut soulagé, il se remit à flot, et l'on alla mouiller sous le canon de la ville, qui se nomme San-Salvador. Le vice-roi dépêcha aussitôt une caravelle à Lisbonne pour donner avis de l'arrivée et du triste état de la caraque: elle fut jugée incapable de servir plus long-temps à la navigation, et tout le reste des marchandises fut déchargé.