Quelques prisonniers portugais leur conseillèrent d'écrire aux pères jésuites du collége de Cochin. Le supérieur ne tarda pas à les venir visiter; et les ayant reconnus Français et catholiques, il entreprit d'obtenir leur liberté. Le gouverneur lui répondit qu'ayant déjà écrit au vice-roi, il n'en était plus le maître, mais que son dessein était de les envoyer à Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils fussent élargis, à condition que les jésuites s'obligeraient à les représenter. Ainsi, quittant leurs chaînes, ils furent assez bien traités jusqu'à leur départ; et l'usage que Pyrard fit de sa liberté fut pour observer ce qu'il y a de remarquable à Cochin.
Une flotte portugaise devait retourner à Goa, qui n'est qu'à cent lieues de Cochin, au nord. Pyrard ayant employé les jésuites pour obtenir d'y être embarqué avec ses compagnons, cette grâce leur fut accordée; mais le gouverneur de Cochin commença par leur remettre aux pieds des fers qui pesaient trente ou quarante livres, et les livra dans cet état au général. Pyrard eut le malheur d'être mis dans la galiote d'un capitaine barbare, qui se nommait Pedro de Poderoso, et qui, le prenant pour un Hollandais, le traita pendant toute sa navigation avec la dernière cruauté. D'autres incidens le jetèrent dans une dangereuse maladie, à laquelle il eût mille fois succombé, sans le secours d'un religieux dominicain, dont il reçut tous les bons offices de la charité. Les Portugais mouillèrent à Cananor, qui est éloigné de Cochin d'environ quarante lieues; et, ne s'y étant arrêtés que trois jours, ils arrivèrent à Goa au commencement de juin.
Tant d'infortunes et de maladies avaient réduit Pyrard et l'un de ses compagnons dans un si triste état, que, lorsqu'on voulut leur ôter leurs fers pour les conduire devant le général, il leur fut impossible de marcher: un reste d'humanité fit prendre le parti de les porter à l'hôpital du roi. On les y plaça d'abord à la porte, sur des siéges, pour attendre les officiers qui devaient leur en permettre l'entrée. Ils furent si frappés de la beauté de l'édifice, qu'ils le prirent moins pour un hôpital que pour un vaste palais. Cependant ils remarquèrent au-dessus de la porte l'inscription d'hôpital du roi, avec les armes de Castille et de Portugal, et une sphère. On les fit bientôt entrer dans un grand portique, où des médecins vinrent les visiter. De là ils furent transportés par un grand escalier de pierre, dans la chambre où ils devaient être traités; et le directeur général, qui était un jésuite, ordonna qu'on leur fournît promptement tout ce qui était convenable à leur situation.
Ce n'est pas sans raison que l'auteur s'attache à ces légères circonstances. Comme il ne croit pas qu'il y ait au monde un hôpital comparable à celui de Goa, il en donne une description dont il espère que l'utilité se fera sentir pour le bien public à toutes les nations où son ouvrage sera connu. Cet édifice est de fort grande étendue, et situé sur le bord de la rivière. C'est une fondation des rois de Portugal, avec un revenu de vingt-cinq mille pardos, qui valent, dit-il, chacun vingt sous de notre monnaie, et trente-deux du pays, mais fort augmenté par les libéralités de divers seigneurs. D'ailleurs le seul fonds royal est un revenu considérable dans un pays où les vivres sont à très-bon marché, et l'excellente administration des jésuites qui le gouvernent[2] sert encore à le multiplier de jour en jour. Ils envoient jusqu'à Cambaye, pour en faire apporter le froment et d'autres provisions. Les autres officiers sont des Portugais et des esclaves chrétiens. Il y a quantité de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, qui sont obligés, deux fois le jour, de visiter les malades; mais aussi le nombre en est fort grand, quoiqu'on n'y reçoive pas les Indiens, qui ont un hôpital à part; ni les femmes, qui sont aussi dans un bâtiment séparé. Lorsque Pyrard y fut admis, on en comptait quinze cents, tous Portugais, et la plupart soldats. Ils ont chacun leur lit, à deux pieds l'un de l'autre, composé de plusieurs matelas de coton et de taffetas. Les bois ont peu d'élévation, mais ils sont peints fort proprement de diverses couleurs. Chaque espèce de maladie a des chambres qui lui sont propres, et l'on n'y dresse des lits qu'à mesure qu'il y entre des malades. Tout le linge est de coton très-fin et fort blanc. On commence par raser le poil à ceux qui arrivent, dans toutes les parties du corps. On les lave soigneusement, après quoi rien n'est épargné pour les entretenir dans cette propreté. Le nombre des objets qu'on leur fournit forme un détail surprenant, et tout est changé de trois jours en trois jours. Les étrangers n'ont la liberté d'entrer dans l'hôpital que le matin, depuis huit heures jusqu'à onze, et l'après-midi depuis trois jusqu'à six. Il est permis aux malades de manger avec leurs amis; et quand les serviteurs s'aperçoivent qu'un ami vient les visiter, ils apportent quelque chose de plus qu'à l'ordinaire. Ils donnent du pain autant qu'on en demande. Les pains y sont petits, et l'on en porte trois ou quatre à un malade, quoique le plus souvent il n'en puisse manger qu'un. Ce qui est desservi ne se présente jamais une seconde fois. On ne donne jamais moins qu'un poulet entier, rôti ou bouilli, et chacun obtient ce qu'il demande, riz, excellens potages, œufs, poissons, confitures, et toute sorte de fruits, à moins que le médecin ne lui en ait interdit l'usage. Les plats et les assiettes sont de porcelaine de la Chine. Après le repas, un officier portugais demande tout haut dans chaque chambre si chacun a sa nourriture ordinaire, et s'il y a quelque sujet de plainte.
Les bâtimens sont d'une grande étendue. On y voit quantité de galeries, de portiques et d'agréables jardins, où les malades qui commencent à se rétablir ont la liberté d'aller respirer l'air. On leur fait changer de chambre à mesure qu'ils commencent à se porter mieux, et chacun est placé avec ceux qui sont au même degré de convalescence. Au milieu de l'hôpital est une grande cour, bien pavée, dont le centre est un bassin d'eau, où les malades vont quelquefois se baigner. Toutes les parties de l'édifice sont éclairées la nuit par un mélange de lampes, de lanternes et de chandelles. Au lieu de verre, les lanternes sont d'écailles d'huîtres, comme toutes les vitres des églises et des maisons Goa. Les galeries sont revêtues de fort belles peintures, dont les sujets sont tirés de l'histoire sainte. L'hôpital a deux églises éclatantes de richesses et d'ornemens. En un mot, l'air de grandeur, de propreté et d'abondance qui règne dans cette belle fondation forme un spectacle si magnifique, que le vice-roi, l'archevêque et les principaux seigneurs vont souvent s'y promener. Cet établissement fait honneur sans doute au gouvernement de Goa; mais ce n'est pas assez de son hôpital, fût-il encore plus beau, pour faire pardonner son inquisition.
Dans l'espace de vingt jours, Pyrard et son compagnon se trouvèrent si parfaitement rétablis, qu'osant se promettre tout de l'humanité de leurs hôtes, ils ne doutèrent pas que de si heureux commencemens ne fussent comme le prélude de leur liberté. On leur avait même envoyé le troisième Français, qui ne se louait pas moins des soins qu'on avait eus de sa santé, quoiqu'il ne fût malade que de fatigue. Ils se joignirent tous trois pour demander au directeur la permission de se retirer. Loin de paraître empressé à les satisfaire, le directeur employa pendant trois mois divers prétextes pour retarder leur départ. Il n'ignorait pas apparemment de quelle manière ils devaient être traités. Enfin, cédant à leurs instances, il leur dit de le suivre, puisqu'ils désiraient si ardemment de sortir. Il les mena dans un magasin où il leur fit donner des habits neufs, et à chacun un pardo, ou trente-deux sous du pays. Il les pressa de déjeuner, malgré l'impatience qu'ils avaient de le quitter; et, paraissant s'attendrir sur leur sort, il leur donna sa bénédiction. À peine se fut-il éloigné de leurs yeux, qu'ils se virent rudement saisis par deux sergens, accompagnés de leurs recors. On leur lia les mains, et, sans écouter leurs plaintes, on les conduisit dans une prison de la ville. Le geôlier et sa femme étaient métifs. Ayant appris que ces trois étrangers étaient Français et catholiques, ils les traitèrent avec assez de douceur; les prisons de Goa sont d'ailleurs moins rigoureuses et moins infectes que celles de Cochin. L'ordonnance du roi de Portugal oblige de nourrir tous les prisonniers de guerre et les étrangers; mais une partie de l'argent qu'on leur destine est volée par les officiers. Cependant les confrères de la Miséricorde y suppléent généreusement. Pyrard se trouva moins misérable qu'il ne s'y était attendu. Après avoir passé un mois dans cette situation, il fut reconnu pour Français par un jésuite qui venait visiter les prisons; et, dans l'entretien qu'il eut avec lui, il apprit qu'il y avait au collége de Saint-Paul de Goa un jésuite français qui se nommait le père Étienne de la Croix. Il ne balança point à lui écrire, et dès le lendemain cet honnête missionnaire, étant venu à la prison, le consola non-seulement par ses exhortations, mais par le partage de sa bourse, et plus encore par la promesse de demander au vice-roi sa liberté et celle de ses compagnons. Il était de Rouen: son zèle se refroidit si peu, qu'il ne cessa pas d'importuner pendant l'espace d'un mois le vice-roi et l'archevêque. On lui répondit long-temps que les trois Français méritaient la mort; qu'ils étaient venus aux Indes contre l'intention de leur propre roi, et depuis la conclusion de la paix entre l'Espagne et la France. Le vice-roi paraissait résolu de les envoyer en Espagne pour y être jugés par le roi même; mais le jésuite mit tant d'ardeur dans ses instances, qu'il obtint enfin la liberté des trois prisonniers.
Ils se crurent sortis du tombeau. Cependant leur sort en revoyant la lumière fut d'être réduits à la qualité de soldats dans les troupes portugaises, et de vivre deux ans à Goa de la paie commune. Ils trouvaient, à la vérité, beaucoup de secours dans les maisons des seigneurs, où l'usage du pays n'est pas d'épargner les vivres; mais ils furent obligés de suivre leurs corps dans diverses expéditions, jusqu'à Diu et Cambaye, et du côté opposé, jusqu'au cap de Comorin et jusqu'à l'île de Ceylan. Ce fut dans les intervalles de ces courses que Pyrard s'attacha souvent à recueillir ce qu'il observait de plus remarquable dans la capitale des Indes portugaises. Il confesse néanmoins que, s'il lui était resté quelque espérance de revoir jamais sa patrie, il aurait apporté beaucoup plus de soin à ce travail; mais, depuis le jour de son naufrage, il avait vu si peu d'apparence à son retour, qu'il ne s'était jamais flatté sérieusement d'une si douce idée. D'ailleurs les Portugais sont si jaloux de tout ce qui appartient à leurs établissemens, que, s'ils eussent pu le soupçonner d'y porter un coup d'œil curieux, il devait s'attendre à périr misérablement dans les horreurs d'une éternelle prison. Divers exemples lui servaient de leçon. Il savait qu'ayant pris, vers la côte de Mélinde, la chaloupe d'un navire anglais dans laquelle ils avaient trouvé un matelot de cette nation la sonde à la main, ils avaient ôté la vie à ce malheureux par un cruel supplice. Ainsi, loin de chercher à leur faire prendre une haute idée de son esprit, il affectait d'en marquer peu, jusqu'à feindre de ne savoir lire ni écrire, et de ne pas entendre la langue portugaise. Il exécutait leurs ordres avec une soumission aveugle, et s'il découvrait quelques marques de haine ou de mauvaise disposition pour lui, il ne dormait tranquillement qu'après avoir obtenu par ses services l'amitié de ceux qu'il redoutait. Malgré toutes ces précautions, il lui est impossible, dit-il, d'exprimer les affronts, les injures et les opprobres qu'il essuya dans une si longue captivité.
Pendant son séjour à Goa, il apprit de quelques Anglais, qui avaient été faits prisonniers dans la rivière de Surate, que le Croissant, l'un des deux vaisseaux avec lesquels il était parti de Saint-Malo, avait mouillé dans l'île de Sainte-Hélène à son retour, et que, se trouvant en fort mauvais état, il avait tenté de surprendre un navire anglais qui avait relâché dans la même rade. Les Anglais, plus faibles d'hommes, se dérobèrent pendant la nuit. Le Croissant, qui faisait eau de toutes parts, ne put arriver en France et ne sauva ses marchandises que par un événement dont l'auteur fut informé dans un autre lieu. Il apprit aussi à Goa que le maître de son propre vaisseau et les onze matelots qui s'étaient échappés des Maldives étaient arrivés à Ceylan, pays de la dépendance des Portugais; mais que le maître y était mort de maladie avec quelques autres, et que, de ceux qui restaient, les uns s'étaient embarqués pour le Portugal, et les autres avaient pris parti dans les troupes de la même nation.
Le général, satisfait des services de Pyrard dans l'île de Ceylan, lui avait promis sa recommandation auprès du vice-roi pour lui faire obtenir la liberté de retourner en Europe au départ des caraques. Ses compagnons étant compris dans cette promesse, ils formaient tous trois les mêmes vœux pour l'heureuse navigation de la flotte, et le moindre vent qui pouvait l'éloigner de Goa leur causait de mortelles alarmes. Ils y arrivèrent enfin; mais, tandis qu'ils se repaissaient de leurs espérances, le vice-roi, sur quelques défiances qu'il conçut des étrangers qui se trouvaient dans la ville, fit arrêter tous ceux qui n'étaient pas venus aux Indes dans les navires de Portugal. Quelques Anglais arrivés nouvellement furent conduits les premiers dans une étroite prison, et les trois Français ne furent pas exempts du même sort. Il fallut encore avoir recours aux jésuites, qui recommencèrent leurs sollicitations à la cour du vice-roi. Pyrard nomme le P. Gaspar Aléman, qu'on honorait du titre de père des chrétiens; le P. Thomas Stevens, Anglais de nation; le P. Jean de Cènes, de Verdun; le P. Nicolas Trigault, de Douai; le P. Étienne de la Croix, de Rouen. Leur zèle fut si actif et si pressant, que dans l'espace de six semaines il fit ouvrir aux trois Français les portes de leur prison.
Avant la fin de l'hiver, on vit arriver au port de Goa quatre grandes caraques, chacune du port d'environ deux mille tonneaux. Quatre mois furent employés à les réparer. Elles furent équipées pour le retour, et chargées de poivre. Don Antoine Furtado de Mendoza, qui sortait de l'administration, en devait prendre le commandement jusqu'à Lisbonne. On était persuadé que ce seigneur, qui était malade depuis long-temps, avait été empoisonné par la main d'une femme: l'usage des poisons lents est commun dans les Indes. C'était néanmoins un des plus grands hommes que le Portugal eût employés dans la dignité de vice-roi. Il était venu fort jeune à Goa, et la fortune l'avait accompagné dans toutes ses guerres. Le roi d'Espagne ne l'avait rappelé que sur sa réputation, et par le désir de voir un sujet dont il avait reçu d'importans services. Aussi promettait-il au peuple, dont il était adoré, de revenir aux Indes lorsqu'il aurait satisfait aux ordres du roi; mais il n'acheva pas son voyage; la mort le surprit sur mer à la vue des îles Açores.