De quinze ou seize captifs qui avaient été conduits avant lui dans cette île, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amené; tous les autres étaient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin des quarante qui étaient échappés à la fureur des flots il n'en restait que cinq dans les autres îles, et les quatre de Malé. Pyrard employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous rassemblés dans la même île. Cette grâce lui fut accordée. Ils se trouvèrent ainsi au nombre de neuf, quatre Français et cinq Flamands, tous assez humainement traités du roi et des seigneurs.
Cependant l'abondance et la liberté dont Pyrard jouissait ne l'empêchèrent pas de tomber dans une fièvre ardente, qui est la plus dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le nom de maléons ou fièvre des Maldives. Un étranger qui échappe à sa malignité passe pour naturalisé dans ces îles, et reçoit le nom de Dive, qui est celui des habitans. La fièvre ne l'eut pas plus tôt quitté, que ses jambes et ses cuisses s'enflèrent comme dans l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu'à lui faire craindre de perdre entièrement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais délivré parfaitement pendant tout son séjour aux Maldives. Ce mal est commun parmi les habitans, qui le nomment ont cori. Les médecins et les remèdes ne manquaient pas à Pyrard; mais il n'en reçut aucun soulagement, jusqu'à ce que, ses jambes s'étant crevées, les eaux qui en causaient l'enflure s'évacuèrent d'elles-mêmes, et ses yeux reprirent leur ancienne force. Il se forma néanmoins dans ses jambes des ulcères si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil: il passa quatre mois dans cette situation.
Le roi ne cessait de s'intéresser à la santé de Pyrard, et de le faire traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite île nommée Bandou, qui est à la vue de celle de Malé, un homme célèbre pour la guérison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transporté dans cette île, où l'air est plus favorable aux malades. Son absence devint funeste à quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrière lui. L'embarras de se trouver sans interprète, et le retranchement des secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le séjour de Malé si insupportable, qu'ayant fait secrètement quelques provisions pour leur fuite, et s'étant saisis d'une petite barque destinée à la pêche, ils s'embarquèrent à l'entrée de la nuit. Malheureusement pour eux, il s'éleva une furieuse tempête qui brisa leur barque au milieu des bancs et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pièces qui firent juger que les quatre fugitifs avaient péri dans les flots. Deux jours après, le compagnon de Pyrard, qui était de Bretagne comme lui, et qui lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidèle amitié, mourut d'une maladie dont il était affligé depuis long-temps. Sa douleur fut si vive, qu'elle retarda encore sa guérison de deux mois, surtout lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de l'évasion des quatre Flamands, et le soupçonnait lui-même d'y avoir contribué par ses conseils. Les deux Français et le seul Flamand qui restaient à Malé furent examinés avec beaucoup de rigueur; et quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement de recevoir des vivres de la charité de ceux qui voudraient leur en donner. Pyrard, après son rétablissement, prit la résolution de demeurer dans l'île de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre à couvert de la colère du roi; mais on lui conseilla de retourner à la cour, comme le seul moyen de se justifier. À son arrivée, il se présenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable pour son innocence; il lui demanda s'il était bien guéri; il voulut même s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant, loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il fût traité comme ses compagnons; ce qui était d'autant plus humiliant, que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honorés de recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'était une espèce d'infamie d'en être privé. Dans le cours de sa disgrâce, et lorsque ses amis lui représentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle ne serait pas de longue durée, mais qu'il ne devait pas cesser de se rendre au palais, suivant l'usage du pays, où les seigneurs disgraciés se présentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence à leur parler, le bruit se répandit qu'il avait formé le dessein de prendre la fuite avec ses compagnons: il fut appelé au palais par les six principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui défendirent de fréquenter les trois autres captifs, et même de leur parler français. L'exécution de cet ordre étant fort difficile, parce qu'ils étaient logés les uns près des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime de l'avoir violé, et deux des trois compagnons de Pyrard en portèrent la peine; ils furent conduits dans une île nommée Souadou, à quatre-vingts lieues de Malé, vers le sud: le troisième aurait eu le même sort, si les services qu'il rendait à quelques moscoulis, en qualité de tailleur et de trompette, ne les eussent portés à solliciter pour lui. Le roi fit à Pyrard des reproches fort vifs de sa désobéissance; mais ayant ajouté avec plus de douceur qu'il aurait été fâché d'apprendre qu'il se fût noyé comme les quatre Flamands, il lui donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure servit à le remettre en grâce. Il fut logé au palais et servi avec abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une somme d'argent et diverses commodités. Il obtint bientôt le rappel des deux exilés, à l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui était Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'était un petit navire à la manière de Flandre, qui n'avait qu'une coudée de longueur, mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi, charmé de son habileté, consentit à son retour, et fit grâce en sa faveur à son compagnon.
Pyrard passa quelques années dans une situation si douce, qu'il n'avait, dit-il, à regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il était caressé des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincère affection. Il acquit même quantité de cocotiers, qui sont une des richesses du pays; et trafiquant avec les navires étrangers que le commerce amenait souvent à Malé, il se trouva dans une véritable opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises à vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux manières des habitans. Jamais personne n'avait dû les mieux connaître, et son dessein dans cette étude n'était pas moins de plaire à la nation que de se mettre en état de donner quelque jour une fidèle relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la liberté. C'est de cette relation que nous tirerons bientôt quelques détails sur ces îles.
Il y avait cinq ans qu'il était dans le pays, lorsque des pirates du Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait parfaitement les passages, et qui s'était laissé corrompre par argent, vinrent piller Malé, en emportèrent toutes les richesses, tuèrent le roi, et emmenèrent ses femmes captives. Pyrard se trouva néanmoins dans une haute faveur auprès du général des pirates. La meilleure artillerie de l'île était celle qu'on avait sauvée du naufrage des Français. Les ennemis, charmés de se voir maîtres de ces belles pièces, mais fort embarrassés à les monter, apprirent de lui des méthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, étant informés de la considération que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se flattaient d'en tirer diverses lumières pour la connaissance de ces îles.
Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la dernière des îles Maldives, qui se nomme Oustimé, les pirates y mouillèrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y était né; et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissèrent d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employèrent trois jours pour gagner une petite île nommée Malicut, où ils jetèrent l'ancre pour s'y rafraîchir pendant deux jours. Cette île, qui n'a que quatre lieues de tour, est d'une fertilité admirable en millet, en cocos, en bananes, et en quantité d'autres fruits. La pêche y est excellente, et l'air beaucoup plus tempéré qu'aux Maldives. Le langage et les mœurs y sont les mêmes. Elle avait été soumise au même gouvernement; mais, le roi l'ayant donnée en partage à un de ses frères, elle était passée dans les mains d'une princesse qui relevait du roi de Cananor. Cette reine reçut Pyrard avec beaucoup de caresses. Elle l'avait vu plusieurs fois à la cour du roi des Maldives, dont elle était proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de cet infortuné monarque, et elle donna beaucoup de larmes à ce triste récit. Les pirates, ayant remis à la voile, s'avancèrent vers les îles de Divandurou, à trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour, à quatre-vingts lieues de la côte de Malabar, et sous l'obéissance du roi de Cananor. Leurs habitans sont des mahométans malabares, la plupart fort riches par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout aux Maldives, d'où ils tirent quantité de marchandises, et où ils ont habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas différens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la côte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrêmement sain. Ces îles sont comme un entrepôt pour toutes les marchandises de la Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De là, tirant vers le sud, on alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'île de Ceylan. Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent les galères en danger, et que les pirates furent obligés d'employer leurs tambours, leurs poêles et leurs chaudrons pour les éloigner par le bruit.
Après un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le royaume de Bengale, où Pyrard fut présenté au gouverneur de la province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces contrées. Il se trouvait à Chartican un navire de Calicut, dont le maître assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais à Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les caresses du gouverneur ne l'empêchèrent pas d'accepter. Il partit, et rejoignit deux de ses compagnons dans la route.
Le séjour de Calicut fut d'environ huit mois. On était à la fin de février; les trois Français firent marché avec quelques matelots pour se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui n'est qu'à vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientôt que leurs guides étaient des traîtres, et que leurs infortunes allaient recommencer. Pyrard était convenu avec eux de partir à la haute marée. Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire ses derniers préparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller attendre dans le lieu où ils devaient s'embarquer. La lune était fort claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Français. Chargés tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils marchèrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche de l'almadie, ils se virent environnés tout d'un coup de chrétiens du pays, amis des Portugais, qui s'étaient mis en embuscade pour les attendre, et qui fondirent sur eux en criant mata, matao, c'est-à-dire, tue, tue, et leur donnant même quelques coups pour augmenter leur frayeur. Pyrard s'écria qu'il était catholique, et les supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu sensibles à sa prière, et le traitèrent de luthérien. Ensuite l'ayant saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lièrent étroitement les mains derrière le dos, et les menacèrent de la mort, s'ils ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'épée sur la gorge pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux facteurs portugais du succès de leur entreprise. Le chef de ces brigands était un métif de Cochin, nommé Jean Furtado, qui était depuis quelque temps à Calicut pour se faire restituer un navire que les corsaires voisins lui avaient enlevé. Aussitôt que son messager fut revenu, il fit dépouiller les trois Français de tout ce qu'ils avaient apporté, et les fit jeter nus et liés dans une almadie presque remplie d'eau, où ils s'imaginèrent d'abord qu'on voulait les noyer. Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal. L'almadie fut mise en mer. On s'avança jusqu'à la côte de Chaly, où l'on prit terre. Peu de temps après ils arrivèrent à Cochin.
Pendant qu'ils étaient dans leur barque, attendant le retour d'un des guides qui était allé porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils admirèrent la foule du peuple que la curiosité amenait pour les voir. Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur montrait une grande place à droite de la rivière en entrant dans la ville; on y voyait encore une potence où deux ou trois Hollandais avaient été accrochés depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits qu'une simple pièce de coton; car, en les congédiant, Furtado leur avait ôté ceux qu'il leur avait fait prendre à Chaly. Bientôt ils virent paraître un seigneur portugais, accompagné de sept ou huit esclaves armés de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur: ils y furent interrogés, et leurs réponses furent regardées comme autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur, qui obtinrent la liberté de les voir, et dont Pyrard admira la beauté, parurent touchées de quelque sentiment de compassion qui les aurait portées, dit-il, à leur faire du bien, si la crainte ne les eût arrêtées. Ils furent menés de là chez l'oydor de cidade, ou le juge criminel, pour être traités comme des voleurs; mais heureusement cet officier refusa d'être leur juge, parce qu'ils étaient prisonniers de guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique, pour attendre l'occasion de les envoyer à Goa devant le tribunal du vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais s'efforçaient d'épouvanter les négocians d'Europe que la curiosité ou l'intérêt pouvait attirer dans les Indes.
La prison de Cochin se nomme le tronco. C'est une grande et haute tour carrée, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espèce de trape qui ferme à clef, et par où l'on descend les prisonniers sur une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de même. La profondeur de cette espèce de puits est de six à sept toises. Il n'a pas de porte par le bas, et ne reçoit de jour que par une grande fenêtre pratiquée dans le mur, qui est d'une brasse et demie d'épaisseur, et fermée par de gros barreaux de fer, au travers desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est par cette ouverture que le geôlier fournit aux captifs, avec une sorte de pelle à long manche, ce qu'on juge à propos de leur accorder. La grille de fer est triple, c'est-à-dire qu'il y en a une en dedans, une en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on écrivit leurs noms sur le registre commun. Ils observèrent que ce sommet était une autre prison; et leur espérance, pendant quelques momens, fut de n'être pas menés plus loin. Ils y trouvèrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux Maldives, où il avait perdu son vaisseau, et qui avait été tiré depuis peu de la prison d'en bas, à l'occasion d'une violente maladie, et surtout à la recommandation des jésuites. Mais ils furent beaucoup plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait été à Marseille, et qui, parlant bien la langue française, leur demanda des nouvelles de M. le duc de Guise, au service duquel il avait été. Il leur fit présent d'une pièce d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le geôlier les fit descendre dans la prison inférieure, qui contenait alors cent vingt ou cent trente prisonniers portugais, métifs, indiens chrétiens, mahométans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir parmi eux un ancien auquel ils obéissent. Chacun lui paie un droit d'entrée, dont il donne la moitié au geôlier, et sur lequel il est obligé d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe se dit tous les jours de fête, du côté extérieur de la grille. Comme ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se représenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour résister long-temps aux vapeurs empoisonnées qu'on y respire. La lampe qu'on y entretient allumée pendant toute la nuit s'éteint souvent faute d'air. On est forcé, par l'excès de la chaleur, d'être nu jour et nuit. À la vérité, quelques esclaves, payés par l'ancien, rafraîchissent l'air avec un grand éventail; mais le principal soulagement, sans lequel on périrait dès les premiers jours, vient d'une confrérie portugaise de la Miséricorde, qui donne tous les jours à chaque prisonnier chrétien une demi-tengue, c'est-à-dire la valeur de cinq sous, et aux autres, une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeuré neuf à dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvèrent le corps enflé et couvert de bubes fort douloureuses.