Les habitans étaient assemblés sur le rivage. Quoique leur contenance n'annonçât rien de fâcheux, ils firent connaître par des signes qu'ils ne permettraient de descendre qu'à ceux qui se laisseraient désarmer. Il fallut s'abandonner à leur discrétion. On s'aperçut bientôt qu'on s'était trop hâté de prendre ce parti. L'île n'avait pas une lieue de tour, et le nombre des habitans n'était que de vingt-cinq. Il aurait été facile à des gens armés, qui étaient au nombre de quarante, de leur faire la loi, et de se saisir de leurs bateaux.

Les prisonniers (car l'auteur ne se donne plus d'autre nom) furent conduits dans une loge au milieu de l'île, où ils reçurent quelques rafraîchissemens de cocos et de limons. Un vieux seigneur, nommé Ibrahim ou Pouladou Quilague, qui était le maître de l'île et qui savait quelques mots portugais, leur fit diverses questions dans cette langue; après quoi ils furent fouillés par ses gens, qui leur ôtèrent tout ce qu'ils portaient, comme appartenant au roi des Maldives, depuis que leur navire était perdu sur ses côtes. Le capitaine avait sauvé une pièce d'écarlate. On lui demanda ce que c'était; il répondit que c'était un présent qu'il voulait faire au roi, et qu'il n'avait tiré cette pièce du vaisseau que pour l'offrir plus entière, dans la crainte qu'elle ne fût altérée par les flots. Cette déclaration inspira tant de respect aux insulaires, qu'ils n'osèrent y porter la main, ni même y jeter leurs regards. Le capitaine et ses compagnons résolurent néanmoins d'en couper deux ou trois aunes, et d'en faire présent au seigneur de l'île, pour lui inspirer quelques sentimens de bonté en leur faveur. Mais, apprenant bientôt qu'on voyait venir les officiers du roi, il rendit l'écarlate au capitaine, et le conjura de ne pas dire même qu'il y eût touché.

Quelques officiers, qui arrivèrent effectivement, prirent le maître du Corbin avec deux matelots, et les menèrent à quarante lieues de Pouladou, dans l'île de Malé, qui est la capitale de toutes les Maldives et le séjour ordinaire du roi. Le maître, ayant porté avec lui la pièce d'écarlate, et l'ayant présentée à ce prince, en reçut un traitement fort civil et fut logé dans le palais. Un prince, nommé Ranabandery Tacourou, beau-frère du roi, reçut ordre d'aller recueillir tous les débris du navire échoué. Il en tira non-seulement les marchandises, mais le canon même, et ce qu'il y avait de plus pesant. De là, passant dans l'île de Pouladou, il prit avec lui le capitaine français et cinq ou six de ses compagnons, qui furent fort bien reçus du roi. Ce monarque promit au capitaine de faire équiper une barque pour le conduire dans l'île de Sumatra, où le Croissant devait être arrivé. L'auteur doute s'il aurait tenu parole; mais le malheureux Grout du Clos-Neuf mourut six semaines après dans l'île de Malé.

Les autres captifs ayant été distribués dans plusieurs îles, Pyrard fut conduit avec deux de ses compagnons dans celle de Paindoué, qui n'a pas plus d'étendue que celle de Pouladou, et qui n'en est éloignée que d'une lieue. Il raconte ici que, dans le partage qui s'était fait de l'argent qu'on avait pu sauver du vaisseau, ceux qui s'en étaient chargés avaient mis leur fardeau dans des ceintures de toile qu'ils s'étaient liées autour du corps. L'usage de cet argent devait être pour les nécessités communes; et dès la première nuit on avait eu soin de l'enterrer de concert dans l'île de Pouladou pour le dérober à l'avidité des habitans. Pyrard et ses deux compagnons n'avaient pas eu le temps de reprendre leurs ceintures lorsqu'on leur avait fait quitter cette île; et comme on ignorait encore ce qu'ils avaient sauvé de leur naufrage, ils reçurent d'abord assez d'assistance dans celle de Pindoué. Mais les autres qui étaient demeurés à Pouladou, ne se trouvant pas dans l'abondance qu'ils auraient désirée, furent obligés de déterrer l'argent et de l'offrir pour obtenir des vivres. Aussitôt que les habitans leur connurent cette ressource, ils prirent le parti de ne plus leur accorder aucun secours qu'en payant; et le bruit s'en étant répandu dans les autres îles, ceux qui étaient partis, comme Pyrard, sans avoir pris leur ceinture, se trouvèrent réduits à la dernière nécessité. Il arriva même aux autres qu'ignorant l'usage des Indes, où l'argent de toute marque est reçu lorsqu'il est de bon aloi, et où il peut être coupé en petites parties qu'on donne au poids à mesure qu'on a besoin de l'employer, ils offraient leurs piastres aux insulaires, qui ne leur donnaient jamais de retour; de sorte qu'une marchandise du plus vil prix leur coûtant toujours une pièce d'argent, ceux qui en avaient le plus épuisèrent bientôt leur ceinture, et ne se virent pas moins exposés que les plus pauvres à toutes sortes de misères. Pyrard fait une triste peinture de la sienne. Il allait chercher sur le sable, avec ses compagnons, des limaçons de mer ou quelque poisson mort qui avait été jeté par les flots. Pour assaisonnement, ils les faisaient bouillir avec des herbes inconnues et de l'eau de mer qui leur tenait lieu de sel. Ce qui leur arrivait de plus heureux, était de trouver quelque citron dont ils y mêlaient le jus. Ils vécurent assez long-temps dans cette extrémité; mais les insulaires, reconnaissant enfin qu'ils étaient sans argent, recommencèrent à leur donner quelques marques de compassion. Ils les employèrent à la pêche et à d'autres ouvrages, pour lesquels ils leur offraient des cocos, du miel et du millet. Pour logement, Pyrard n'eut, pendant l'hiver du pays, qui est le mois de juillet et d'août, qu'une loge de bois qu'on avait dressée sur le bord du rivage pour y construire un bateau, couverte à la vérité par-dessus, mais tout ouverte par les côtés; de sorte qu'y étant exposé pendant toute la nuit aux vents, à la pluie qui est continuelle dans cette saison, et souvent aux flots mêmes de la mer, il ne dut la conservation de sa santé qu'à une faveur extraordinaire du ciel. Ses deux compagnons, que leur métier de matelots devait rendre moins sensibles à la fatigue, tombèrent dangereusement malades.

Pendant son travail, il s'efforçait de retenir quelques mots de la langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le mit en état de se faire entendre. Le seigneur de l'île, qui se nommait Aly Pandio Atacourou, et qui avait épousé une parente du roi, conçut de l'affection pour lui, et prit plaisir à son entretien. C'était un homme d'esprit, et versé même dans les sciences, qui avait eu en partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles ne ressemblaient point à celles du pays, la curiosité lui faisait souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire instruire des mœurs et des usages de l'Europe. Cette conversation hâta les progrès de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.

Aly Pandio était parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amitié, jointe aux liens du sang, le portait à lui rendre de fréquentes visites. Les compagnons de Pyrard, qui étaient restés dans l'île de Pouladou, mouraient les uns après les autres. Le capitaine, le premier commis, le contre-maître, et quantité de matelots étaient déjà morts. Le maître, qui, après avoir été conduit dans l'île de Malé, était revenu à Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'équiper pour l'île de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son dessein qu'à douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une visite que ce seigneur rendit à Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce et de cocos, qu'ils avaient secrètement cachés dans un bois voisin, et s'embarquèrent en plein midi, c'est-à-dire dans le temps qu'on s'en défiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperçurent bientôt; mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils tournèrent leurs ressentimens contre les infortunés qui restaient entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades; ils les maltraitèrent avec tant de cruauté, que les malades en moururent, et furent jetés à la mer. Le lieutenant du vaisseau était de ce nombre.

Il s'était passé trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on vit arriver dans l'île de Paindoué un des premiers seigneurs de la cour, chargé des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau tout ce qui pouvait y être demeuré, et pour faire une recherche exacte de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arraché de leurs captifs.

Pyrard, ayant été présenté à l'envoyé par Aly Pandio, eut le bonheur de lui plaire. Sa physionomie, qui était heureuse, le faisait prendre pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui était si avantageuse, qu'il se gardait bien de détromper ses maîtres. Mais rien ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoyé, charmé de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le quitter. Il le mena dans une île éloignée de dix lieues, qui se nomme Touladou, où il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour retourner à la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il était lié d'une amitié particulière; et la considération qu'il eut pour lui s'étendit jusqu'à ses autres compagnons, qu'il daigna consoler par l'espérance d'un meilleur sort.

Le jour du départ, on relâcha vers le soir dans une petite île nommée Maconodou, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la mer dans l'obscurité de la nuit. Le lendemain, étant arrivé à Malé, l'envoyé donna ordre à ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et se rendit d'abord à la cour pour rendre compte au roi de sa commission. Ce prince, à qui il ne manqua pas de parler de son captif, eut aussitôt la curiosité de le voir. Pyrard fut appelé; mais on le fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le fit entrer dans une cour, où le roi était occupé à voir ce qu'on avait apporté du navire. C'étaient des canons, des boulets, des armes, et divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renfermés dans le magasin de l'île.

Pyrard, s'étant approché, fit son compliment au roi, non-seulement dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si nouveau causa tant de satisfaction à ce monarque, que, prenant plaisir à s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage. Ensuite, lui ayant recommandé de se présenter tous les jours au palais avec les autres courtisans, il donna ordre à l'envoyé de lui procurer un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard eut peine à répondre aux empressemens du roi, qui voulait être informé des mœurs et des usages de la France. Son étonnement parut extrême lorsqu'il eut appris la grande supériorité d'étendue et de force que la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Français avaient abandonné la conquête des Indes à d'autres nations de l'Europe, et comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi pour le plus puissant de tous les chrétiens. Pyrard fut présenté aux reines des Maldives, qui l'occupèrent pendant plusieurs jours à satisfaire aussi leur curiosité. Elles lui firent mille questions sur la figure, les habits, les mariages et le caractère des dames de France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du roi, et ces entretiens ne finissaient pas.