CHAPITRE PREMIER.

Voyages et infortunes de François Pyrard.

L'Émulation, source de tant de vertus et de grandes entreprises, paraît avoir été le premier sentiment qui porta des marchands de Bretagne à marcher sur les traces des Portugais et des Espagnols. Depuis près d'un siècle, l'Europe avait retenti des exploits de ces deux nations. Les Indes orientales étaient devenues leur proie, et l'on ne parlait qu'avec admiration des richesses qu'ils tiraient continuellement de ce fonds inépuisable, sans que les Français, leurs plus proches voisins, aspirassent encore à les partager. Une compagnie formée à Saint-Malo, à Laval, à Vitré, entreprit, suivant les termes de l'auteur[1], de sonder le gué et de chercher le chemin des Indes pour aller puiser à la source. Elle équipa, dans cette vue, deux navires, dont l'un de quatre cents tonneaux, nommé le Croissant, était sous la conduite de la Bardelière; l'autre, nommé le Corbin, de deux cents, sous celle de François Grout du Clos-Neuf. Pyrard, qui s'embarqua sur le second, ne s'attribue pas d'autre motif que le désir de voir des choses nouvelles et d'acquérir du bien. Ce désir lui coûta cher. Jamais voyage n'offrit une plus grande variété d'infortunes, et jamais le malheur ne parut s'attacher à un homme avec plus d'obstination.

On arriva le 17 novembre 1601 à Sainte-Hélène: cette île est au 16e. degré de latitude sud, à six cents lieues du cap de Bonne-Espérance. Son air et ses eaux, qui sont d'une pureté admirable, ses fruits et la chair de ses animaux rétablirent la santé de tous les malades. On partit pour s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance. Trois jours après, on doubla les Abrolhos, qui sont des bancs et des écueils vers la côte du Brésil, auxquels les Portugais ont donné ce nom pour tenir les voyageurs en garde contre le danger. Ce nom signifie ouvre les yeux, conseil nécessaire à ceux qui seraient tentés de s'y engager, parce qu'il leur serait fort difficile d'en sortir.

On croyait s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance, et l'on voyait déjà sur les flots cette espèce de roseaux qui sont joints dix ou douze ensemble par le pied, sans compter une multitude d'oiseaux blancs tachetés de noir, que les Portugais ont nommés manches de velours, et qui commencent à se montrer à cinquante ou soixante lieues du Cap, lorsque dans une nuit obscure, dont l'horreur était redoublée par la pluie et par un grand vent, le Corbin se trouva fort près de terre, et n'aurait pas évité de se briser centre des rochers qui s'avançaient dans la mer, si quelques matelots ne s'étaient aperçus du danger. On se hâta de reprendre le large, et d'avertir le général par un coup de canon. Le jour suivant fit remarquer qu'on avait passé le cap de Bonne-Espérance, et qu'on avait devant les yeux le cap des Aiguilles. Pyrard observe qu'il porte ce nom parce que, vis-à-vis le Cap, les aiguilles, ou compas de mer, demeurent fixes et regardent directement le nord, sans décliner vers l'est ni l'ouest, et qu'après l'avoir doublé, elles commencent à décliner au nord-ouest.

L'intention du général était de prendre sa route en dehors de l'île de Madagascar; mais l'ignorance de son pilote lui fit suivre d'abord la terre de Natal, qu'il eut le bonheur, à la vérité, de passer sans tempête, quoiqu'elles y soient très-fréquentes depuis le 33e. degré jusqu'au 28e.: mais, le 7 février 1602, s'étant aperçu qu'il s'était trompé, et voulant repasser la même côte pour aller en dehors de Madagascar, les deux vaisseaux éprouvèrent tout ce que les flots ont de plus redoutable dans cette mer. Une tempête, qui dura quatre jours, présenta mille fois à Pyrard toutes les horreurs de la mort; elle ne cessa que pour jeter les gens du Corbin dans une autre inquiétude; non-seulement ils avaient perdu de vue le général, mais, apercevant un grand mât qui flottait autour d'eux, ils ne doutèrent pas que ce ne fût celui du Croissant, et que ce malheureux vaisseau n'eût été submergé. Ils étaient épuisés de fatigue, et la plupart accablés de maladies. Grout du Clos-Neuf, leur capitaine, prit conseil pour savoir où aller, parce que son pilote, qui était Anglais, n'avait jamais fait le voyage des Indes. On le supplia d'aborder à la terre qui était le plus près. C'était l'île de Madagascar; mais cette entreprise même n'était pas sans danger, parce que dans tout l'équipage il n'y avait qu'un canonnier flamand qui eût quelques connaissances des côtes, et qu'on avait peu de confiance en ses lumières. À trente ou quarante lieues de l'île, la mer parut changer; elle était jaunâtre et fort écumeuse, couverte de châtaignes de mer, de cannes, de roseaux et d'autres herbes flottantes. Ce spectacle ne cessa point jusqu'au rivage; enfin on découvrit la terre le 18 février, et, le 19 au matin on jeta l'ancre dans la baie de Saint-Augustin. Pyrard met sa situation à vingt-trois degrés et demi au sud, sous le tropique du capricorne.

Vers le milieu du même jour on vit paraître un grand vaisseau, qui fut bientôt reconnu pour le Croissant. Il avait été beaucoup plus maltraité que le Corbin, et la plus grande partie de son équipage était malade. Pendant qu'on travaillait à réparer les vaisseaux, il ne fut pas difficile de lier connaissance avec les habitans de l'île et de se procurer des vivres. Après quelques incertitudes qui venaient de leur défiance, ils convinrent par divers signes de fournir toutes sortes de provisions pour de petits ciseaux, des couteaux et d'autres bagatelles, dont ils paraissaient faire beaucoup de cas. Ainsi l'on se trouva bientôt dans une grande abondance de bestiaux, de volaille, de lait, de miel et de fruits. Pour deux jetons, ou pour une cuillère de cuivre ou d'étain, on obtenait d'eux une vache ou un taureau; mais leur industrie n'allant pas jusqu'à châtrer les animaux, il ne fallait espérer d'eux ni bœufs ni moutons. Un grand bois qui bordait la rivière servait de promenade pendant le jour à ceux qui avaient la force de marcher. Ils trouvaient quantité de petits singes, un nombre surprenant de toutes sortes d'oiseaux, surtout des perroquets de divers plumages, et différentes espèces de fruits, dont quelques-uns étaient fort bons à manger. Malgré tous ces secours, on avait à combattre une chaleur si ardente, qu'avec des bas et des souliers on ne laissait pas d'avoir les jambes et les pieds brûlés; ce qui non-seulement empêchait de marcher, mais causait souvent des ulcères difficiles à guérir. Les mouches et d'autres insectes volans étaient une incommodité dont il fallait se défendre nuit et jour. D'un autre côté, les matelots, après avoir jeûné sur la mer, se livraient à leur appétit sans discrétion, et se remplissaient de viande, dont l'excès de la chaleur rendait la digestion difficile. Aussi, loin de se rétablir, la plupart furent attaqués d'une fièvre chaude qui les emportait dans l'espace de deux ou trois jours. Quarante-un Français moururent de leur intempérance ou du scorbut. Après six semaines de travail, les vaisseaux se trouvèrent en état de remettre à la voile.

On leva l'ancre le 15 mai, avec si peu de confiance sur l'état des deux vaisseaux, qu'au lieu de penser au terme du voyage, on se proposa de gagner les îles de Comorre, où les rafraîchissemens sont plus sains pour les malades. On les découvrit le 23, à douze degrés et demi d'élévation du sud, entre l'île de Madagascar et la terre ferme d'Afrique. Ces îles sont peuplées de différentes nations de la côte d'Éthiopie, de Cafres, de Mulâtres, d'Arabes et de Persans, qui font tous profession de la religion mahométane, et qui sont en commerce avec les Portugais de Mozambique, dont elles ne sont éloignées que d'environ soixante-dix lieues.

Grout du Clos-Neuf, capitaine du Corbin, ne s'était pas rétabli si parfaitement aux îles de Comorre, qu'il ne fût retombé dans une langueur dangereuse pour la sûreté de son vaisseau. Après avoir repassé la ligne, le 21 de juin, on eut un temps assez favorable jusqu'au 5e. degré du nord. Le 2 de juillet, on reconnut de fort loin de grands bancs qui entouraient quantité de petites îles. Le général et son pilote prirent ces îles pour celles de Diégo de Reys, quoiqu'on les eût laissées quatre-vingts lieues à l'ouest. En vain les gens du Corbin soutinrent que c'étaient les Maldives, et qu'il fallait s'armer de précaution. Cette dispute dura tout le jour; et l'opiniâtreté que le général eut dans son opinion lui fit négliger indiscrètement d'attendre de petites barques, qui venaient, comme on en fut informé depuis, pour lui servir de guides. Son intention était de passer par le nord des Maldives, entre la côte de l'Inde et la tête des îles; mais, en suivant ses ordres, on allait au contraire s'y engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de témérité, chacun passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mêmes qui devaient veiller pour les autres. Le maître et le contre-maître étaient ensevelis dans l'ivresse d'une longue débauche. Le feu qui éclaire ordinairement la boussole s'éteignit, parce que celui qui tenait le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin tout le monde était dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta deux fois avec beaucoup de force; et tandis qu'on s'éveillait au bruit, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc.

Quels furent les cris et les gémissemens d'une troupe de malheureux qui se voyaient échoués au milieu de la mer et dans les ténèbres, sur un rocher où la mort devait leur paraître inévitable! L'auteur représente les uns pleurant et criant de toute leur force, les autres en prière, et d'autres se confessant à leurs compagnons. Au lieu d'être secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait qu'augmenter leur pitié. Depuis un mois sa langueur le retenait au lit. La crainte de la mort le força néanmoins d'en sortir; mais ce fut pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se hâtèrent de couper les mâts, dans la vue d'empêcher que le vaisseau ne se renversât davantage. On tira un coup de canon pour avertir le Croissant du malheur où l'on était tombé: tout le reste de la nuit se passa dans la crainte continuelle de couler à fond. La pointe du jour fit découvrir au-delà des bancs plusieurs îles voisines à cinq ou six lieues de distance, et le Croissant, qui passait à la vue des écueils sans pouvoir donner le moindre secours à ceux qu'il voyait périr. Cependant le navire tenait ferme sur le côté, et semblait promettre, dans cette situation, de résister quelque temps aux flots, parce que le banc était de pierre. Pyrard et ses compagnons conçurent l'espérance de sauver au moins leur vie. Ils entreprirent de faire une espèce de grande claie, ou de radeau, d'un grand nombre de pièces de bois sur lesquelles ils clouèrent plusieurs planches tirées de l'intérieur du navire. Cette machine était suffisante pour les contenir tous et pour sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se trouvaient dans le vaisseau. On avait employé plus de la moitié du jour à tous ces soins; mais, lorsqu'on eut achevé la machine, il fut impossible de la passer au-delà des bancs pour la mettre à flot. Dans les mouvemens de ce nouveau désespoir, on aperçut une barque qui venait des îles et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le reconnaître: elle s'arrêta malheureusement à la distance d'une demi-lieue; ce spectacle jeta tant d'amertume dans le cœur d'un matelot français, que, s'étant jeté à la nage, il alla au-devant d'elle, en suppliant par des cris et des signes ceux qui la conduisaient d'accorder leur assistance à de malheureux étrangers, dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance égale à ce bienfait; mais leur voyant rejeter sa prière, il fut obligé de revenir avec beaucoup de peine et de danger. Pyrard apprit dans la suite qu'il était rigoureusement défendu à tous les insulaires d'approcher des navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reçu l'ordre exprès du roi. Cependant plusieurs matelots, malgré la présence de la mort, ne laissaient pas de boire et de manger avec excès, sous prétexte qu'étant à l'extrémité de leur vie, ils aimaient mieux mourir à force de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Après s'être enivrés, ils se querellèrent avec d'affreux juremens. Quelques-uns pillèrent les coffres de ceux qu'ils voyaient en prière pour se disposer à la mort; et, ne reconnaissant plus l'autorité du capitaine, ils lui disaient qu'après avoir perdu leur voyage, ils n'étaient plus obligés de lui obéir. Enfin la crainte et la fatigue devant être comptées pour rien dans une si étrange situation, on se crut trop heureux, après avoir vu la mort sous mille formes, de venir échouer, avec un navire brisé, dans une des îles qui se nomment Pouladou.