Les règles fixées par l'habitude ne sont pas moins constantes pour la distinction des biens, pour le paiement des dettes, pour les mariages et les divorces. Leurs mariages sont une pure cérémonie qui consiste dans quelques présens qu'un homme fait à sa femme, et qui lui donnent droit sur elle lorsqu'ils sont acceptés. Les pères ne laissent pas de donner pour dot à leurs filles des bestiaux, des esclaves, de l'argent; mais, si les deux partis ne se conviennent pas, une prompte séparation leur rend la liberté, et le mari en est quitte pour rendre ce qu'il a reçu. Cependant la femme ne peut disposer d'elle-même qu'après qu'il s'est engagé dans un autre mariage. S'ils ont des enfans, les garçons demeurent au père, et les filles suivent la mère. Les hommes et les femmes se marient ordinairement quatre ou cinq fois avant de se fixer solidement. Il est rare qu'un homme ait plus d'une femme; mais ce qui est très-rare partout ailleurs et très-remarquable, une femme a souvent deux maris. L'usage permet à deux frères qui veulent vivre ensemble de n'avoir qu'une femme entre eux. Les enfans communs les reconnaissent tous deux pour leurs pères, et leur en donnent le nom. Un homme qui surprend sa femme au lit avec un amant peut les tuer tous deux; mais les Chingulais connaissent peu les tourmens de la jalousie, et ne se croient pas déshonorés lorsque leurs femmes se livrent à des hommes d'une égale condition. Ces commerces d'amour ne passent pour un crime qu'avec des amans d'une naissance inférieure. La plus grande injure, dit l'auteur, qu'on puisse faire à une femme, est de lui dire qu'elle a couché avec dix hommes de la lie du peuple; et en effet l'injure est assez forte. D'ailleurs la complaisance des hommes est extrême pour les femmes. Les terres dont elles héritent ne paient rien au roi; elles sont exemptes des droits de la douane dans les ports et sur les passages. Leur sexe est respecté jusque dans les animaux; et par une loi qui est peut-être sans exemple, on ne paie rien non plus pour ce que porte une bête de charge femelle. Mais des usages si galans n'empêchent pas que, pour conserver la subordination de la nature, il ne soit défendu aux femmes, sans aucune distinction de naissance et de qualité, de s'asseoir sur un siége en présence d'un homme. L'autorité des pères sur leurs enfans va jusqu'à pouvoir les donner, les vendre, ou leur ôter la vie dans l'enfance, lorsqu'ils les prennent en aversion, ou qu'ils se trouvent incommodés du nombre.

Les Chingulais brûlent leurs morts avec beaucoup de cérémonies, du moins leurs morts de qualité: le peuple est enterré fort simplement dans les bois. On voit que partout il faut payer sa bière ou son bûcher. Ils n'ont ni médecins ni chirurgiens; mais ils trouvent au milieu de leurs bois, dans l'écorce et les feuilles de leurs arbres, des remèdes et des préservatifs pour tous les maux dont ils sont affligés. Leur régime sert aussi beaucoup à la conservation de leur santé. Ils se tiennent le corps fort net; ils dorment peu; et la plupart de leurs alimens sont simples. Du riz à l'eau et au sel, avec quelques feuilles vertes et du jus de citron, passe pour un bon repas. Ils ne mangent point de bœuf, et cette chair est en abomination parmi eux. Les autres viandes et le poisson même les tentent si peu, qu'ils les vendent ou les abandonnent aux étrangers qui se trouvent dans leur pays. Ils auraient des bestiaux et de la volaille en abondance, si les bêtes féroces ne leur en enlevaient beaucoup, sans compter que le roi croit son repos intéressé à tenir ses sujets dans la misère, et permet même à ses officiers de prendre à très-vil prix leurs poules et leurs porcs.

Cette vie sobre entretient également leur santé et la gaîté de leur humeur. Ils chantent sans cesse, jusqu'en se mettant au lit, et la nuit même lorsqu'ils s'éveillent. Leur manière de se saluer est libre et ouverte; elle consiste à lever les mains, la paume en haut, et à baisser un peu la tête. Le plus distingué ne lève qu'une main pour son inférieur; et s'il est fort au-dessus par la naissance, il remue seulement la tête. Les femmes se saluent en portant les deux mains au front. Leur compliment est ay, qui signifie comment vous portez-vous? Ils répondent hundoï, c'est-à-dire fort bien. Tous leurs discours ont le même air de politesse.

Avec tant d'humanité dans le fond du caractère, Knox admira long-temps que ces insulaires eussent besoin d'être conduits avec beaucoup de rigueur, et que la justice du roi s'exerçât par des supplices cruels. Mais il reconnut enfin qu'il ne fallait en accuser que le penchant de ce prince, qui le portait naturellement à la cruauté. Cette malheureuse inclination se déclarait non-seulement par la nature des peines, mais encore par leur étendue. Souvent des familles entières étaient punies des fautes d'un seul. Le roi, dans sa colère, ne condamnait pas sur-le-champ un criminel à la mort. Il commençait par le faire tourmenter, en lui faisant arracher avec des tenailles ou brûler avec un fer chaud diverses parties de la chair, pour lui faire nommer ses complices. Ensuite il lui faisait lier les mains autour du cou, et le forçait de manger ses membres. On vit des mères manger ainsi leur propre chair et celle de leurs enfans. Ces misérables étaient menés ensuite par la ville jusqu'au lieu de l'exécution, suivis des chiens dont ils devaient être la proie, et qui étaient si accoutumés à cette boucherie, que d'eux-mêmes ils suivaient les prisonniers lorsqu'ils les voyaient traîner au supplice. On voyait ordinairement dans ce lieu plusieurs personnes empalées, et d'autres pendues ou écartelées. Le roi se servait aussi des éléphans pour exécuter les sentences de mort. Ils percent le corps d'un homme, le déchirent en pièces et dispersent ses membres. On couvre leurs dents d'un fer bien aiguisé, à trois tranchans; car les éléphans apprivoisés ont les dents coupées par le bout, afin qu'elles croissent mieux. Les prisons n'étaient jamais sans un grand nombre de malheureux, les uns chargés de chaînes, et à qui l'on fournissait leur subsistance; d'autres qui avaient la permission de l'aller demander de porte en porte avec un garde. On en faisait toujours mourir quelques-uns sans aucune forme de procès, et toute leur famille était souvent enveloppée dans leur châtiment. Ceux qui étaient capables de travailler obtenaient la permission d'élever une boutique dans la rue, vis-à-vis la prison, et de sortir pendant le jour pour vendre leur ouvrage; mais ils étaient renfermés à l'approche de la nuit. Enfin ce roi sanguinaire fit mourir son propre fils sur le simple soupçon d'un projet de révolte, et prenait souvent plaisir à faire couper la tête à de jeunes gens des meilleures familles du royaume, pour la faire mettre ensuite dans leur ventre, sans déclarer de quels crimes il les croyait coupables. On lit dans le journal de Knox qu'il se nommait Radiasinga, mot qui signifie le roi lion, et qui certainement était beaucoup trop noble pour lui. Mais quel nom donner à de pareils monstres?

Ce qu'on raconte du riz et de la manière de le cultiver prouve peu l'industrie des habitans. On sait que l'eau est nécessaire pour la culture du riz, et l'on conçoit facilement qu'avec le secours des réservoirs et des canaux, les plaines du royaume de Candy peuvent devenir aussi fertiles que les plus humides vallées. Mais si l'on se rappelle que le pays est un amas de montagnes, il paraît surprenant qu'elles n'en soient pas moins cultivées. Les insulaires ont trouvé le moyen de les aplanir en forme d'amphithéâtre, dont les siéges ont depuis trois pieds jusqu'à huit de largeur, les uns plus ou moins bas que les autres, à proportion que la colline a plus ou moins de raideur. On les unit en les rendant un peu creux; ce qui forme une sorte d'escaliers par lesquels on peut monter jusqu'au dernier siége. Comme l'île est fort pluvieuse, et que, d'un autre côté, les sources sont si communes sur les montagnes, qu'il s'en forme un grand nombre de rivières, on a pratiqué de grands réservoirs jusqu'au niveau des plus hautes sources, d'où l'on fait tomber l'eau sur les premiers siéges, et couler par degrés aux autres rangs. Ces réservoirs sont en très-grand nombre et de différentes grandeurs. Les uns ont une demi-lieue de long, d'autres un quart de lieue seulement, et leur profondeur est de deux ou trois brasses. À présent qu'ils sont bordés d'arbres, on les prendrait pour de simples coteaux. On ne les fait pas plus profonds, parce que l'expérience a fait connaître qu'ils seraient moins commodes, et qu'après les grandes sécheresses, qui tarissent quelquefois jusqu'aux sources, ils seraient plus difficiles à remplir. Dans les parties septentrionales du royaume on ne trouve ni sources ni rivières; on est borné à l'eau de pluie, qu'on retient dans des réservoirs en forme de croissant. Chaque village a le sien; et, lorsqu'ils sont pleins, on regarde la moisson comme assurée.

Les Chingulais ont quantité d'excellens fruits: mais ils en auraient beaucoup davantage, s'ils les aimaient assez pour donner quelque soin à leur culture. Ils s'attachent peu à ceux qui n'ont d'agréable que le goût, et qui ne sont pas propres à leur servir d'aliment lorsque le grain commence à leur manquer; ce qui semble prouver une grande population. Ainsi les seuls arbres qu'ils plantent sont ceux qui produisent des fruits nourrissans. Les autres croissent d'eux-mêmes; et ce qui diminue encore les soins des habitans, c'est que, dans tous les lieux où la nature fait croître des fruits délicats, les officiers du pays attachent, au nom du roi, une feuille autour de l'arbre, et font trois nœuds à l'extrémité de cette feuille. On ne peut alors y toucher sans s'exposer aux plus sévères châtimens, et quelquefois même à la mort. Lorsque le fruit est mûr, l'usage est de le porter dans un linge blanc au gouverneur de la province, qui met le plus beau dans un autre linge, et l'envoie soigneusement à la cour, sans qu'il en revienne rien au propriétaire. L'île produit d'ailleurs tous les fruits qui croissent aux Indes. Mais elle en a de particuliers, tels que le mango, fruit du manguier, qui est commun aux environs de Columbo; le jack, qui se nomme polos lorsqu'il commence à pousser, cose lorsqu'il est tout vert, et ouaracha ou vellas dans sa maturité. Ce fruit, qui est d'un grand secours pour la nourriture du peuple, croît sur un très-grand arbre. Sa couleur est verdâtre. Il est hérissé de pointes, et de la grosseur d'un pain de huit livres. Sa graine, à laquelle on donne le nom d'œufs, est éparse comme les pepins dans une citrouille. On mange le jack comme nous mangeons le chou, et son goût en approche. Un seul suffit pour rassasier six ou sept personnes. Il peut se manger cru lorsqu'il est mûr. Sa graine ou ses œufs ressemblent aux châtaignes par la couleur et le goût[6].

L'iombo est encore un fruit que Knox n'a, vu dans aucun endroit des Indes; il a le goût d'une pomme; il est plein de jus, et n'est pas moins sain qu'agréable; sa couleur est un blanc mêlé de rouge qu'on prendrait pour l'ouvrage du pinceau. Entre les fruits sauvages qui viennent dans les bois, on distingue les mouvros, qui sont ronds, de la grosseur d'une cerise, et dont le goût est très-agréable; les dongs, qui ressemblent aux cerises noires; les ambellos, qu'on peut comparer à nos groseilles; des carollos, des cabellas, des poukes, qui peuvent passer pour autant d'espèces de bonnes prunes; des parraghiddes, qui ont quelque ressemblance avec nos poires.

L'île de Ceylan produit trois arbres dont les fruits, à la vérité, ne peuvent se manger, mais qui sont remarquables par d'autres utilités. Le premier, qui se nomme talipot, est fort droit, et ne peut être comparé, pour la hauteur et la grosseur, qu'à un mât de vaisseau. Ses feuilles sont si grandes, qu'une seule peut couvrir quinze ou vingt hommes et les défendre de la pluie. Elles se fortifient en séchant, sans cesser d'être souples et maniables. La nature ne pouvait faire un présent plus convenable au pays. Quoique ces feuilles aient beaucoup d'étendue lorsqu'elles sont vertes, elles peuvent être resserrées comme un éventail; et, n'étant pas alors plus grosses que le bras, elles pèsent fort peu dans la main. Elles sont naturellement rondes; mais les insulaires les coupent en pièces triangulaires dont ils se couvrent en voyageant, avec le soin de mettre le bout pointu par-devant pour s'ouvrir le passage au travers des buissons. Elles les garantissent tout à la fois de la pluie et du soleil. Les soldats en font des tentes. Knox apporta dans sa patrie une de ces feuilles. Elles croissent au sommet de l'arbre, comme celles du cocotier; mais il ne porte de fruit que l'année de sa mort. C'est une autre singularité qui doit attirer d'autant plus d'attention, qu'alors uniquement il pousse de grandes branches chargées de très-belles fleurs jaunes, d'une odeur à la vérité trop forte, qui se changent en un fruit rond et dur, de la grosseur de nos belles cerises; mais ce fruit n'est bon que pour semer. Le talipot ne porte donc qu'une seule fois; mais il est si couvert de fruits et de graines, qu'un seul arbre suffit pour ensemencer toute une province. Cependant l'odeur des fleurs est si insupportable près des maisons, qu'on ne manque jamais d'y abattre ces arbres lorsqu'ils commencent à pousser des boutons, d'autant plus que, si on les coupe auparavant, on y trouve une fort bonne moelle, qu'on réduit en farine pour faire des gâteaux qui ont le goût du pain blanc. C'est encore une ressource pour les insulaires lorsque le riz leur manque vers le temps de la moisson.

Le second arbre dont Knox parle avec admiration, c'est le kétoule, qu'il représente aussi droit que le cocotier, mais moins haut et beaucoup moins gros. Sa principale propriété consiste à rendre une espèce de liqueur qui se nomme telléghie, extrêmement douce, très-saine et très-agréable, mais sans aucune force. On la reçoit deux fois par jour, et trois fois des meilleurs arbres, qui en donnent jusqu'à douze pintes dans un seul jour. On la fait bouillir jusqu'à la réduire en consistance, et c'est alors une espèce de cassonade noire, que les habitans nomment djaggory. Avec un peu de peine, ils peuvent la rendre aussi blanche que le sucre, auquel d'ailleurs elle ne cède rien en bonté. Knox explique la manière dont on tire cette liqueur. Lorsque l'arbre est dans sa maturité, il pousse vers sa pointe un bouton qui se change en un fruit rond, et qui est proprement sa semence; mais on ouvre ce bouton en y mettant divers ingrédiens, tels que du sel, du poivre, du citron, de l'ail et diverses feuilles qui l'empêchent de mûrir. Chaque jour on en coupe un petit morceau vers le bout, et la liqueur en tombe. À mesure qu'il mûrit et qu'il se fane, il en croît d'autres plus bas chaque année, jusqu'à ce qu'ils gagnent la tête des branches; mais alors l'arbre cesse de porter, et meurt après avoir subsisté huit ou dix ans. Ses feuilles ressemblent à celles du cocotier, et tiennent à une écorce fort dure et pleine de filets, dont on se sert pour faire des cordes. Elles tombent pendant tout le temps qu'il croît; mais, lorsqu'il est arrivé à sa grosseur, elles demeurent plusieurs années sur l'arbre sans tomber; et lorsqu'elles tombent, la nature ne lui en rend pas d'autres. Son bois, qui n'a pas plus de trois pouces d'épaisseur, sert comme d'enveloppe à une moelle fort blanche. Il est fort dur et fort lourd, mais sujet à se fendre de lui-même. La couleur en est noire. On le croirait composé de pièces de rapport. Les insulaires en font des pilons pour battre le riz.

Le troisième arbre est celui qui porte la cannelle, et qui rend l'île de Ceylan si chère aux Hollandais. On le nomme, dans le pays, goronda-gouhah. Il croît dans les bois comme les autres arbres; et, ce qui doit paraître surprenant, les Chingulais n'en font pas plus de cas. On en trouve beaucoup dans diverses parties de l'île, surtout à l'ouest de la grande montagne de Mavelagongue, fort peu dans d'autres, et quelques-unes n'en portent pas du tout. L'arbre est d'une grandeur médiocre. Son écorce est la cannelle, qui paraît blanche sur le tronc, mais qu'on enlève et qu'on fait sécher au soleil. Les insulaires ne la prennent que sur de petits arbres, quoique l'écorce des grands ait l'odeur aussi douce, et le goût de la même force. Le bois est sans odeur; il est blanc, et de la dureté du sapin. On s'en sert à toutes sortes d'usages. Sa feuille ressemble à celle du laurier par la couleur et l'épaisseur, avec cette seule différence que la feuille du laurier n'a qu'une côte droite, sur laquelle le vert s'étend des deux côtés, et que celles de la cannelle en ont trois, par le moyen desquelles elles s'élargissent. En commençant à pousser, elles ont la rougeur de l'écarlate. Frottées entre les mains, elles ont l'odeur du clou de girofle plus que celle de la cannelle. Le fruit, qui mûrit ordinairement au mois de septembre, ressemble au gland, mais il est plus petit. Il a moins d'odeur et de goût que l'écorce. On le fait bouillir dans l'eau pour en tirer une huile qui surnage, et qui, étant congelée, devient aussi blanche et aussi dure que du suif. L'odeur en est fort agréable: les habitans s'en oignent le corps; ils en brûlent aussi dans leurs lampes; mais on n'en fait des chandelles que pour le roi.