Knox parle, dans son journal, du bogahas, que les Européens ont nommé l'arbre-dieu, parce que les Chingulais le croient sacré et lui rendent une sorte d'adoration. Cet arbre est fort grand, et ses feuilles tremblent sans cesse comme celles du peuplier. Toutes les parties de l'île en offrent un grand nombre, que les Chingulais se font un mérite de planter, et sous lesquels ils allument des lampes et placent des images. On en trouve dans les villes et sur les grands chemins, la plupart environnés d'un pavé, qui est entretenu fort proprement: ils ne portent aucun fruit, et ne sont remarquables que par la superstition qui les a fait planter. Cet arbre est le figuier des pagodes.
Les Chingulais ont un nombre extraordinaire de simples ou d'herbes médicinales. Leurs boutiques de pharmacie sont dans les bois: c'est là qu'ils composent leurs médecines et leurs emplâtres avec des herbes, des feuilles et des écorces. L'auteur vante, sans les nommer, celles qui guérissent si promptement un os rompu, qu'il se rejoint dans l'espace d'une heure et demie. Il vérifia par sa propre expérience la vertu d'une écorce d'arbre qui se nomme amaranga, et qui s'emploie pour les abcès dans la gorge. On lui en fit mâcher pendant un jour ou deux, en avalant sa salive; et quoiqu'il fût très-mal, il se trouva guéri en vingt-quatre heures.
Ils ont quantité de belles fleurs sauvages, qu'un peu de culture ne manquerait pas d'embellir, surtout leurs fleurs odoriférantes, que les jeunes gens des deux sexes se contentent de cueillir pour orner leurs cheveux et les parfumer. Leurs roses rouges et blanches ont l'odeur des nôtres. Rien ne mérite tant d'attention qu'une fleur nommée sindriè-mal, qui croît dans les bois, et que son utilité fait transporter dans les jardins. Sa couleur est rouge ou blanche; elle s'ouvre sur les quatre heures après midi, et, demeurant épanouie jusqu'au matin, elle se ferme alors pour ne s'ouvrir qu'à quatre heures: c'est une sorte d'horloge qui sert à faire connaître l'heure dans l'absence du soleil. Le pikhamols est une fleur blanche dont l'odeur tire sur celle du jasmin. On en apporte au roi chaque matin un bouquet enveloppé dans un linge blanc et suspendu à un bâton. Ceux qui le rencontrent en chemin sont obligés de se détourner, dans la crainte apparemment qu'ils ne l'infectent par leur haleine. Quelques officiers tiennent des terres du roi pour ce service; et leur charge les obligeant de planter ces fleurs dans les lieux où elles croissent le mieux, ils ont le droit de choisir le terrain qui est de leur goût, sans examiner à qui il appartient.
Knox vit parmi les animaux du roi un tigre noir, un daim blanc et un éléphant moucheté. Les singes sont non-seulement en grande abondance dans les bois, mais de diverses espèces, dont quelques-unes ne peuvent être comparées à celles des autres pays. La variété des fourmis n'est pas moins admirable dans l'île de Ceylan que leur abondance: elles y exercent les mêmes ravages que dans toute l'Afrique.
On voit dans le pays une sorte de sangsues noirâtres qui vivent sous l'herbe, et qui sont fort incommodes aux voyageurs qui vont à pied. Elles ne sont pas d'abord plus grosses qu'un crin de cheval; mais en croissant elles deviennent de la grosseur d'une plume d'oie, et longues de deux ou trois pouces: on n'en voit que dans la saison des pluies; c'est alors que, montant aux jambes de ceux qui voyagent pieds nus, suivant l'usage du pays, elles les piquent et leur sucent le sang avec plus de vitesse qu'ils n'en peuvent avoir à s'en délivrer. On aurait peine à concevoir une action si prompte, si l'auteur n'ajoutait que le principal embarras vient de leur multitude, qui ferait perdre le temps, dit-il, à vouloir leur faire quitter prise. Aussi prend-on le parti de souffrir leurs morsures, d'autant plus qu'on les croit fort saines. Après le voyage, on se frotte les jambes avec de la cendre, ce qui n'empêche pas qu'elles ne continuent de saigner long-temps. On voit aussi des sangsues d'eau qui ressemblent aux nôtres.
Les petits perroquets verts y sont en grand nombre et ne peuvent apprendre à parler. En récompense, le malcrouda et le cancouda, deux autres oiseaux de la grosseur d'un merle, dont le premier est noir, et l'autre d'un beau jaune d'or, apprennent très-facilement. Les bois et les champs sont remplis de plusieurs sortes de petits oiseaux remarquables par la variété et l'agrément de leur plumage. Leur grosseur est celle de nos moineaux; on en voit de blancs comme la neige, qui ont la queue d'un pied de long et la tête noire, avec une touffe de plumes qui les couronne. D'autres, qui ne diffèrent qu'en couleur, sont rougeâtres comme une orange mûre, et couronnés d'une touffe noire. L'oiseau qu'on nomme carlo ne se pose jamais à terre, et se perche toujours sur les plus, hauts arbres: il est aussi gros qu'un cygne, de couleur noire, a les jambes courtes, la tête d'une prodigieuse grosseur, le bec rond, avec du blanc des deux côtés de la tête, qui lui forme comme deux oreilles, et une crête blanche de la figure de celle d'un coq.
Un pays chaud, pluvieux et rempli d'étangs et de bois, ne saurait manquer de produire un grand nombre de serpens. Celui que les habitans nomment pimberah est de la grosseur d'un homme et d'une longueur proportionnée. C'est un boa qui ressemble à ceux que nous avons déjà décrits. Le noya est grisâtre, et n'a pas plus de quatre pieds de longueur; il tient quelquefois la moitié de son corps élevée pendant deux ou trois heures, ouvrant sa gueule entière, au-dessus de laquelle on croit lui voir une paire de lunettes; cependant il n'est pas nuisible, et par cette raison les Indiens lui donnent le nom de noya rodgherah, qui signifie serpent royal. Lorsqu'il rencontre le polonga, autre serpent qui est venimeux, ils commencent un combat qui ne finit que par la mort de l'un ou de l'autre. Le caroula, long d'environ deux pieds et fort venimeux, se cache dans les trous et les couvertures des maisons, où les chats lui donnent la chasse et le mangent. Les gherendés sont en grand nombre, mais sans venin, et ne font la guerre qu'aux œufs des petits oiseaux. L'hiécanella est une sorte de lézard venimeux, qui se cache dans le chaume des maisons, mais qui n'attaque pas les hommes, s'il n'est provoqué. On ne se représente pas sans frémir une grosse araignée de Ceylan nommée démocoulo, longue, noire, velue, tachetée et luisante, qui a le corps de la grosseur du poing, et les pieds à proportion. Elle se cache ordinairement dans le creux des arbres et dans d'autres trous. Rien n'est plus venimeux que cet insecte; sa blessure n'est pas mortelle; mais la qualité de son venin trouble l'esprit et fait perdre la raison. Les bestiaux sont souvent mordus ou piqués de cet insecte monstrueux, et meurent sans qu'on y puisse remédier. Les hommes trouvent du secours dans leurs herbes et leurs écorces, lorsqu'ils emploient promptement cette ressource.
L'île de Ceylan a plusieurs sortes de pierres précieuses; mais le roi, qui en possède en fort grand nombre, ne permet pas qu'on en cherche de nouvelles. Dans les lieux où l'on sait qu'elles se trouvent, il fait planter des pieux pointus, qui menacent ceux qui en approcheraient d'être empalés vifs. On tire de plusieurs rivières, des rubis, des saphirs et des yeux de chat pour ce prince. Knox vit plusieurs petites pierres transparentes de diverses couleurs, dont quelques-unes étaient de la grosseur d'un noyau de cerise, et d'autres plus grosses. Il vit aussi des rubis et des saphirs. Le fer et le cristal sont communs dans l'île, et les habitans font de l'acier de leur fer. Ils ont aussi du soufre; mais le roi défend qu'on le tire des mines. Ils ont quantité d'ébène, beaucoup de bois à bâtir, de la mine de plomb, des dents d'éléphant, du turmeric, du musc, du coton, de la cire, de l'huile, du riz, du sel, du poivre, qui croît fort bien, et qu'ils recueilleraient en abondance, s'ils avaient occasion de s'en défaire. Mais les marchandises qui sont véritablement propres au pays sont la cannelle et le miel sauvage.
Un roi de Candy avait conçu une telle haine contre les Portugais, que, lorsqu'en 1602 l'amiral hollandais Spilberg aborda à Ceylan, ce prince, ne voyant dans ces nouveaux venus que les ennemis naturels du Portugal, et apprenant qu'ils avaient des vues d'établissement dans l'île, leur dit ces propres paroles: «Vous devez compter que, s'il plaît aux états et aux princes vos maîtres de faire bâtir une forteresse sur mes terres, la reine, le prince et la princesse que vous voyez ici seront les premiers à porter sur leurs épaules des pierres de la chaux, et tous les matériaux nécessaires. Ceux qui seront envoyés de la part de vos maîtres auront la liberté de choisir la baie ou le lieu qui leur conviendront.» Les rois de Ceylan durent s'apercevoir dans la suite qu'ils n'avaient fait que changer de tyrans. Les Hollandais sont depuis long-temps seuls en possession de tout le commerce de l'île, et en état de donner des lois à ses souverains, quoiqu'ils paraissent borner leur domaine le long des côtes, à douze lieues d'étendue dans les terres.