Bantam a trois grandes places publiques où le marché se tient chaque jour, autant pour le commerce que pour les nécessités de la vie. Le plus grand, qui est du côté oriental de la ville, et qui s'ouvre dès la pointe du jour, est le rendez-vous d'une infinité de marchands portugais, arabes, turcs, chinois, pégouans, malais, bengalis, guzarates, malabares, abyssins, et de toutes les régions des Indes. Cette assemblée dure jusqu'à neuf heures du matin. C'est dans la même place qu'on voit la grande mosquée de Bantam environnée d'une palissade. On trouve en chemin quantité de femmes qui se tiennent assises avec des sacs et une mesure nommée gantan, qui contient environ trois livres de poivre, pour attendre les paysans qui apportent leur poivre au marché. Elles sont fort entendues dans ce commerce; mais les Chinois, encore plus fins, vont au-devant des paysans, et s'efforcent d'acheter en gros toute leur charge. On trouve d'autres femmes dans l'enceinte de la palissade qui vendent du bétel, de l'arec, des melons d'eau, des bananes; et plus loin d'autres encore qui vendent toutes sortes de pâtisseries toutes chaudes. D'un côté de la place, on vend diverses espèces d'armes, telles que des pierriers de fonte, des poignards, des pointes de javelots, des couteaux et d'autres instrumens de fer. Ce sont des hommes qui se mêlent exclusivement de ce commerce. Ensuite on trouve le lieu où se vend le sandal blanc et jaune; et successivement, dans les lieux séparés, du sucre, du miel et des confitures; des féves noires, rouges, jaunes, grises, vertes; de l'ail et des ognons. Devant ce dernier marché se promènent ceux qui ont des toiles et d'autres marchandises à vendre en gros. Là sont aussi ceux qui assurent les vaisseaux et les autres entreprises de commerce. À droite du même lieu est le marché aux poules, où se vendent en même temps les cabris, les canards, les pigeons, les perroquets, et quantité d'autres volailles. Ici, le chemin se divise en trois, dont l'un conduit aux boutiques des Chinois, l'autre au marché aux herbes, et le troisième à la boucherie. Dans le premier, on trouve, à main droite, les joailliers, la plupart Coracons ou Arabes, qui présentent aux passans des rubis, des hyacinthes et d'autres pierreries; et à main gauche, les Bengalis, qui étalent toutes sortes d'émaux et de merceries. Plus loin, on arrive aux boutiques des Chinois, qui offrent des soies de toutes sortes de couleurs, des étoffes précieuses, telles que des damas, des velours, des satins, des draps d'or, du fil d'or, des porcelaines, et mille sortes de bijoux, dont il y a deux rues entières garnies des deux côtés. Par le second chemin, on trouve d'abord à droite des boutiques d'émaux, et à gauche le marché au linge pour les hommes; ensuite est le marché au linge pour les femmes, dans l'enceinte duquel il est défendu aux hommes d'entrer, sous peine d'une grosse amende. Un peu plus loin, on arrive au marché aux herbes et aux fruits, qui s'étend jusqu'au bout des places; et en retournant on trouve la poissonnerie. Un peu au delà, la boucherie à main gauche, où l'on vend surtout beaucoup de grosses viandes, telles que du bœuf ou du buffle. Plus loin encore est le marché aux épiceries et aux drogues, où les boutiques ne sont tenues que par des femmes. Ensuite on trouve à main droite le marché au riz, à la poterie et au sel; et à gauche, le marché à l'huile et aux cocos, d'où l'on revient par le premier chemin à la grande place où les marchands s'assemblent, et qui leur sert de bourse.

Nous avons cru ne devoir rien retrancher de cette description, qui offre le tableau complet d'une ville commerçante, et qui pourrait servir de modèle à plus d'une capitale, où notre police européenne, si admirable en quelques parties, et si imparfaite dans d'autres, laisse encore tant de désordre et de malpropreté.

La religion, dans l'île de Java, n'est point uniforme. Les habitans du centre de l'île et de ce que les Hollandais nomment le haut pays sont véritablement païens, et fort attachés à l'opinion de la métempsycose, qui leur fait respecter les animaux jusqu'à les élever avec soin, dans la seule vue de prolonger leur vie. C'est un crime parmi eux de les tuer, et surtout de les faire servir à la nourriture. Il se trouve aussi quelques païens le long de la mer; particulièrement sur la côte occidentale, qui est la plus connue; mais, en général, la plupart des Javanais sont mahométans. Les Hollandais apprirent, dans leur premier voyage, qu'il n'y avait pas plus de cinquante à soixante ans que l'île avait embrassé la religion de Mahomet, et qu'elle tire de la Mecque et de Médine la plus grande partie de ses docteurs. Aussi les superstitions et les pratiques de cette croyance y sont-elles encore dans toute leur force.

La pluralité des femmes n'en est pas l'article le plus négligé, et l'auteur observe qu'outre la permission de Mahomet, les Javanais ont une autre raison de ne se pas borner à une seule femme; c'est que dans l'île, et à Bantam en particulier, on trouve dix femmes pour un homme. Outre leurs femmes légitimes, ils prennent librement des concubines, qui servent comme de servantes aux premières, et qui font partie de leur cortége lorsqu'elles sortent de leurs maisons. Il faut même qu'une concubine ait la permission des femmes légitimes pour coucher avec son maître; mais il est établi en même temps qu'elles ne peuvent la refuser sans faire tort à leur honneur. Les enfans qui naissent des concubines ne peuvent être vendus, quoique leurs mères soient esclaves achetées à prix d'argent; ils sont nés pour les femmes légitimes comme Ismaël l'était pour Sara; mais ces marâtres s'en défont souvent par le poison.

Les enfans de l'île vont nus, à la réserve des parties naturelles, qu'ils se couvrent d'un petit écusson d'or ou d'argent. Les filles y joignent des bracelets; mais, lorsqu'elles ont atteint l'âge de treize ou quatorze ans, qui est le temps où l'usage les oblige de se vêtir, leurs parens ne perdent pas un moment pour les marier, s'ils veulent les sauver du libertinage. Une autre raison qui les porte à marier leurs enfans fort jeunes, est le désir de leur assurer leur succession. C'est un droit établi à Bantam, qu'à la mort d'un homme le roi se saisit de sa femme, de ses enfans et de son bien. Ainsi, pour dérober leurs enfans à la rigueur de la loi, les pères s'empressent de les marier quelquefois dès l'âge de huit ou dix ans. On a vu plus haut que la même coutume règne à Sumatra, dans le royaume d'Achem.

La dot des femmes, du moins entre gens de qualité, consiste dans une somme d'argent et dans un certain nombre d'esclaves. Pendant le séjour des Hollandais à Bantam, le second fils du sabandar épousa une jeune fille de ses parentes, à qui l'on donna pour dot cinquante hommes, cinquante jeunes filles et trois cent mille caxas, qui montent à peu près à la valeur de cinquante-six livres cinq sous, monnaie de Hollande.

Les femmes de qualité sont gardées si étroitement, que leurs fils même n'ont pas la liberté d'entrer dans leurs chambres; elles sortent rarement, et tous les hommes que le hasard leur fait rencontrer, sans en excepter le roi, sont obligés de se retirer à l'écart. Le plus grand seigneur ne peut leur parler sans la permission de leur mari. Elles ont toute la nuit du bétel auprès d'elles, pour en mâcher continuellement, et une esclave qui leur gratte la peau.

Les magistrats de Bantam tiennent le soir leurs assemblées au palais, pour rendre justice à ceux qui la demandent. L'entrée est ouverte à tout le monde; point d'avocats ni de procureurs, et les procès ne sont jamais fatigans par les longueurs. On attache à un poteau les criminels condamnés à mort, et l'unique supplice est de les poignarder dans cette situation. Les étrangers qui ont commis quelque meurtre peuvent se racheter pour une somme d'argent qu'ils paient au maître ou à la famille du mort; loi de pure politique, dont le but est de favoriser le commerce: les Hollandais eurent obligation plus d'une fois à cet établissement; mais les habitans du pays ne sont pas traités avec la même indulgence.

C'est pendant la nuit, et à la clarté de la lune, qu'on traite des affaires d'état, et qu'on prend les plus importantes résolutions. Le conseil s'assemble sous un arbre fort épais; il doit être au moins de cinq cents personnes, lorsqu'il est question d'imposer quelques nouveaux droits, ou de faire quelque levée de deniers sur la ville. Les conseillers donnent audience, et reçoivent les impositions qui regardent le bien public. S'il est question de guerre, on appelle au conseil les principaux officiers militaires, qui sont au nombre de trois cents. Il ne faut pas omettre un usage fort singulier: si le feu prend à quelque maison, les femmes sont obligées de l'éteindre sans le secours des hommes, qui se tiennent seulement sous les armes, pour empêcher qu'on ne les vole.

Lorsqu'un des principaux seigneurs, qui sont distingués par le nom de capitaines, se rend à la cour avec son train, il fait porter devant lui une ou deux javelines et une épée dont le fourreau est rouge ou noir. À cette marque, le peuple de l'un et de l'autre sexe s'arrête dans les rues, se retire à côté des maisons, et se met à genoux pour attendre que le seigneur soit passé. Tous les habitans de quelque distinction marchent dans la ville avec beaucoup de faste; ils sont suivis de leurs domestiques, dont l'un porte une boîte de bétel, l'autre un pot de chambre, d'autres un parasol qu'ils tiennent sur la tête de leur maître. Ils vont pieds nus, et ce serait une infamie, dans ces occasions, de marcher chaussés, quoique dans l'intérieur des maisons ils aient des sandales de cuir rouge, qui viennent de la Chine, de Malacca et d'Achem. Le maître porte entre ses mains un mouchoir broché d'or, et sur la tête un turban de Bengale dont la toile est très-fine. Quelques-uns ont sur les épaules un petit manteau de velours ou de drap. Leur poignard pend à la ceinture, par-derrière ou par-devant; et cette arme, qu'ils regardent comme leur principale défense, ne les quitte jamais.