Les insulaires de Java sont naturellement perfides, méchans, et d'un caractère atroce. Le meurtre les effraie peu dans leurs querelles, et le sort commun de celui qui a le dessous est de périr par la main de son adversaire. Mais la certitude du châtiment produit un effet fort étrange: celui qui a tué son ennemi dans un combat s'abandonne à sa fureur, et perce à droite et à gauche tout ce qui se rencontre dans son chemin, sans épargner les enfans, jusqu'à ce que le peuple attroupé se saisisse de lui et le livre à la justice.

Il arrive rarement qu'on l'arrête en vie, parce que, dans la crainte d'être poignardés, ceux qui le poursuivent se hâtent de le percer de coups. De toutes les nations connues, c'est la plus adroite aux larcins. Ils sont si vindicatifs, qu'étant blessés par leurs ennemis, ils ne craignent pas de s'enferrer dans leurs armes, pour le seul plaisir de les frapper à leur tour et de se venger en périssant.

Ils portent ordinairement les cheveux et les ongles fort longs; mais leurs dents sont limées. Ils ont le teint aussi brun que les Brésiliens. La plupart sont grands, robustes et bien proportionnés.

Malgré leur naturel féroce, leur soumission est admirable pour ceux qui les gouvernent, et pour tout ce qui porte le caractère d'une juste autorité. La certitude de la mort n'est pas capable de refroidir leur obéissance. Avec toutes ces qualités, ils sont nécessairement bons soldats, et d'une intrépidité qui ne connaît aucun danger; mais ils ne savent ni se servir du canon ni manier un fusil. Leurs armes sont de longues javelines, des poignards qu'ils nomment crics ou cris, des sabres et des coutelas. Leurs boucliers sont de bois ou de cuir étendu autour d'un cercle. Ils ont aussi des cottes d'armes, composées de plusieurs plaques de fer qu'ils joignent avec des anneaux. Leurs poignards sont bien trempés, et le fer en est si uni, qu'il paraît émaillé. Ils les portent ordinairement à leur ceinture. Le roi en donne un à chaque enfant dès l'âge de cinq ou six ans, avec le droit de le porter.

La milice ne reçoit point de solde; mais pendant la guerre on lui donne des habits, des armes, et la nourriture, qui est du riz et du poisson. La plupart des soldats sont attachés aux seigneurs et aux personnes riches, qui les logent et les nourrissent. C'est dans le nombre de ces esclaves qu'on fait consister la puissance et la plus grande distinction des seigneurs de Java. Ils apportent beaucoup de soin à nettoyer leurs armes, qui sont presque toujours teintes de quelque poison subtil, et aussi tranchantes que nos rasoirs. La nuit comme le jour ils ne prendraient pas un moment de repos sans les avoir auprès d'eux. Ils les tiennent sous leur tête en dormant. Craignant sans cesse ou méditant la trahison, ils ne prennent jamais confiance aux liens du sang ni à ceux de l'amitié. Un frère ne reçoit pas son frère dans sa maison sans avoir son poignard prêt, et trois ou quatre javelines à portée de ses mains. On voit même quelques pierriers dans leurs avant-cours, quoiqu'ils aient rarement de la poudre pour les charger. Ils font aussi usage de certains tuyaux qui leur servent à souffler de petites flèches d'os de poisson, dont la pointe est empoisonnée et affaiblie par quelques entailles, afin que, venant à se rompre plus aisément, elle demeure dans le corps pour y répandre son infection. En effet, les plaies s'enflamment de manière qu'elles sont presque toujours mortelles. Quelques Hollandais qui avaient été blessés de ces flèches ne laissèrent pas de se rétablir; mais les habitans, qui connaissaient la force du poison, en témoignèrent beaucoup de surprise.

La dissimulation, la ruse et la fraude sont des vices communs à tous les marchands de Bantam. Ils falsifient particulièrement le poivre en y mêlant du sable et de petites pierres qui en augmentent le poids. Cependant leur commerce est florissant, non-seulement dans leur pays et dans les villes voisines, mais jusqu'à la Chine, et dans la plus grande partie des Indes. On leur apporte du riz de Macassar et de Sombaïa. Il leur vient des cocos de Balambouan, Joartam, Gherrici, Pati, Jouama et d'autres lieux leur envoient du sel, qu'ils transportent eux-mêmes dans l'île de Sumatra, où ils l'échangent pour du laque, du benjoin, du coton, de l'écaille de tortue et d'autres marchandises. Le sucre, le miel et la cire leur viennent de Jacatra, de Joupara, de Cravaon, de Timor et de Palimban; le poisson sec, de Cravaon et de Bandjer-Massing; le fer, de Crimata, dans l'île de Bornéo; la résine, de Banica, ville capitale d'une île de même nom; l'étain et le plomb, de Para et de Gaselan, villes de la côte de Malacca; le coton et diverses sortes d'étoffes ou d'habits, de Bali et de Camboge.

Ils écrivent sur des feuilles d'arbres avec un poinçon de fer; ensuite on roule les feuilles, ou, s'il est question d'en faire un livre, on les met entre deux planches, qui se relient fort proprement avec de petites cordes. On écrit aussi sur du papier de la Chine, qui est très-fin et de diverses couleurs. L'art d'imprimer n'est pas connu des insulaires; mais ils écrivent fort bien de la main. Leurs lettres sont au nombre de vingt, par lesquelles ils peuvent tout exprimer. Ils les ont empruntées des Malais, dont ils parlent aussi la langue. Elle est facile et d'un usage commun dans toutes les Indes; mais, ils ont des écoles pour l'arabe, dont l'étude fait une partie de leur éducation.

Quoique les bâtimens de mer indiens soient fort inférieurs à ceux de l'Europe, on voit à Bantam, quelques fusils et quelques galères, mais tous les soins qu'on y apporte à les conserver sous de grands toits n'empêchent pas que dans un climat si chaud il ne s'y fasse des ouvertures qui demandent une réparation continuelle. On ne les emploie guère que pour les grandes expéditions, telles qu'un siége, où l'on voit quelquefois des flottes indiennes de deux ou trois cents voiles. Les galiotes de Java ressemblent beaucoup à nos galères, excepté qu'elles ont une galerie à l'arrière, et que les esclaves ou les rameurs sont seuls dans le bas, bien enchaînés, et les soldats au-dessus d'eux sur un pont, pour combattre avec plus de liberté. Elles ont quatre pierriers à l'avant, et seulement deux mâts. Les pares ou les pirogues servent de garde-côtes contre les pirates et les autres accidens. Elles ont un pont, un grand mât et un mât d'artimon, six hommes à l'avant qui rament dans le besoin, et deux à l'arrière qui gouvernent; car tous les bâtimens du pays, sans excepter les joncques, ont deux gouvernails, c'est-à-dire un de chaque côté. Les joncques ont un mât de beaupré, et quelquefois un mât de misaine, avec un grand mât et un mât d'artimon; elles ont un pont courant devant et arrière, en forme de toit de maison, sous lequel on se met à couvert de la chaleur du soleil et de la pluie, sans autre chambre d'ailleurs que celle du capitaine et du maître. Le fond de cale est séparé en divers petits espaces où l'on place les marchandises; et les cheminées sont entre ces espaces.

C'est à Java que se trouvent les poules de Bantam; c'est l'oiseau le plus colère qu'il y ait au monde. Aussi ne les élève-t-on que pour le plaisir de les faire battre; et ces combats sont si furieux, qu'ils ne finissent ordinairement que par la mort de la poule vaincue.

L'île de Java produit le mango, fruit excellent. Le manguier est à peu près semblable à nos noyers; ses feuilles répandent une fort bonne odeur quand on les broie. La grosseur du fruit est celle d'un gros œuf d'oie, sa forme oblongue, et sa couleur d'un vert jaune qui tire quelquefois sur le rouge. Il contient un gros noyau, dans lequel est une amande assez longue, qui est amère lorsqu'on la mange crue; mais, rôtie sur les charbons, elle devient plus douce, et sa vertu est extrêmement vantée contre les vers et le flux de sang. Les mangos mûrissent au mois d'octobre, de novembre et de décembre. Leur goût surpasse celui des meilleures pêches. On les confit verts avec de l'ail et du gingembre, et on s'en sert au lieu d'olives, quoique leur goût soit alors plutôt aigre qu'amer. Il y a une autre espèce de mangos que les Portugais ont nommé mangos-bravas, dont le poison est très-subtil. Il cause la mort à l'instant, et l'on n'a pas encore trouvé de remède qui puisse en arrêter l'effet. Ce funeste fruit est d'un vert clair et plein d'un jus blanc; il a peu de pulpe; son noyau est couvert d une écorce fort dure, et sa grosseur est à peu près celle d'un coing.