Les ananas de Java passent pour les meilleurs des Indes. La plante du poivre de Java s'attache et croît le long de certains gros roseaux, que les habitans de l'île nomment bambous[10], au dedans desquels on prétend que se trouve le tabaxir, nommé par les Portugais sacar ou sucre de bambou. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les bambous de Java n'ont pas de tabaxir, quoiqu'il s'en trouve dans ceux qui croissent sur toute la côte de Malabar, sur la côte de Coromandel, à Bisnagar et à Malacca. Ce sucre, qui n'est qu'une sorte de sucre blanc, semblable à du lait caillé, est néanmoins si estimé des Arabes et des Perses, qu'ils l'achètent au poids de l'argent; mais le détail de ses vertus appartient à l'histoire naturelle des Indes.

Le fruit que les Malais appellent durion, et que les Portugais ont voulu faire passer pour une production particulière de Malacca et des lieux voisins, est plus parfait dans l'île de Java que dans aucun autre lieu. L'arbre qui le porte se nomme batan; il est aussi grand que les plus grands pommiers. Le fruit est de la blancheur du lait, de la grosseur d'un œuf de poule, et d'un goût qui surpasse en bonté la gelée de riz, de blanc de chapon, et d'eau rose, qui se nomme en Espagne mangaz-blanco ou blanc-manger. C'est un des meilleurs, des plus sains et des plus agréables fruits des Indes. On parle avec admiration de l'inimitié qui se trouve entre le durion et le bétel. Qu'on mette une feuille de bétel dans un magasin rempli de durions, ils se pouriront presque aussitôt. D'ailleurs, si l'on a mangé de ces fruits avec assez d'excès pour en avoir l'estomac trop chargé, une feuille de bétel qu'on se met sur le creux de l'estomac dissipe immédiatement l'incommodité, et l'on ne craint jamais d'en manger trop, lorsqu'on a sur soi quelques feuilles de bétel.

L'arbre qui se nomme lantor est aussi d'une beauté extraordinaire dans l'île de Java: ses feuilles sont de la longueur d'un homme. Elles sont si unies, qu'on peut écrire dessus avec un crayon ou un poinçon; aussi les habitans de l'île s'en servent-ils au lieu de papier, et leurs livres en sont composés. Ils ont néanmoins une autre sorte de papier qui est faite d'écorce d'arbre, mais qu'on n'emploie que pour faire des enveloppes.

Le cubèle, le mangoustan et le jaquier n'ont point de propriété plus remarquable que celle d'exciter au plaisir; et c'est l'effet d'un grand nombre de productions de ces climats où l'homme, esclave et avili, semble n'avoir de consolation que la volupté.

Il croît dans l'île de Java de gros melons d'eau fort verts et d'un agrément particulier dans le goût. Le benjoin est encore une des productions les plus estimées. C'est une sorte de résine qui ressemble à l'encens ou à la myrrhe, mais qui est beaucoup plus précieuse par ses usages dans la médecine et dans les parfums. Elle découle, par incision, du tronc d'un grand arbre fort touffu, dont les feuilles diffèrent peu de celle des citronniers. Les plus jeunes produisent le meilleur benjoin, qui est noirâtre et d'une très-bonne odeur. Le blanc, qui vient des vieux arbres, n'approche pas de la bonté du premier; mais, pour tout vendre, on les mêle ensemble. Cette gomme est nommée par les Maures louan Iovy, c'est-à-dire, encens de Java. C'est une des plus précieuses marchandises de l'Orient. On trouve du bois de sandal rouge à Java; mais il est moins estimé que le jaune et le blanc, qui viennent des îles de Timor et de Solor.

La noix d'acajou, qui s'appelle anacardium ou fruit du cœur, à cause de sa ressemblance avec le cœur humain, croît aussi dans les îles de la Sonde, et particulièrement à Java. Les Portugais le nomment fava de Malacca, parce qu'il ressemble aussi à la féve, quoiqu'il soit un peu plus gros. Les Indiens en prennent avec du lait pour l'asthme et pour les vers. Mais, préparé comme les olives, il se mange fort bien en salade. Sa substance est épaisse comme le miel et aussi rouge que du sang.

C'est dans l'île de Java et dans l'île de la Sonde que croît la racine que les Portugais nomment pao de cobra, les Hollandais bois de serpent, et les Français serpentaire ou serpentine: elle est d'un blanc qui tire un peu sur le jaune, amère et fort dure. Les Indiens la boivent avec de l'eau et du vin, pour s'en servir dans les fièvres chaudes et contre les morsures des serpens. Elle a été connue par le moyen d'un petit animal nommé quil ou quirpel, de la grandeur et de la forme du furet, qu'on entretient dans les maisons des Indes pour prendre les rats et les souris. Ces petits animaux portent une haine naturelle aux serpens; et comme il arrive souvent qu'ils en sont mordus, ils ont recours à cette racine, dont l'effet est toujours certain pour leur guérison. Depuis cette découverte, il s'en fait un grand commerce aux Indes.

On ferait un dictionnaire d'histoire naturelle, si l'on voulait détailler tous les végétaux de ces contrées orientales, dont la plupart ont des propriétés bienfaisantes faites pour combattre les influences pernicieuses d'un climat brûlant.

Nous ne finirons point cet article sans rapporter un règlement remarquable par sa sagesse, qui se trouve à la tête des statuts rédigés pour les comptoirs hollandais de Bantam, et qui aurait dû servir de loi dans tous les établissemens de cette espèce: «Personne n'entreprendra de parler de controverse, ni de disputer de religion, sous peine de confiscation d'un mois de gages; et si de telles disputes donnaient naissance à des haines et à des querelles, ceux qui les auraient commencées seront punis arbitrairement.»

Dans le détroit et devant une baie de Sumatra, est situé l'île de Lampoun ou des Assassins, ainsi nommée parce que leur occupation continuelle est le meurtre et le brigandage. Ils entrent audacieusement dans les villes et les maisons. Ils volent en plein jour, et coupent la tête à ceux qui leur résistent. Des voyageurs anglais rapportent qu'un jour ces brigands entrèrent dans une maison voisine du comptoir anglais, où ne trouvant qu'une femme, ils lui coupèrent la gorge; mais les cris du mari qui arriva au même moment les forcèrent de prendre la fuite sans qu'ils eussent le temps d'emporter la tête. En vain les Anglais se mirent à les poursuivre. Ils sont fort prompts à la course, sans compter que leur ressemblance avec les Javanais leur donne la facilité de se mêler dans la foule et de se contrefaire avec tant d'adresse, que souvent ils reviennent parmi les curieux au lieu même d'où la crainte du châtiment vient de les chasser. Un voyageur anglais raconte que plusieurs femmes de la ville prirent cette occasion de se défaire de leurs maris en leur coupant la tête pendant la nuit, et la vendant aux Lampouns. Il ajoute la raison qui portait ces brigands à couper tant de têtes. Ils étaient gouvernés par un roi qui leur donnait une somme pour chaque tête d'étranger qu'ils lui apportaient; de sorte, continue l'auteur, qu'ils déterraient quelquefois les morts pour tromper leur roi par un faux présent.