Les Amboiniens sont de moyenne stature, plus maigres que gros, et fort basanés. Ils n'ont pas le nez camus; ils l'ont bien formé, et les traits du visage réguliers; on en voit même plusieurs qui peuvent passer pour de beaux hommes; et les femmes n'y sont pas sans agrémens. On trouve parmi ces insulaires une espèce d'hommes qu'on nomme cakerlaks, presque aussi blancs que les Hollandais, mais d'une pâleur de mort qui a quelque chose d'affreux, surtout quand on en est proche. Leurs cheveux sont fort jaunes et comme roussis par la flamme. Ils ont quantité de grosses lentilles aux mains et au visage; leur peau est galeuse, rude et chargée de rides; leurs yeux, qu'ils clignotent continuellement, paraissent de jour à moitié fermés, et sont si faibles, qu'ils ne peuvent presque pas supporter la lumière; mais ils voient fort clair de nuit; ils les ont gris, au lieu que ceux des autres insulaires sont noirs. L'auteur a connu un roi de Hitto et son frère qui étaient cakerlacks, et qui avaient non-seulement des frères et des sœurs, mais même des enfans dont le teint était le brun ordinaire de ces îles. On voit aussi quelques femmes de cette espèce, quoiqu'elles soient plus rares. Les cakerlaks sont méprisés de leur propre nation, qui les a en horreur; c'est une sorte d'albinos: il s'en trouve aussi parmi les Nègres, en Afrique et ailleurs. Leur nom vient de certains insectes volans des Indes, qui muent tous les ans, et dont la peau ressemble assez à celle des cakerlaks.
L'habillement des Amboiniens paraît être un mélange de leurs anciens usages, et de ceux qu'ils ont empruntés des Hollandais. Quoique les joyaux de prix soient rares parmi ces insulaires, on en voit plusieurs en or, en argent, en diamans et en perles; un des plus anciens ornemens des Orientaux, connu du temps d'Abraham, est celui que les femmes portaient au milieu du front, et qui leur descendait entre les sourcils. Cette espèce de joyaux semble ne s'être conservée qu'ici, où Valentyn eut l'occasion d'en examiner quelques-uns des plus étranges; le principal avait six pendans, qui couvraient presque tout le visage; mais la plupart n'en ont qu'un, qui tombe jusque sur le nez, et d'autres sont sans pendans. On compte parmi les plus précieux ornemens des princes du pays les serpens d'or, qui sont ordinairement à deux têtes, et qui valent jusqu'à cent cinquante florins ou plus. Ces insulaires mettent au-dessus de l'or même le sovassa, qui est une composition de ce métal avec certaine quantité de cuivre. L'auteur croit que c'est le véritable orichalcum des anciens. On en fait des anneaux, des pommes de canne, des boutons et toutes sortes de petits vaisseaux. Au reste, il ne se trouve de ces joyaux que parmi les chefs. Tous les autres sont fort pauvres. Les radjas, les patis et les orancaies tirent un revenu assez honnête de leurs terres et de leurs clous de girofle, pour lesquels on leur paie encore le droit d'un sou pour chaque livre; ils pourraient amasser des richesses, s'ils ne dépensaient tout en festins, en présens et en procès, ne faisant pas difficulté de sacrifier à la chicane une centaine de ducats pour un giroflier contesté. Malgré cette prodigalité des grands et la pauvreté des autres, il est remarquable qu'on ne voit jamais ici de mendians. On en sera moins surpris, si l'on considère que les arbres y produisent en abondance des fruits dont on n'interdit pas l'usage aux passans, et que personne ne refuse aux indigens qui la demandent la liberté de couper autant de bois à brûler qu'ils en ont besoin pour un jour. Un insulaire qui n'est pas trop paresseux peut gagner facilement trois escalins par jour, en revendant ses fagots, tandis qu'il ne lui faut que deux sous pour vivre.
L'ignorance, mère de l'idolâtrie et de la superstition, a introduit dans le culte et dans la manière de vivre de ces insulaires une infinité d'usages aussi bizarres que leurs préjugés sont ridicules. Les démons partagent leurs principaux soins, et sont le continuel objet de leurs inquiétudes. La rencontre d'un corps mort qu'on porte en terre, celle d'un impotent ou d'un vieillard, si c'est la première créature qu'on voie dans la journée; le cri des oiseaux nocturnes, le vol d'un corbeau au-dessus de leurs maisons, sont pour eux autant de présages funestes dont ils croient pouvoir prévenir les effets en rentrant chaque fois chez eux, ou par certaines précautions. Quelques gousses d'ail, de petits morceaux de bois pointus et un couteau, mis à la main ou sous le chevet d'un enfant pendant la nuit, leur paraissent des armes efficaces contre les esprits malins. Jamais un Amboinien ne vendra le premier poisson qu'il prend dans des filets neufs; il en appréhenderait quelque malheur: mais il le mange lui-même ou le donne en présent. Les femmes qui vont au marché le matin avec quelques denrées donneront toujours la première pièce pour le prix qu'on leur en offre, sans quoi elles croiraient n'avoir aucun débit pendant le reste du jour. Aussi, lorsqu'elles ont vendu quelque chose, elles frappent sur leurs paniers, en criant de toute leur force que cela va bien. On ne fait pas plaisir aux insulaires de louer leurs enfans, parce qu'ils craignent que ce ne soit avec le dessein de les ensorceler, à moins qu'on n'ajoute à ces éloges des expressions capables d'éloigner toute défiance. Lorsqu'un enfant éternue, on se sert d'une espèce d'imprécation, comme pour conjurer l'esprit malin qui cherche à le faire mourir. Ces idées sont si invétérées dans la nation, qu'on entreprendrait vainement de les détruire. Les personnes mêmes qui ont embrassé le christianisme n'en sont pas exemptes. On n'admet point auprès d'un malade ceux qui seraient entrés peu auparavant dans la maison d'un mort. Les filles du pays ne mangeront pas d'une double banane, ou de quelque autre fruit double. Une esclave n'en présentera point à sa maîtresse, de peur que dans sa première couche elle ne mette deux enfans au monde, ce qui augmenterait le travail domestique. Qu'une femme meure enceinte ou en couche, les Amboiniens croient qu'elle se change en une espèce de démon, dont ils font des récits aussi absurdes que leurs précautions pour éviter ce malheur. Une de leurs plus singulières opinions est celle qu'ils se forment de leur chevelure, à laquelle ils attribuent la vertu de soutenir un malfaiteur dans les plus cruels tourmens, sans qu'on puisse lui arracher l'aveu de son crime, à moins qu'on ne le fasse raser; et ce qui doit faire admirer la force de l'imagination, cette idée est vérifiée par l'effet: l'auteur en rapporte deux exemples arrivés de son temps.
Avec tant de penchant à la superstition, on se figure aisément que les Amboiniens sont fort portés à la nécromancie. Cette science réside dans certaines familles renommées parmi eux. Quoiqu'ils les haïssent mortellement, parce qu'ils les croient capables de leur nuire, ils ne laissent pas d'avoir recours aux sortiléges, soit pour favoriser leurs amours ou pour d'autres vues. Ce vice règne principalement parmi les femmes. Mais si l'on examine à fond leur magie, on trouve qu'elle ne consiste le plus souvent que dans l'art de préparer subtilement des poisons, et que le reste n'est qu'un tissu d'impostures.
Les Amboiniens ont divers usages qui leur sont communs avec d'autres peuples de l'Orient, comme de s'accroupir pour faire leurs eaux, détestant l'usage d'uriner debout, qui, selon eux, ne convient qu'aux chiens; de laisser croître leurs ongles, qu'ils teignent en rouge; de se laver souvent dans les rivières, mais les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, avec des vêtemens particuliers à ces bains, par respect pour la pudeur; de s'oindre le corps d'huiles odoriférantes, et d'en parfumer aussi leur chevelure, en s'arrachant le poil de toutes les autres parties, et de s'asseoir sur une natte les jambes croisées sous le corps.
Dès qu'un enfant est né, sa mère lui présente le sein et lui donne un nom de lait, indépendamment de celui qu'il reçoit ensuite au baptême. Ce nom a toujours rapport à quelques circonstances de sa naissance. On ne sait ce que c'est que d'emmailloter les enfans, mais on les enveloppe négligemment dans un linge, après leur avoir appliqué un bandage sur le nombril. D'autres soins seraient mortels dans un pays si chaud, et plusieurs Européens en ont fait anciennement l'expérience. Au lieu de porter les enfans sur le bras, l'usage est de les porter ici sur la hanche, en passant le bras gauche sous leurs aisselles, autour du dos, dans une attitude fort aisée. On ne voit parmi ces peuples que des corps bien formés dans tous leurs membres, et jamais d'estropiés que par accident. Après la naissance d'un enfant, on plante un cocotier, ou quelque autre arbre dont le nombre des nœuds successifs indique celui de ses années.
Il lui jette une zagaie par derrière et s'élançant sur lui, il lui coupe la tête.
À la mort du père, l'aîné des fils est le maître de tout ce qu'il possédait. Cet aîné ne donne à sa mère et à ses frères et sœurs que ce qu'il juge nécessaire à leur subsistance; mais il ne succède pas à son père dans les dignités héréditaires; elles passent aux collatéraux.