On peut mettre comme au second ordre des naturels du pays les Alfouriens ou Alfouras, montagnards sauvages qui occupent les hauteurs de plusieurs îles, et notamment de Céram, et qui sont fort différens des insulaires établis sur le rivage. En général, ils sont beaucoup plus grands, plus charnus et plus robustes, mais d'un naturel farouche et barbare. La plupart vont nus, sans distinction de sexe, n'ayant qu'une large et épaisse ceinture, teinte en plusieurs raies, qui leur couvre uniquement le milieu du corps. Ces ceintures sont composées de l'écorce d'un arbre nommé sacca, que l'auteur prend pour le sycomore blanc. Sur la tête ils portent une coque de coco, autour de laquelle ils entortillent leurs cheveux. Ils les attachent aussi quelquefois à un morceau de bois, qui leur sert en même temps d'étui pour leur peigne. Cet étrange bonnet est encore orné de trois ou quatre panaches. Leur chevelure est liée d'un cordon, auquel ils enfilent de petits coquillages blancs, dont ils se garnissent de même le cou et les doigts des pieds. Quelquefois leur collier est un chapelet de verre. Ils portent aussi de gros anneaux jaunes aux oreilles; et jamais ils ne paraissent plus propres qu'avec des rameaux d'arbre aux bras et aux genoux, dont ils ne manquent pas de se parer, surtout lorsqu'ils doivent se battre.
Tous ces montagnards, quoique partagés en factions, ont les mêmes manières, les mêmes mœurs et le même culte. C'est une loi inviolable parmi eux, qu'aucun jeune homme ne peut couvrir sa nudité ou sa maison, se marier ni travailler, s'il n'apporte pour chacune de ces installations autant de têtes d'ennemis dans son village, où elles sont posées sur une pierre consacrée à cet usage. Celui qui compte le plus de têtes est réputé le plus noble, et peut aspirer aux meilleurs partis. On n'examine point à la rigueur si ce sont des têtes d'hommes, de femmes ou d'enfans; il suffit que la taxe soit remplie. Par cette politique, il est facile à leurs chefs de détruire en peu de temps un village ennemi, et de faire la guerre sans qu'il leur en coûte la moindre dépense.
Dans leurs maraudes pour chercher des têtes, les jeunes Alfouriens battent la campagne en petites troupes de huit ou dix, le corps tellement couvert de verdure, de mousse et de rameaux, que, cachés sur les chemins au milieu des bois, on les prend facilement pour des arbres: dans cet état, s'ils voient passer quelqu'un de leurs ennemis, ils lui jettent une zagaie par-derrière, et, s'élançant sur lui, ils lui coupent la tête, qu'ils emportent dans les habitations, où ils font leur entrée solennelle, tandis que les jeunes femmes et les filles, chantant et dansant autour d'eux, célèbrent cette victoire par des réjouissances publiques. Les têtes sont suspendues aux maisons ou jetées en certains lieux, comme une offrande aux divinités du pays. Il arrive souvent à ces jeunes Alfouriens de rôder un mois ou deux avant qu'ils puissent trouver l'occasion de se pourvoir de têtes, parce qu'ils n'attaquent guère l'ennemi qu'à coup sûr. S'ils le manquent, ils reviennent les mains vides, quelquefois blessés, et si remplis de frayeur, qu'ils ne pensent plus de long-temps au mariage. Lorsqu'ils ont perdu quelques-uns de leurs gens dans un combat, et que les têtes en sont emportées, ils jettent les cadavres sur un arbre, comme indignes de la sépulture. Mais si les morts ont encore leur tête, il est permis aux parens de les enterrer, dans la crainte que leurs ennemis n'en puissent faire trophée.
On conçoit qu'avec des lois aussi barbares les Alfouriens ont besoin d'autres maximes assorties à cette politique et capables de perpétuer les occasions de les exercer avec quelque apparence de justice. Leur extrême délicatesse sur le point d'honneur est la principale source des guerres continuelles qui règnent entre eux. Lorsqu'un Alfourien en visite un autre, rien ne doit manquer à l'accueil qu'on lui fait. Cette réception consiste à lui présenter d'abord une banane et du tabac. Oublie-t-on volontairement, ou par malheur, de joindre à la banane les feuilles de siri nécessaires, c'est assez pour mettre en colère l'Alfourien étranger, qui, pour témoigner son ressentiment au maître de la maison, en sort sur-le-champ, et va s'escrimer devant la porte en dansant le sabre à la main, jusqu'à ce que l'affront soit réparé par quelques présens. Si pendant cette visite les petits enfans de la maison crachent ou se mouchent, c'est un outrage sanglant. S'ils jettent quelque chose à l'étranger, ou s'ils lui rient au nez, le père est tenu de laver chaque fois l'opprobre par d'autres présens, et la paix est faite alors; mais, s'il le refuse, l'offensé s'en plaint à ses amis, et revient deux ou trois ans après demander satisfaction à son hôte. La querelle peut encore être apaisée par un présent; sinon la vengeance est résolue contre un opiniâtre qui, non content d'un premier affront, ose encore, après tant d'années, pousser le mépris jusqu'à ne rien offrir en faveur de la réconciliation. L'offensé meurt-il sans avoir exécuté sa résolution, ce soin passe à ses descendans, qui ne manquent pas de le venger tôt ou tard. Quelquefois tous les habitans du village prennent parti pour le mort, et vont enlever dans celui de l'agresseur quelques têtes, sans distinction, et les premières qu'ils peuvent abattre: sur quoi naît ordinairement une guerre ouverte. Mais, avant d'en venir à cette extrémité, l'un d'entre eux élève la voix, appelle les cieux, la terre, la mer, les rivières et tous leurs ancêtres à leur secours. Après cette invocation, il se tourne vers les ennemis et leur annonce à haute voix les motifs qui les forcent à la guerre, protestant qu'ils ne viennent pas clandestinement comme des voleurs, mais à découvert, et dans la seule vue de se procurer par la force le présent de la réconciliation qu'on a l'injustice de leur refuser. De retour dans leur village, avec une ou deux têtes qu'ils ont coupées à leurs ennemis, ils les portent en cérémonie, accompagnés de leurs femmes qui ne cessent de chanter et de danser autour d'eux. On donne ensuite un grand festin où les têtes ont leur place, et sont servies chacune par un guerrier qui leur présente des bananes, du tabac et d'autres rafraîchissemens. On verse neuf gouttes d'huile sur chacune; après quoi deux hommes les prennent et les jettent. Ils sont persuadés que, s'ils manquaient à la moindre de ces cérémonies, ils n'auraient pas de bonheur à se promettre dans leur entreprise. Cependant, pour s'en assurer d'avance, ils ont recours au démon, qu'ils consultent de différentes manières; et dont ils attendent la réponse par certains signes: si les présages sont constamment favorables, ils n'hésitent plus à commencer la guerre.
Les Alfouriens se nourrissent de rats, de serpens, de grenouilles et de diverses autres sortes de reptiles. La chair de sanglier, et le riz, qu'ils commencent à cultiver eux-mêmes, entre aussi dans leurs alimens; mais ils y sont moins accoutumés. Le sagou est pour eux un mets friand: ils en font une bouillie épaisse qu'ils mettent dans des bambous, et la mangent froide lorsqu'ils sont en voyage. Ces bambous leur tiennent lieu de marmites, de pots et de verres. L'eau est leur boisson commune; mais le sagou vert, espèce de liqueur fermentée qu'ils tirent du sagou, anime leurs festins. Ils enterrent cette liqueur dans des marais pour la rendre plus forte. Elle y prend aussi une couleur plus jaune, et s'y conserve toujours fraîche, quoiqu'elle perde beaucoup de son goût agréable, et qu'elle devienne même fort âpre. Ces montagnards aiment l'eau-de-vie à la fureur, et savent la distinguer du vin d'Espagne. Valentyn rapporte que Montanus, ministre hollandais, étant arrivé le soir à Elipapoutelh, pour y administrer les sacremens, on lui dit que le radja Sahoulau, un des plus puissans rois des Alfouriens, descendu des montagnes avec une nombreuse suite, souhaitait de le saluer. Montanus, qui connaissait ce prince de réputation, consentit à le recevoir sur-le-champ pour en être plus tôt délivré. Après un court compliment, le radja demanda de l'eau-de-vie, ajoutant en mauvais malais qu'il l'aimait beaucoup. La crainte des effets désagréables que cette liqueur pouvait produire fit répondre au ministre hollandais qu'étant au terme de son voyage, ses provisions étaient presque finies. Cependant il fit apporter un petit reste de vin d'Espagne qu'il voulut faire boire au radja pour de l'eau-de-vie. Mais ce prince n'en eut pas plus tôt goûté, qu'il le rejeta. «Ce que vous m'offrez, dit-il en secouant la tête, n'est pas une boisson d'homme, c'est une boisson de femme; si c'est de l'eau-de-vie, il faut que j'aie perdu la mémoire.» Le ministre, fort embarrassé, se vit obligé de faire paraître sa bouteille d'eau-de-vie; et le radja, qui en reconnut l'odeur, s'écria que c'était une boisson d'homme. En effet, la bouteille fut bientôt vidée. Alors le prince alfourien, commençant à s'échauffer, tira de sa corbeille quelques morceaux de serpens et de sagou, qu'il offrit à Montanus; et, les lui voyant refuser sous divers prétextes, il voulut du moins, pour signaler sa reconnaissance, lui faire accepter le spectacle d'un combat de ses Alfouriens. Les objections et les excuses ne purent le faire changer de dessein. Il fit commencer, à la lumière de quantité de flambeaux, un combat qui n'ayant d'abord été que simulé, devint bientôt sérieux. La terre fut jonchée de cadavres, le sang ruisselait, et les membres volaient de toutes parts, tandis que le radja ne cessait d'animer les combattans par ses promesses et ses menaces, sans que les représentations et les instances du ministre pussent l'engager à terminer une scène si tragique. «Ce sont mes sujets, lui répondit-il; ce ne sont que des chiens morts, dont la perte n'est d'aucune importance; et je ne me fais pas une affaire d'en sacrifier mille pour vous marquer mon estime.» Montanus, changeant de ton, réplique que c'était beaucoup d'honneur pour lui, mais que les lois hollandaises ne permettaient pas de répandre inutilement le sang, et qu'il en deviendrait lui-même responsable au gouverneur, qui, ne manquant d'espions nulle part, serait bientôt informé de cette scène. Le radja, cédant à ses remontrances, fit enfin terminer le combat; et Montanus en eut d'autant plus de joie, qu'il craignait sérieusement que les Alfouriens, las de se massacrer les uns les autres dans l'idée de l'amuser, ne se donnassant, à leur tour, le divertissement de le tailler en pièces lui et toutes les personnes de sa suite.
Avant que ces peuples connussent le girofle, dont ils tirent aujourd'hui leur subsistance, ils ne vivaient que de leurs pirateries, mangeaient les corps de leurs ennemis, et marchaient nus, à la réserve d'une ceinture. C'est des Portugais qu'ils ont appris à se vêtir, et des Hollandais qu'ils ont reçu les lumières de l'Évangile; mais la profession qu'ils font d'être chrétiens n'empêche pas qu'ils ne reviennent encore quelquefois à leur ancienne barbarie. On en rapporte des exemples qui font voir que la chair humaine a toujours de grands appas pour eux, lorsqu'ils trouvent l'occasion de s'en rassasier sans témoins. Le roi de Titavay, vieillard de soixante ans, avoua, en 1687, que dans sa jeunesse il avait mangé plusieurs têtes de ses ennemis, après les avoir fait rôtir sur des charbons, ajoutant que, de toutes les viandes, il n'y en avait pas de si délicate, et que les plus friands morceaux étaient les joues et les mains. En 1702, un vieux messager du conseil d'état d'Amboine, originaire de cette île, et d'ailleurs fort honnête homme, fut convaincu d'avoir enlevé du gibet et mangé un bras du cadavre d'un esclave, dont l'embonpoint l'avait tenté. Il fut puni par une amende de cinq cents piastres, heureux d'en être quitte à si bon marché. Il y a des ordonnances très-sévères pour réprimer cette horrible passion, et de temps en temps on a soin de les renouveler.
Il paraît que tout le terrain des Moluques est imprégné de ces matières sulfureuses qui forment les volcans. Valentyn en fit l'épreuve sur les montagnes d'Omer: «J'étais, dit-il, sans la moindre inquiétude dans ma chaise à porteurs, fermée de tous côtés pour me garantir contre l'ardeur du soleil, lorsque, après avoir fait environ un quart de lieue de chemin au-dessous du vent, toute cette vaste campagne que nous avions derrière nous parut en feu dans un instant, et les flammes, qui s'élevaient jusqu'aux nues du milieu d'une horrible fumée, gagnaient avec une telle rapidité, qu'à peine eus-je le temps de sortir de ma chaise pour prendre la fuite avec tous mes gens, dont le nombre était d'environ quarante. Notre effroi ne nous aurait cependant prêté que de vaines forces, si le vent ne s'était tourné tout à coup, et si l'embrasement n'eût été coupé par un espace aride et sans herbe. J'appris de mon guide qu'il s'était déjà trouvé une fois dans le même péril, mais beaucoup plus grand, puisqu'il n'avait pu l'éviter, et qu'il s'était vu obligé de se jeter le visage contre terre, pour n'être pas suffoqué par la fumée; que lui et ses compagnons eurent le visage un peu défiguré, leurs cheveux brûlés, et leurs vêtemens fort endommagés. Il est vrai que l'herbe étant alors moins haute et plus verte, les flammes n'avaient pas le même degré de violence; mais la fumée était d'autant plus épaisse.»
Au sud-est d'Amboine s'élève le petit groupe volcanique de Banda, ainsi nommé d'après l'île principale, que l'on appelle aussi Lantor. L'on cultive le muscadier dans ces petites îles, qui sont toutes volcaniques.
Timor-Laout et Vaiguiou sont deux grandes îles bien boisées, mais peu connues.
Il reste à joindre ici quelques propriétés des îles Moluques, qui regardent l'histoire naturelle. Argensola, remontant aux anciennes traces du girofle, prétend que les Chinois ont été les premiers qui en ont connu le prix. Ces peuples, dit-il, attirés par l'excellence de son odeur, en chargèrent leurs joncques pour le porter dans les golfes de Perse et d'Arabie; mais il n'ajoute rien qui puisse faire connaître le temps de cette découverte. Pline a connu le girofle, et le décrit comme une espèce de poivre-long qu'il appelle cariophyllum. Les Perses l'ont nommé calafou. Il n'est pas question d'examiner ici lequel de ces deux noms a pris naissance de l'autre. Les Espagnols le nommaient anciennement girofa, ou girofle, et depuis ils l'ont appelé clavo, ou clou, à cause de sa figure. Les habitans des Moluques nomment l'arbre sigher, la feuille varaqua, et le fruit chimque ou chamque.