Enfin l'on met au nombre des provinces de Luçon ou Manille plusieurs îles voisines de l'embouchure du canal, telles que Catandouanes, Masbate et Bouras.

La ville de Manille est dans une position qui la fait jouir d'un équinoxe presque continuel. Pendant toute l'année, la longueur des jours et celle des nuits ne diffèrent pas d'une heure; mais les chaleurs sont excessives. Elle est située sur une pointe de terre que la rivière forme en se joignant à la mer; son circuit est d'environ deux milles, et sa longueur d'un tiers, dans une forme si peu régulière, qu'elle est fort étroite aux deux bouts et large au milieu. On y compte six portes, celles de Saint-Dominique, de Parian, de Sainte-Lucie, la Royale, et une poterne.

Ses maisons, quoique de simple charpente, depuis le premier étage jusqu'au sommet, tirent assez d'agrément de leurs belles galeries. Les rues sont larges, mais on y voit quantité d'édifices ruinés par les tremblemens de terre, et peu d'empressement pour les rebâtir. C'est la même raison qui fait que la plupart des maisons sont de bois. On comptait à la fin du dernier siècle trois mille habitans dans Manille, mais nés presque tous de tant d'unions différentes, qu'il a fallu des noms bizarres pour les distinguer. On y donne le nom de créole à celui qui est né d'un Espagnol et d'une Américaine, ou d'un Américain et d'une femme espagnole; le métis vient d'un Espagnol et d'une Indienne; le castis, ou le terceron, d'un métis et d'une métisse; le quarteron, d'un noir et d'une Espagnole; le mulâtre, d'une femme noire et d'un blanc; le grifo, d'une noire et d'un mulâtre; le sambo, d'une mulâtre et d'un Indien; et le cabra, d'une Indienne et d'un sambo.

Les femmes de qualité, dans Manille, sont vêtues à l'espagnole; mais celles du commun n'ont pour tout habillement que deux pièces de toile des Indes: le saras, qu'elles s'attachent de la ceinture en bas pour servir de jupe; et le chinina, qui leur sert de manteau. Dans un pays si chaud, elles n'ont besoin ni de bas ni de souliers. Les Espagnols de la ville sont habillés à la manière d'Espagne; mais ils ont pris l'usage des hautes sandales de bois, dans la crainte des pluies. Ceux dont la condition est aisée font porter par un domestique un large parasol pour le garantir des ardeurs du soleil. Les femmes se servent de belles chaises ou d'un hamac, qui n'est, comme ailleurs, qu'une espèce de filet soutenu par une longue barre de bois et porté par deux hommes, dans lequel on est fort à l'aise.

Quoique la ville soit également petite par l'enceinte de ses murs et par le nombre de ses habitans, elle devient très-grande si l'on y comprend ses faubourgs. À cent pas de la porte de Parian, on en trouve une du même nom, qui est le quartier des marchands chinois; on les appelle sangleys: cette habitation a plusieurs rues, toutes bordées de boutiques remplies d'étoffes de soie, de belles porcelaines et d'autres marchandises. On y trouve toutes sortes d'artisans et de métiers. Les Espagnols dédaignant de vendre et d'acheter, tout leur bien est entre les mains des sangleys, auxquels ils abandonnent le soin de le faire valoir: on en compte près de trois mille dans Parian, sans y comprendre ceux des autres parties de l'île qui sont en même nombre. Ils étaient autrefois environ quarante mille; mais la plupart périrent dans diverses séditions qu'ils avaient eux-mêmes excitées, et qui attirèrent d'Espagne une défense à tous les autres de demeurer dans l'île. Cet ordre est mal observé; il en arrive tous les ans quelques-uns dans quarante ou cinquante chiampans, qui apportent à Manille quantité de marchandises sur lesquelles ils font beaucoup plus de profit qu'ils n'en peuvent espérer à la Chine; ils demeurent cachés quelque temps pour éluder la loi; ensuite l'habitude de les voir et l'intérêt même des Espagnols font fermer les yeux sur leur hardiesse.

Les sangleys de Parian sont gouvernés par un alcade ou un prevôt, auquel ils paient une somme considérable. Ils ne sont pas moins libéraux pour l'avocat fiscal, qui est leur protecteur déclaré; pour l'intendant et les autres officiers, sans parler des impôts et des tributs qu'ils paient au roi. Pour la seule permission de jouer, au commencement de la nouvelle année, ils donnent au roi dix mille piastres. On ne leur laisse néanmoins cette liberté que très-peu de jours, pour ne pas les exposer à perdre le bien d'autrui. D'ailleurs ils sont contenus rigoureusement dans le devoir: on ne leur permet pas de passer la nuit dans les maisons des chrétiens, et leurs boutiques ne doivent jamais demeurer sans lumière.

Il y a dans l'île un grand nombre de maisons religieuses, comme dans toutes les possessions espagnoles. Les jésuites y avaient un couvent magnifique.

Le lac de Manille, qui donne son nom à la rivière et à la baie, est fort long, mais fort étroit; son circuit est d'environ quatre-vingt-dix milles. En allant de Manille au lac de Bahi, gui en est à dix-huit milles dans les terres, on rencontre quelques belles fermes et plusieurs couvens. Un autre lac petit, mais profond, qui se trouve sur une montagne à peu de distance du grand est rempli d'eau saumache, tandis que celle du grand lac est fort douce; ce qu'on attribue aux minéraux qui peuvent être dessous. Les arbres dont il est environné sont chargés d'une infinité de grandes chauves-souris, qui pendent attachées les unes aux autres et qui prennent leur vol à l'entrée de la nuit pour chercher leur nourriture dans des bois fort éloignés; elles volent quelquefois en si grand nombre et si serrées, qu'elles obscurcissent l'air de leurs grandes ailes, qui ont quelquefois six palmes d'étendue; elles savent discerner dans l'épaisseur des bois les arbres dont les fruits sont mûrs. Elles les dévorent pendant toute la nuit, avec un bruit qui se fait entendre de deux milles, et vers le jour elles retournent à leurs retraites. Les Indiens, qui voient manger leurs meilleurs fruits par ces animaux, leur font la guerre, non-seulement pour s'en venger, mais pour se nourrir de leur chair, à laquelle ils prétendent trouver le goût du lapin: un coup de flèche en abat infailliblement plusieurs.

Dans un des couvens qu'on rencontre sur cette route on admire une source dont l'eau est si chaude, qu'on n'y saurait mettre la main; et que, si l'on y met une poule, on lui voit tomber non-seulement les plumes, mais la chair même de dessus les os. Elle fait mourir un crocodile qui en approche, et tomber ses plus dures écailles. La fumée qu'elle exhale ressemble à celle d'une fournaise ardente. Cette source, qui est dans une montagne voisine du couvent, forme un grand ruisseau qui vient la traverser et qui communique encore une chaleur extraordinaire aux lieux dans lesquels on le retient. L'eau en est excellente à boire lorsqu'elle est refroidie. Une demi-lieue plus loin on voit, avec la même admiration, une petite rivière qui sort aussi de la même montagne, et dont les eaux sont excessivement froides, mais sur le bord de laquelle on ne peut creuser tant soit peu de sable sans en faire sortir une eau fort chaude.

Les deux grandes îles de Manille et de Mindanao ont entre celles de Leyte et de Samar, dont la première est la plus proche de Manille. La seconde est nommée Samar du côté des îles, et Ibabao du côté de la grande mer.