L'île Manille passe pour la principale des Philippines. Son extrémité méridionale est au 12e. degré 30 minutes, et celle du nord touche presqu'au 19e. On compare sa figure à celle d'un bras plié, inégal néanmoins dans son épaisseur, puisque du côté de l'orient on peut la traverser en un jour, et que de celui du nord elle s'élargit si fort, que sa moindre largeur d'une mer à l'autre est de trente à quarante lieues. Toute sa longueur est de cent soixante lieues espagnoles, et son circuit d'environ trois cent cinquante.
Dans le coude de ce bras, la mer reçoit une grande rivière qui forme une baie de trente lieues de circuit. Les Espagnols l'appellent Bahia, parce qu'elle sort d'un grand lac nommé Bahi, qui est à dix-huit milles de leur capitale. C'était dans le même lieu, c'est-à-dire dans l'angle formé par la mer et la rivière, que les insulaires avaient leur principale habitation, composée d'environ trois mille huit cents maisons. Elle était environnée de plusieurs marais, qui la fortifiaient naturellement, et d'un terrain qui produisait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie; deux raisons qui la firent choisir à Lopez Legaspi pour en faire la capitale espagnole sous l'ancien nom de Manille. Ce dessein fut exécuté le jour de la Saint-Jean 1571, cinq jours après la conquête; mais la victoire s'étant déclarée pour les armes d'Espagne le jour de sainte Potentiane, qui est le 19 du même mois, cette sainte fut choisie pour la patronne de l'île.
La principale province est celle de Camarines, qui comprend Bondo, Passacao, Ibalon, capitale de la juridiction de Catanduanes, Boulan, Sorzokon, port où l'on construit les gros vaisseaux de roi, et la baie d'Albay, qui est hors du détroit, et proche de laquelle est un volcan très-haut, qu'on aperçoit de fort loin en venant de la Nouvelle-Espagne. La montagne du volcan a quelques sources d'eau chaude, une entre autres dont l'eau change en pierre le bois, les os, les feuilles, et l'étoffe même qu'on y jette. Carreri raconte qu'on présenta au gouverneur des Philippines, don François Tellon, une écrevisse dont la moitié seulement était pétrifiée, parce que, dans la vue de rendre ce phénomène plus sensible, on avait pris soin qu'elle ne le fût pas entièrement. Dans un village nommé Troui, à deux lieues du pied de la montagne, on trouve une grande source d'eau tiède qui a la même propriété, surtout pour les bois de Malaye, de Binannio et de Naga.
De la province de Camarines on entre dans celle de Parécala, qui a de riches mines d'or et d'autres métaux, surtout d'excellentes pierres d'aimant. On y compte environ sept mille Indiens, qui paient tribut à l'Espagne. Le terroir en est plat et fertile. Il produit particulièrement des cacaotiers et des palmiers dont on tire beaucoup d'huile et de vin. Après trois jours de chemin, le long de la côte on trouve la baie de Mauban dans le pli du bras; au dehors de cette baie est le port de Lampon.
Depuis Lampon jusqu'au cap d'El-Engano, la côte n'a pour habitans que des barbares. C'est là que commence la province et la juridiction de Cagayan: elle s'étend l'espace de quatre-vingts lieues en longueur, et de quarante en largeur; sa capitale est la Nouvelle-Ségovie, fondée par le gouverneur don Consalve de Ronquille, avec une église cathédrale, dont le premier évêque fut Michel de Bénavidès, en 1598. La ville est située sur le bord d'une rivière du même nom, qui vient des montagnes de Santor, dans Pampagna, et qui traverse presque toute la province. C'est la résidence d'un alcade-major avec une garnison. On y a construit un fort en pierre, soutenu par d'autres ouvrages pour se défendre des montagnards. Les paroisses de cette province ont été confiées aux dominicains. Les Cagayans tributaires sont au nombre d'environ neuf mille. Toute la province est fertile, et ses habitans, dont on vante la vigueur, se partagent entre l'agriculture et la milice, tandis que leurs femmes font divers ouvrages de coton. Les montagnes y fournissent une si grande quantité de cire, qu'étant à très-vil prix, les pauvres s'en servent au lieu d'huile à brûler. On trouve dans le même lieu quantité de bois estimés, tels que le brésil et l'ébène.
La province d'Iloccos, qui confine à celle de Cagayan, passe pour une des plus peuplées et des plus riches de toutes ces îles: elle a quarante lieues de côtes, et sa situation est sur les bords de la rivière de Bigan. Guido de Laccazaris, gouverneur espagnol, y fonda en 1574 une ville qu'il nomma Fernandine. Cette province ne s'étend pas à plus de huit lieues dans les terres, parce qu'on trouve à cette distance des montagnes et des forêts habitées par les Igolottes, nation guerrière et de haute stature, et par des noirs qui n'ont pas encore été subjugués. Une armée espagnole, qui attaqua les Igolottes en 1623, connût l'étendue de ces montagnes dans une marche de vingt-une lieues, qu'elle n'y put faire qu'en sept jours: elle passa continuellement sous des muscadiers sauvages et sous des pins. Ce ne fut qu'au sommet des montagnes qu'elle trouva les principales habitations des Igolottes. Ces lieux sauvages leur fournissent de l'or, qu'ils échangent avec les tributaires d'Iloccos et de Pangasinan pour du tabac, du riz et d'autres commodités.
On passe ensuite dans la province de Pangasinan, dont la côte a quarante lieues de longueur, et la même largeur à peu près que celle d'Iloccos. Ses montagnes produisent beaucoup d'une espèce de bois que les Indiens nomment siboucao, renommé pour teindre en rouge et en bleu. Tout le fond de cette province est habité par des sauvages qui vont errans dans les forêts et les montagnes, aussi nus, aussi féroces que les animaux de ces mêmes lieux. Ils sèment néanmoins quelques grains dans leurs vallées, et le reste de leur travail consiste à ramasser dans le lit des rivières de petits morceaux d'or qu'ils donnent, pour ce qui leur manque, aux Indiens tributaires.
La province de Pampangan, qui fait la séparation du diocèse de la Nouvelle-Ségovie et de l'archevêché de Manille, suit celle de Pangasinan. Cette province, qui a beaucoup d'étendue, est d'une extrême importance pour les Espagnols, par l'utilité qu'ils en tirent continuellement pour la conservation de l'île. Les habitans, qu'ils ont pris soin d'accoutumer à leurs usages, servent non-seulement à les défendre, mais à les seconder dans toutes leurs entreprises. D'ailleurs son terroir est très-fertile, surtout en riz; et Manille en tire ses provisions. Elle fournit aussi du bois pour les vaisseaux, avec d'autant plus de facilité, que les forêts sont sur la baie et peu éloignées du port de Cavite: on y compte huit mille Indiens conquis qui paient le tribut en riz. Ses montagnes sont habitées par les Zambales, peuple féroce, et par des noirs aux cheveux crépus, qui sont continuellement aux mains pour défendre les limites de leurs juridictions sauvages, et s'interdire mutuellement l'accès des bois dont ils s'attribuent la propriété.
Bahi est une autre province à l'orient de Bahia, qui n'est pas moins importante aux Espagnols pour la construction des vaisseaux; on recueille autour du lac de son nom et des villages voisins les meilleurs fruits de l'île, surtout de l'arec, que les habitans nomment bonga, et du bétel, qu'ils appellent bouys. Le bétel de Manille l'emporte sur celui du reste des Indes; aussi les Espagnols mêmes en mâchent-ils du matin au soir. Les habitans tributaires de cette province, qui sont au nombre d'environ six mille, sont employés sans cesse à couper ou scier du bois pour le port de Cavite; le roi leur donne pour ce travail une piastre par mois, et leur provision de riz.
Entre Pampangan et Tondo on trouve une petite province nommée Boulacan, qui abonde en riz et en vin de palmier; elle est habitée par les Tagales, dont on ne compte que trois mille qui paient le tribut.