Îles Philippines. Îles Marianes.

Avant de passer au continent, il nous reste à parcourir le grand archipel des Philippines et des Marianes, placé dans la vaste mer des Indes, vis-à-vis les côtes des royaumes de Malacca, de Siam, de Camboge, de Cochinchine, de Tonkin et de la Chine. On sait que le fameux Magellan découvrit ces îles dans le voyage qu'il entreprit aux Indes orientales par le sud-ouest et par le détroit de la Terre-de-feu, qui a depuis porté son nom. Ce voyage mémorable, dont nous parlerons dans la suite, devait lui être aussi fatal qu'il fut depuis utile aux Espagnols, et même à toutes les nations de l'Europe; il fut tué dans l'île de Zébu, une des Philippines, en combattant contre les ennemis de cette île. Il avait nommé d'abord les Philippines et les Marianes, îles de Saint-Lazare, parce qu'il y avait jeté l'ancre en 1521, le samedi avant le dimanche de la Passion, auquel les Espagnols donnent le nom de Saint-Lazare. Vingt-deux ans après, Louis-Lopez de Villalobos les nomma Philippines, en l'honneur du prince Philippe, héritier présomptif de la monarchie d'Espagne. D'autres prétendent néanmoins qu'elles ne prirent ce nom que plus de vingt ans après, sous le règne de Philippe II, lorsque Michel-Lopez Legaspi en fit la conquête pour l'Espagne.

On ignore leur ancien nom. Quelques-uns veulent néanmoins qu'elles s'appelassent autrefois Luçones, du nom de la principale, qui est Luçon ou Manille: le mot de Luçon signifiant un mortier en langue tagale, on aurait voulu dire par ce nom le pays des Mortiers. En effet, les insulaires font certains mortiers de bois, d'un demi-pied de profondeur et d'autant de largeur, dans lesquels ils pilent leur riz, qu'ils passent ensuite avec des cribles nommés biloas. Il n'y a personne qui n'en ait un devant sa porte, et plusieurs en creusent trois dans un même tronc, pour employer tout à la fois autant d'ouvriers à ce travail; mais d'autres prétendent que le nom de Manille, que les Portugais donnent aux mêmes îles, est leur premier nom, connu, disent-ils, depuis Ptolémée.

Les vaisseaux qui viennent de l'Amérique à l'archipel de Saint-Lazare, ou des Philippines, voient nécessairement, lorsqu'ils commencent à découvrir la terre, une des quatre îles suivantes, Mindanao, Leyte, Ibabao et Manille, depuis le cap du Saint-Esprit, parce qu'elles forment une espèce de demi-cercle de six cents milles de longueur du nord au sud. Manille se présente au nord-est, Ibabao et Leyte au sud-est, et Mindanao au sud. L'on ne compte dans cet archipel que dix îles remarquables par leur grandeur; mais, outre ces dix grandes, il s'en trouve dix autres de moindre étendue, qui ont aussi leurs habitans. En total, on en compte plus de cinquante, sans parler d'une infinité de petites îles qui ne sont d'aucune considération.

La situation de toutes ces îles est sous la zone torride, entre l'équateur et le tropique du cancer, car la pointe de Sarranguan, ou le cap de Saint-Augustin dans Mindanao, se trouve à la latitude de 5 degrés 30 minutes; et les Babuyanes, avec le cap d'El-Engano, au vingtième, et la ville de Manille au quatorzième et quelques minutes.

Les différentes opinions sur la manière dont les îles Philippines ont pu se former n'ont rien qu'on ne puisse appliquer à toutes les îles du monde. Cependant on remarque particulièrement que les Philippines ont beaucoup de volcans et de sources d'eau chaude au sommet des montagnes; les tremblemens de terre y sont fréquens, et quelquefois si terribles, qu'à peine y laissent-ils subsister une maison. Les ouragans, que les insulaires nomment bagouyos, déracinent les plus grands arbres, et jettent dans les terres une si grande quantité d'eau, que des pays entiers s'en trouvent inondés. Le fond est rempli de bancs entre les îles, surtout proche de la terre; et l'embarras est extrême à chercher les canaux qui ne laissent pas de s'y trouver pour la communication. Ces observations font juger que, si dans l'origine du monde toutes ces îles, ou quelques-unes d'entre elles, étaient jointes à la terre ferme, il n'est pas besoin de recourir au déluge universel pour expliquer leur séparation.

Les Espagnols y trouvèrent trois sortes de peuples. Sur les côtes, c'étaient des Maures malais, qui venaient, comme ils le disaient eux-mêmes, de Bornéo et de la terre ferme de Malacca; d'eux étaient sortis les Tagales, qui étaient les naturels de Manille et des environs. On remarque leur origine à leur langage, qui ressemble beaucoup au malais, à leur couleur, à leur taille, à leur habillement, et surtout à leurs usages, qu'ils ont pris des Malais et des autres nations des Indes.

Les peuples qu'on nomme Bisayas et Pintados, dans les îles de Camérines, de Leyte, de Samar, Panay et plusieurs autres, sont venus vraisemblablement de l'île Célèbes, dont les habitans, dans plusieurs cantons, ont, comme eux, l'usage de se peindre le corps. À l'égard de Mindanao, Xolo, Bool, et une partie de Zébu, ceux que les Espagnols ont trouvés maîtres de ces îles paraissent venus de Ternate, qui n'est pas éloigné: on en juge par leur commerce et leur religion, qui sont les mêmes, et surtout par les liaisons qu'ils conservent encore avec les habitans de cette île.

Les noirs, qui vivent dans les rochers et les bois épais dont l'île de Manille est remplie, n'ont aucune ressemblance avec les autres habitans. Ce sont des barbares qui se nourrissent des fruits et des racines qu'ils trouvent dans leurs montagnes, et des animaux qu'ils prennent à la chasse. Ils mangent des singes, des serpens et des rats. Leur unique vêtement est un morceau d'écorce d'arbre au milieu du corps, comme celui de leurs femmes est de tapisse, toile tissue de fil d'arbre, avec quelques bracelets de jonc et de cannes. Cette race de sauvages n'a ni lois, ni lettres, ni d'autre gouvernement que celui de la parenté. Chacun obéit au chef de famille. Leurs femmes portent les enfans dans des besaces d'écorce d'arbre, ou liés autour d'elles. Ils dorment dans tous les lieux où la nuit les surprend, soit dans le creux d'un arbre, ou dans les nattes d'écorce qu'ils disposent en forme de hutte. Leur passion pour la liberté va si loin, que les noirs d'une montagne ne permettent point à ceux d'une autre de mettre le pied sur leur terrain; et cette indépendance mutuelle fait naître entre eux de sanglantes guerres. Ils ont une haine mortelle pour les Espagnols. Lorsqu'ils en tuent un, ils célèbrent leur joie par une fête dans laquelle ils boivent entre eux dans son crâne. Leurs armes sont l'arc et les flèches, dont ils empoisonnent la pointe, et qu'ils percent à l'extrémité, afin qu'elles se rompent dans le corps de leurs ennemis. Avec la zagaie, ils portent une espèce de poignard attaché à leur ceinture, et un petit bouclier de bois. Ces noirs n'ayant pas laissé de s'allier avec des Indiens aussi sauvages qu'eux, il en est sorti les Manghians, autre race de noirs qui habitent les îles de Mindoro et de Mundos. Quelques-uns ont les cheveux aussi crépus que les Nègres d'Angola; d'autres les ont assez longs. La couleur de leur visage est celle des Éthiopiens. Carreri, voyageur italien, qui tenait ce détail des jésuites et de plusieurs autres missionnaires, ne fait pas difficulté d'ajouter, sur leur témoignage, qu'on a vu à plusieurs de ces barbares des queues de quatre ou cinq pouces de long.

Il paraît, suivant l'opinion la plus commune, que les premiers habitans de ces îles ont été les noirs, et que, leur lâcheté naturelle ne leur ayant pas permis de défendre leurs côtes contre les étrangers qui sont venus de Sumatra, de Bornéo, de Macassar et d'autres pays, ils les ont abandonnées pour se retirer dans d'autres montagnes. Aussi, dans toutes les îles où cette race de noirs subsiste encore, les Espagnols ne possèdent que les côtes. Ils ne les possèdent pas même entièrement. Depuis Maribèles jusqu'au cap de Bolinéa, dans l'île même de Manille, on n'ose descendre au rivage pendant cinquante lieues, dans la crainte des noirs, qui sont les plus cruels ennemis des Européens. Ils occupent tout l'intérieur de l'île, et l'épaisseur des bois est seule capable de les défendre contre les plus fortes armées. On lit dans les relations mêmes des Espagnols que de dix habitans de l'île, à peine l'Espagne en compte un dans sa dépendance. Passons avec Carreri et Dampier à la description particulière des îles.