Les deux rois maures de Mindanao administrent la justice par le moyen d'un gouverneur, qui porte le nom de zarabandal ou sabandar: cette charge est la première dignité dans les deux cours. On y distingue les degrés de noblesse. Touam est le titre des grands; orancaie est celui des personnes riches qui sont seigneurs d'un certain nombre de vassaux. Les princes du sang royal se nomment cacites. En général, les simples sujets ont beaucoup à souffrir de l'oppression des grands, parce que l'autorité souveraine est trop faible pour réprimer cette tyrannie.
On vante la magnificence et la piété des mahométans de l'île aux funérailles des morts. Leur pauvreté ne les empêche pas d'employer tout ce qu'ils possèdent pour vêtir d'habits neufs le parent ou l'ami qu'ils ont perdu, et pour le couvrir des plus riches toiles. Ils plantent autour du sépulcre des arbres et des fleurs. Ils brûlent des parfums; et s'il est question d'un prince, ils enferment son tombeau dans un beau pavillon, avec quatre étendards blancs aux côtés. Anciennement ils tuaient un grand nombre d'esclaves pour servir de cortége au mort; mais leur usage le plus singulier est celui qui les oblige à faire leur cercueil pendant leur vie, et à le tenir en vue dans leurs maisons, pour ne jamais oublier que la condition humaine les destine à la mort.
Ceux qui les croient venus originairement de Bornéo en apportent pour preuve un autre usage qui leur est commun avec les habitans de cette île: c'est celui de la sarbacane. Ils lancent, par la seule force du souffle, de petites flèches empoisonnées, qui causent infailliblement la mort, si le remède n'est pas appliqué sur-le-champ: l'expérience a fait reconnaître que l'excrément humain est le plus sûr.
À trente lieues de l'île vers le sud-est, on rencontre celle de Solou, qui est gouvernée par un roi particulier, et que la multitude des navires maures, qui ne cessent pas d'y aborder, fait nommer justement la foire de toutes les îles voisines. C'est la seule des Philippines qui offre des éléphans. Les insulaires n'ayant pas l'usage d'apprivoiser ces animaux comme dans la plus grande partie des Indes, ils s'y sont extrêmement multipliés. On y trouve des chèvres dont la peau n'est pas moins mouchetée que celle des tigres. La salaugane, espèce d'hirondelle si renommée aux Indes par l'usage qu'on fait de ses nids pour la bonne chère, est le plus curieux des oiseaux de Solou. Entre les fruits on compte beaucoup de poivre, que les habitans recueillent vert; des durions en abondance, et l'espèce de pomme que les Espagnols ont nommée le fruit du roi, parce qu'elle ne se trouve que dans son jardin. Sa grosseur est celle d'une pomme commune, et sa couleur un assez beau pourpre. Ses pepins blancs, de la grosseur d'une gousse d'ail, sont couvert d'une écorce aussi épaisse que la semelle d'un soulier, et le goût en est très-agréable. On vante dans cette île une herbe nommée ubosbamban, dont la vertu est d'exciter l'appétit. Les perles qui se pèchent sur les côtes sont distinguées par leur beauté. C'est une méthode singulière des plongeurs de Solou, avant de s'enfoncer dans l'eau, de se frotter les yeux avec le sang d'un coq blanc. La mer jette beaucoup d'ambre gris sur le rivage, principalement depuis mai jusqu'en septembre, temps pendant lequel on n'y connaît pas les vents du sud et du sud-ouest.
Les Espagnols possèdent le fort d'Illigan dans la province de Dapitan, qu'ils continuent de faire garder avec soin, quoique les habitans de cette province ne se soient jamais relâchés de la fidélité qu'ils ont promise à l'Espagne. On sait qu'une crainte puérile avait eu beaucoup de part à leur soumission. En voyant les Espagnols l'épée au côté manger du biscuit et fumer du tabac, ils les avaient pris pour des monstres redoutables qui avaient une queue, qui mangeaient des pierres et qui vomissaient de la fumée. Les Espagnols ont des relations à Solou, mais point d'établissement.
L'administration ecclésiastique est entre les mains de l'archevêque de Manille, qui est nommé par le roi. Outre l'archevêque et ses trois suffragans, qui sont les évêques de Zébu, de Camarines et de Cagayan, il y a toujours à Manille un évêque titulaire où un coadjuteur, que les Espagnols nomment évêque à l'anneau; Il prend le gouvernement de la première église vacante, afin que tous les devoirs soient remplis sans interruption. On n'a pu trouver de meilleur expédient pour conserver au roi le droit de nomination, et pour assurer le repos des fidèles, qui seraient six ans sans pasteur, s'il fallait attendre celui qui leur vient de Madrid. Le commissaire de l'inquisition est nommé par le tribunal du Mexique.
L'administration civile et militaire a pour chef un gouverneur qui joint à ce titre celui de capitaine général. Son office dure huit ans. Il est président du tribunal suprême, qui est composé de quatre auditeurs ou juges, et d'un procureur fiscal.
Les voyageurs observent que, si les îles Philippines étaient moins éloignées de l'Espagne, il n'y aurait pas un seigneur dans cette cour qui ne briguât un gouvernement où le gain est immense, la justice fort étendue, l'autorité sans bornes, les commodités en abondance, les prérogatives plus flatteuses, et les honneurs plus distingués que dans la vice-royauté des Indes. Outre le gouvernement civil et l'administration de la justice avec le conseil, le gouverneur donne tous les emplois militaires, nomme vingt-deux alcades qui gouvernent autant de provinces, dispose du gouvernement des îles Marianes, lorsqu'il vaque par la mort, jusqu'à ce que le gouvernement y ait pourvu. Il disposait aussi de ceux de Formose et de Ternate, tandis que ces îles appartenaient à l'Espagne. Il distribue des seigneuries sur les villages indiens aux soldats espagnols qu'il juge dignes de cette récompense. Ces fiefs se donnent ordinairement pour deux vies, c'est-à-dire avec droit de succession pour la femme et les enfans; après quoi la terre revient au domaine royal. Les seigneurs reçoivent la plupart des droits qui seraient payés au roi, surtout le tribut de dix piastres pour chaque marié, et de cinq pour les autres; mais ils sont obligés aussi de fournir pour l'entretien de la milice deux piastres de chaque tribut, et quatre cavans[15] de riz à chaque soldat de leur district. Outre les dix piastres, le roi tire dans les terres de son domaine deux cavans de riz par tête.
Le gouverneur des Philippines nomme à tous les canonicats vacans de l'église archi-épiscopale, et n'est obligé qu'à le faire savoir au roi, qui confirme sa nomination. Pour remplir les paroisses séculières et les bénéfices royaux, l'archevêque nomme trois sujets, entre lesquels le gouverneur en choisit un. Les paroisses des réguliers sont pourvues par le supérieur provincial de l'ordre, dont le choix n'a pas besoin de confirmation; mais un religieux n'a droit d'entendre que les confessions des Indiens sans la permission des évêques. Enfin le gouverneur nomme le général du galion qui va tous les ans à la Nouvelle-Espagne; emploi qui rapporte plus de cinquante mille écus. Il nomme les commandans des places de guerre, et plus de capitaines et d'officiers qu'il n'y en a dans toute l'Espagne, parce qu'il a le pouvoir de distribuer aux Indiens des commissions de colonels, de majors et de capitaines, pour les attacher à la nation espagnole par des distinctions qui les exemptent de la moitié du tribut.
Mais cette grandeur et cette étendue d'autorité ont leur contre-poids dans la recherche que les habitans des Philippines font de la conduite d'un gouverneur après son administration. Le droit de plainte est accordé à tout le monde, et se publie dans chaque province. Ce droit dure soixante jours, pendant lesquels l'oreille du juge est ouverte. C'est ordinairement le gouverneur qui succède. Il apporte une commission expresse du roi et du conseil des Indes. Cependant la cour se réserve le jugement d'un certain nombre de chefs que le juge envoie en Espagne après avoir reçu les informations: mais il prononce sur les cas qui ne sont pas réservés. Les auditeurs qui sont chargés de l'administration après la mort d'un gouverneur, ou qui passent à quelque poste dans un autre pays, sont soumis à la même recherche, avec cette différence qu'ils peuvent partir en laissant un procureur qui répond pour eux. On assure que depuis la conquête on ne compte que deux gouverneurs qui soient revenus de l'Espagne, et que les autres sont morts, ou de chagrin, ou de la fatigue du voyage. La recherche des crimes vaut toujours cent mille écus à celui qui succède; et le prédécesseur est obligé de tenir cette somme prête pour se délivrer des embarras dont il est menacé.