La chaleur et l'humidité sont les deux qualités générales de toutes ces îles. L'humidité vient du grand nombre de rivières, de lacs, d'étangs et de pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande partie de l'année. On observe, comme une propriété particulière aux Philippines, que les orages y commencent par la pluie et les éclairs, et que le tonnerre ne s'y fait entendre qu'après la pluie. Pendant les mois de juin, de juillet, d'août et une partie de septembre, on y voit régner les vents du sud et de l'ouest. Ils amènent de si grandes pluies, et des tempêtes si violentes, que, toutes les campagnes se trouvant inondées, on n'a point d'autre ressource que de petites barques pour la communication. Depuis octobre jusqu'au milieu de décembre, c'est le vent du nord qui règne, pour faire place ensuite, jusqu'au mois de mai, à ceux d'est et d'est-sud-est. Ainsi les mers des Philippines ont deux moussons comme les autres mers des Indes: l'une sèche et belle, que les Espagnols nomment la brise; l'autre humide et orageuse, qu'ils appellent vandaral.
On remarque encore que, dans ce climat; les Européens ne sont pas sujets à la vermine, quelque sales que soient leurs habits et leurs chemises, tandis que les Indiens en sont couverts. La neige n'y est pas plus connue que la glace; aussi n'y boit-on jamais de liqueur froide, à moins que, sans aucun égard pour sa santé, on ne se serve de salpêtre pour rafraîchir l'eau. L'avantage d'un continuel équinoxe fait qu'on ne change jamais l'heure des repas ni celle des affaires; on ne prend point d'habits différens, et l'on n'en porte de drap que pour se garantir de la pluie. Ce mélange de chaleur et d'humidité ne rend pas l'air fort sain. Il retarde la digestion; il incommode les jeunes Européens plus que les vieillards; mais aussi les alimens y sont légers. Le pain ordinaire, n'étant que de riz, a moins de substance que celui de l'Europe. Les palmiers, qui croissent en abondance dans une terre humide, fournissent l'huile, le vinaigre et le vin. Comme on a le choix de toutes sortes de viandes, les personnes riches se nourrissent de gibier le matin, et de poisson le soir. Les pauvres ne mangent guère que du poisson mal cuit, et gardent la viande pour les jours de fêtes. Une autre cause de la mauvaise qualité de l'air est la rosée, qui tombe dans les jours les plus sereins. Elle est si abondante, qu'en secouant un arbre, on en voit tomber une sorte de pluie. Cependant elle n'incommode point les habitans naturels du pays, qui vivent quatre-vingts et cent ans; mais la plupart des Européens s'en trouvent fort mal. On ne dort et l'on ne mange point à Manille sans être humide de sueur; mais elle est beaucoup moindre dans les lieux plus ouverts, parce que l'air y est plus agité; aussi toutes les personnes riches ont des maisons de campagne où elles se retirent depuis le milieu de mars jusqu'à la fin de juin. Quoique la chaleur se fasse sentir avec plus de force dans le mois de mai qu'en aucun temps, on ne laisse pas alors de voir souvent pendant la nuit des pluies épouvantables accompagnées de tonnerre et d'éclairs.
On a déjà fait observer que Manille est particulièrement sujette à d'effroyables tremblemens de terre, surtout dans la plus belle saison. Elle en ressentit un si violent au mois de septembre de l'année 1627, qu'une des montagnes qui se nomment Carvallos, dans la province de Cagayan, en fut aplatie. En 1645, le tiers de la capitale fut ruiné par le même accident, et trois cents personnes furent ensevelies sous les ruines de leurs maisons. Les vieux Indiens assuraient que ces malheurs avaient été plus fréquens, et que de là était venu l'usage de ne bâtir qu'en bois. Les Espagnols ont suivi cet exemple, du moins pour les étages au-dessus du premier. Leurs alarmes sont continuelles à la vue d'un grand nombre de volcans qui vomissent des flammes autour d'eux, remplissent de cendres tous les lieux voisins, et envoient des pierres fort loin avec un bruit semblable à celui du canon. D'un autre côté, tous les voyageurs nous représentent le terroir comme un des plus agréables et des plus fertiles du monde connu. En toute saison, l'herbe croît, les arbres fleurissent; et dans les montagnes comme dans les jardins, les fruits accompagnent toujours les fleurs. On voit rarement tomber les vieilles feuilles avant que les nouvelles soient venues. De là vient que les habitans des montagnes n'ont pas de demeure fixe, et suivent l'ombre des arbres, qui leur offre tout à la fois une retraite agréable et des alimens. Lorsqu'ils ont mangé tous les fruits d'une campagne ou d'un bois, ils passent dans un autre lieu. Les orangers, les citronniers, et tous les arbres connus en Europe donnent régulièrement du fruit deux fois l'année; et si l'on plante un rejeton, il en porte l'année suivante. Villalobos, Dampier et Carreri s'accordent à déclarer qu'ils n'ont jamais vu de campagnes si couvertes de verdure, ni de bois si remplis d'arbres vieux et épais, ni d'arbres qui fournissent plus de secours et de commodités pour la subsistance des hommes.
Ajoutons avec les mêmes écrivains que, Manille se trouvant placée entre les plus riches royaumes de l'orient et de l'occident, cette situation en fait un des lieux du monde où le commerce est le plus florissant. Les Espagnols venant par l'occident, et d'autres nations de l'Europe et des Indes par l'orient, les Philippines peuvent être regardées comme un centre où toutes les richesses du monde aboutissent, et d'où elles reprennent de nouvelles routes. On y trouve l'argent du Pérou et de la Nouvelle-Espagne, les diamans de Golconde, les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java, le girofle et les noix muscades des Moluques, les rubis et le camphre de Bornéo, les perles et les tapis de Perse: le benjoin et l'ivoire de Camboge, le musc de Lenquios, les toiles de coton et les étoffes de soie de Bengale, les étoffes, la porcelaine et toutes les raretés de la Chine. Lorsque le commerce était ouvert avec le Japon, Manille en recevait tous les ans deux ou trois vaisseaux qui laissaient de l'argent le plus fin, de l'ambre, des étoffes de soie et des cabinets d'un admirable vernis, en échange pour du cuir, de la cire et des fruits du pays. Pour faire juger en un mot de tous les avantages de Manille, il suffit d'ajouter qu'un vaisseau qui en part pour Acapulco, revient chargé d'argent avec un gain de quatre pour un.
La fécondité d'un climat se faisant observer jusque dans la propagation des animaux, on voit naître dans les campagnes des Philippines une si grande quantité de buffles sauvages, qu'un bon chasseur en peut tuer vingt à coups de lance dans l'espace d'un jour. Les Espagnols ne les tuent que pour en prendre la peau, et les Indiens en mangent la chair. Le nombre des cerfs, des sangliers et des chèvres, est surprenant dans les forêts. On n'a pas manqué d'apporter à Manille et dans quelques autres îles des chevaux et des vaches de la Nouvelle-Espagne, qui n'ont pas cessé d'y multiplier; mais l'excessive humidité de la terre ne permet pas d'y élever des moutons.
On ne parle point des singes pour en faire admirer le nombre, quoiqu'il soit incroyable dans les montagnes; mais ils y sont d'une grandeur monstrueuse, et d'une hardiesse qui les rend capables de se défendre contre des hommes. Lorsqu'ils ne trouvent plus de fruits dans leurs retraites, ils descendent sur le rivage de la mer pour s'y nourrir d'huîtres et de crabes. Entre plusieurs espèces d'huîtres, on en distingue une qu'on appelle taklo, et qui pèse plusieurs livres.
On voit dans ces îles une espèce de chats de la grandeur des lièvres, et de la couleur des renards, auxquels les insulaires donnent le nom taguans. Ils ont des ailes comme les chauves-souris, mais couvertes de poil, dont ils se servent pour sauter d'un arbre sur un autre à la distance de trente palmes. On trouve dans l'île de Leyte un animal qui n'est pas moins singulier, et qui se nomme mango. Sa grandeur est celle d'une souris; il a la même queue, mais sa tête est deux fois plus grosse que son corps, avec de longs poils sur le museau. L'iguana se trouve aux Philippines comme en Amérique. Sa figure ressemble beaucoup à celle du crocodile; mais il a la peau rougeâtre, parsemée de taches jaunes, la langue fendue en deux, les pieds ronds et doublés de corne. Quoiqu'il passe pour un animal terrestre, il traverse facilement les plus grandes rivières. Les Indiens et les Espagnols mangent sa chair, et lui trouvent le goût de celle des tortues.
L'humidité jointe au ferment continuel de la chaleur favorise dans toutes les îles la multiplication des serpens, qui sont d'une grandeur extraordinaire, entre autres l'ibitin, qui dévore les plus gros animaux tout entiers; l'assagua ne fait la guerre qu'à la volaille; l'olopang jette un venin fort dangereux. Les bobas, qui sont les plus grands, ont jusqu'à trente pieds de longueur.
De plusieurs oiseaux singuliers des îles, le plus admirable par ses propriétés est le tavon. C'est un oiseau de mer, noir et plus petit qu'une poule, mais qui a les pieds et le cou assez longs. Il fait ses œufs dans des terres sablonneuses. Leur grosseur est à peu près celle des œufs d'oie. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après que les petits sont éclos, on y trouve le jaune entier sans aucun blanc, et qu'alors ils ne sont pas moins bons à manger qu'auparavant: d'où l'on conclut qu'il n'est pas toujours vrai que la fécondité vienne du jaune des œufs. On rôtit les petits sans attendre qu'ils soient couverts de plume. Ils sont aussi bons que les meilleurs pigeons. Les Espagnols mangent souvent, dans le même plat, la chair des petits et le jaune de l'œuf. Mais ce qui suit est beaucoup plus remarquable. La femelle rassemble ses œufs jusqu'au nombre de quarante ou cinquante, dans une petite fosse qu'elle couvre de sable, et dont la chaleur de l'air fait une espèce de fourneau. Enfin, lorsqu'ils ont la force de secouer la coque et d'ouvrir le sable pour en sortir, elle se perche sur les arbres voisins; elle fait plusieurs fois le tour du nid en criant de toute sa force; et les petits, excités par le son, font alors tant de mouvemens et d'efforts, que, forçant tous les obstacles, ils trouvent le moyen de se rendre auprès d'elle. Les tavons font leurs nids aux mois de mars, d'avril et de mai, temps auquel, la mer étant plus tranquille, les vagues ne s'élèvent point assez pour leur nuire. Les matelots cherchent avidement ces nids le long du rivage. Lorsqu'ils trouvent la terre remuée, ils l'ouvrent avec un bâton, et prennent les œufs et les petits, qui sont également estimés.
On voit aux Philippines une sorte de tourterelles dont les plumes sont grises sur le dos et blanches sur l'estomac, au milieu duquel la nature a tracé une tache si rouge, qu'on la prendrait pour une plaie fraîche dont le sang paraît sortir.