La vengeance est une de leurs plus ardentes passions. S'ils reçoivent une injure, leur ressentiment n'éclate jamais par des paroles: toute leur aigreur et leur amertume se renferment dans leur cœur. Ils sont si maîtres d'eux-mêmes, qu'ils laissent passer tranquillement des années entières pour attendre l'occasion de se satisfaire: alors ils se dédommagent d'une si longue violence, en se livrant à tout ce que la haine et la trahison leur inspirent de plus noir et de plus affreux.
Leur inconstance et leur légèreté sont sans exemple. Comme ils vivent sans contrainte et dans l'habitude continuelle de suivre tous leurs caprices, ils passent aisément d'une inclination à l'autre; ce qu'ils désirent avec le plus d'ardeur, ils cessent de le vouloir le moment d'après. Les missionnaires regardent cette mobilité d'humeur comme le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé à la conversion de ces barbares. Elle est accompagnée d'un goût fort vif pour le plaisir. Ils ont naturellement de la gaieté; ils l'exercent agréablement par des railleries mutuelles et par des bouffonneries qui ne laissent point languir la joie. S'ils sont sobres, c'est moins par inclination que par nécessité. Ils s'assemblent souvent, ils se traitent en poissons, en fruits, en racines, avec une liqueur qu'ils composent de riz et de cocos râpés; ils se plaisent, dans ces fêtes, à danser, à courir, à lutter, à raconter les aventures de leurs ancêtres, et souvent à réciter des vers de leurs poëtes, qui ne contiennent que des extravagances et des fables. Les femmes ont aussi leurs amusemens. Elles y viennent fort parées, autant du moins qu'elles peuvent l'être avec des coquillages, de petits grains de jais et des morceaux d'écaille de tortue, qu'elles laissent pendre sur leur front; elles y entrelacent des fleurs pour relever ces bizarres ornemens. Leurs ceintures sont des chaînes de petites coquilles, qu'elles estiment plus que nous ne faisons en Europe les perles ou les pierres précieuses. Elles y attachent de petits cocos assez proprement travaillés: elles ajoutent à toutes ces parures des tissus de racines d'arbres; ce qui ne sert qu'à les défigurer: car ces tissus ressemblent plus à des cages qu'à des habits.
Dans leurs assemblées, elles se mettent douze ou treize en rond, debout et sans se remuer. C'est dans cette attitude qu'elles chantent les vers fabuleux de leurs poëtes, avec un agrément et une justesse qui plairaient en Europe. L'accord de leurs voix est admirable, et ne cède rien à la musique la mieux concertée. Elles ont dans les mains des petites coquilles qu'elles font jouer comme nos castagnettes. Mais les Européens sont surpris de la manière dont elles soutiennent leur voix et dont elles animent leur chant, avec une action si vive et tant d'expression dans les gestes, qu'au jugement même des missionnaires, elles charment ceux qui les voient et qui les entendent.
Les hommes prennent le nombre de femmes qu'ils jugent à propos, et n'ont pas d'autre frein que celui de la parenté: cependant l'usage commun est de n'en avoir qu'une. Elles sont parvenues, dans les îles Marianes, à jouir des droits qui sont ailleurs le partage des maris. La femme commande absolument dans chaque maison; elle est la maîtresse. Elle est en possession de toute l'autorité; et le mari n'y peut disposer de rien sans son consentement. S'il n'a pas toute la déférence que sa femme se croit en droit d'exiger, si sa conduite n'est pas réglée, ou s'il est de mauvaise humeur, sa femme le maltraite ou le quitte, et rentre dans tous les droits de la liberté. Ainsi le mariage des Marianais n'est pas indissoluble; mais de quelque côté que vienne la séparation, la femme ne perd pas ses biens: ses enfans la suivent, et considèrent le nouvel époux qu'elle choisît comme s'il était leur père. Un mari a quelquefois le chagrin de se voir en un moment sans femme et sans enfans par la mauvaise humeur et la bizarrerie d'une femme capricieuse.
Mais ce n'est pas le seul désagrément des maris. Si la conduite d'une femme donne quelque sujet de plainte à son mari, il peut s'en venger sur l'amant, mais il n'a pas droit de la maltraiter; et son unique ressource est le divorce. Il n'en est pas de même de l'infidélité des maris. Une femme convaincue qu'elle est trahie par le sien en informe toutes les femmes de l'habitation, qui conviennent aussitôt d'un rendez-vous. Elles s'y rendent la lance à la main, et le bonnet de leur mari sur la tête. Dans cet équipage guerrier, elles s'avancent en corps de bataille vers la maison du coupable. Elles commencent par désoler ses terres, arracher ses grains et les fouler aux pieds, dépouiller ses arbres et ravager tous ses biens. Ensuite fondant sur la maison, qu'elles ne traitent pas avec plus de ménagement, elles l'attaquent lui-même, et ne lui laissent de repos qu'après l'avoir chassé. D'autres se contentent d'abandonner le mari dont elles se plaignent, et de faire savoir à leurs parens qu'elles ne peuvent plus vivre avec lui. Toute la famille, brûlant d'envahir le bien d'autrui, s'assemble pour en saisir l'occasion. Le mari se croit trop heureux lorsque, après avoir vu piller ou saccager tout ce qu'il possède, il ne voit pas aller la fureur jusqu'à renverser sa maison. Cet empire des femmes éloigne du mariage quantité de jeunes gens. Les uns louent des filles, et d'autres les achètent de leurs parens pour quelques morceaux de fer ou d'écaille de tortue. Ils les mettent dans des lieux séparés, où ils se livrent avec elles à tous les excès du libertinage. Mais ils ne connaissent guère d'autres crimes. L'homicide, et même le vol, sont en horreur dans toute la nation, du moins entre eux. Leurs maisons ne sont point fermées, et l'on n'apprend jamais que personne ait volé son voisin.
Avant l'arrivée des missionnaires, ils ne reconnaissaient aucune apparence de Divinité; et n'ayant pas la moindre idée de religion, ils étaient sans temples, sans culte et sans prêtres. On n'a trouvé parmi eux qu'un petit nombre d'imposteurs distingués par le nom de mancanas, qui s'attribuaient le pouvoir de commander aux élémens, de rendre la santé aux malades, de changer les saisons, et de procurer une récolte abondante ou d'heureuses pêches; mais ils ne laissaient pas d'attribuer à l'âme une sorte d'immortalité, et de supposer dans une autre vie des récompenses ou des peines. Ils nommaient l'enfer zazarraguan, ou maison de Chassi, c'est-à-dire d'un démon auquel ils donnaient le pouvoir de tourmenter ceux qui tombaient entre ses mains. Leur paradis était un lieu de délices, mais dont ils faisaient consister toute la beauté dans celle des cocotiers, des cannes à sucre, et des autres fruits qu'ils y croyaient d'un goût merveilleux; et ce n'était pas la vertu ou le crime qui les conduisait dans l'un ou l'autre de ces lieux: tout dépendait de la manière dont on sortait de ce monde. Ceux qui mouraient d'une mort violente avaient le zazarraguan pour partage; et ceux qui mouraient naturellement allaient jouir des arbres et des fruits délicieux du paradis.
Peu de nations sont plus éloquentes dans la douleur. Rien n'est aussi lugubre que leurs enterremens; ils y versent des torrens de larmes. Leurs cris ne peuvent être représentés. Ils s'interdisent toute sorte de nourriture; ils s'épuisent par leur abstinence et par leurs larmes. Leur deuil dure sept ou huit jours, et quelquefois plus long-temps. Ils le proportionnent à la tendresse qu'ils avaient pour le mort. Tout ce temps est donné aux pleurs et aux chants lugubres. L'usage commun est de faire quelques repas autour du tombeau, car on en élève toujours un dans le lieu de la sépulture. On le charge de fleurs, de branches de palmier, de coquillages et de ce qu'on a de plus précieux. La douleur des mères s'exprime encore par des marques plus touchantes. Après s'y être abandonnées long-temps, tous leurs soins se tournent à l'entretien de leur tristesse. Elles coupent les cheveux des enfans qu'elles pleurent, pour les conserver précieusement. Elles portent au cou, pendant plusieurs années, une corde à laquelle elles font autant de nœuds qu'il s'est passé de nuits depuis leur perte. Si le mort est du nombre des chamorris, ou si c'est une femme de qualité, on ne connaît plus de bornes, le deuil est une véritable fureur. On arrache les arbres; on brûle les édifices; on brise les bateaux; on déchire les voiles, qu'on attache par lambeaux au-devant des maisons; on jonche les chemins de branches de palmiers, et l'on élève des machines lugubres en l'honneur du mort. S'il s'est illustré par la pêche ou par les armes, on couronne son tombeau de rames et de lances. S'il est également renommé dans ces deux professions, on entrelace les rames et les lances, pour en faire une espèce de trophée.
Le P. Gobien, représentant la douleur des Marianais, la nomme non-seulement vive et touchante, mais fort spirituelle. Il traduit quelques-unes de leurs expressions: «Il n'y a plus de vie pour moi, dit l'un; ce qui m'en reste ne sera qu'ennui et qu'amertume. Le soleil qui m'animait s'est éclipsé; la lune qui m'éclairait s'est obscurcie; l'étoile qui me conduisait a disparu.» On reconnaît le goût des Orientaux dans cette profusion de figures toujours tirées des mêmes objets. La poésie de sentiment a une autre expression.
D'autres voyageurs, s'attachant moins aux mœurs et aux usages, sont entrés dans quelques détails sur les productions naturelles de ces îles. Quoique les arbres n'y soient pas si grands, ni de la même épaisseur que ceux des Philippines, le terroir produit tout ce qui est nécessaire aux habitans. Elles n'avaient autrefois, dit Carreri, que les fruits du pays et quelques poules; mais les Espagnols y ont introduit le riz et les légumes. Ils y ont porté des chevaux, des vaches et des porcs, qui ont assez heureusement multiplié dans les montagnes. On n'y voyait pas même de souris avant que les vaisseaux d'Europe en eussent apporté. Il ne s'y trouve d'ailleurs aucun animal venimeux.
Le fond du terroir est rougeâtre et d'une aridité qui ne l'empêche pas d'être assez fertile. Les ananas, les melons d'eau, les melons musqués, les oranges, les citrons et les cocos y croissent abondamment. Mais le plus merveilleux fruit de ces îles, et qui leur est particulier, est le rima. Dampier l'appelle le fruit à pain, parce qu'il tient lieu de pain aux insulaires, et qu'il est en effet très-nourrissant. La plante est épaisse et bien garnie de branches et de feuilles noirâtres. Le fruit, qui croît aux branches comme les pommes, est de figure ronde et de la grosseur de la tête humaine; il est revêtu d'une forte écorce hérissée de pointes; sa couleur est celle d'une datte. On le mange bouilli ou cuit au four; dans cet état, il se garde quatre et six mois. Mais, frais, il ne peut être gardé plus de vingt-quatre heures sans devenir sec et de mauvais goût. Comme il n'a ni pepins, ni noyaux, tout est substance et ressemble à la mie tendre et blanche de notre meilleur pain. Carreri en compare le goût à celui de la figue d'Inde ou banane. Dampier se contente d'assurer, qu'il est fort agréable avant d'être rassis, et qu'il ne l'a vu qu'aux îles Marianes. C'est une faveur de la nature; mais on la trouve ailleurs.