Quoiqu'on ignore dans quel temps les Marianes ont été peuplées, et de quel pays ses habitans tirent leur origine, leurs inclinations, qui ressemblent à celle des Japonais, et les idées de leur noblesse, qui n'est pas moins fière et moins hautaine qu'au Japon, font juger qu'ils peuvent être venus de ces grandes îles, d'autant plus qu'ils n'en sont éloignés que de six à sept journées. Quelques-uns se persuadent néanmoins qu'ils sont sortis des Philippines et des îles voisines, parce que la couleur de leur visage, leur langue, leurs coutumes et la forme de leur gouvernement ont beaucoup de rapport avec ce qu'on a dit des Tagales, anciens habitans des Philippines. Peut-être viennent-ils des uns et des autres, et leurs îles se sont-elles peuplées par quelque naufrage des Japonais et des Tagales, que la tempête aura jetés sur leurs côtes.
Les Marianes sont fort peuplées. On compte plus de trente mille habitans dans la seule île de Guahan. Celle de Saypan en contient moins, et les autres à proportion. Toutes ces îles sont remplies de villages répandus dans les plaines et sur les montagnes, dont quelques-uns sont composés de cent et cent cinquante maisons. Les habitans sont basanés, mais leur teint est d'un brun plus clair que celui des Philippinois. Ils sont plus robustes que les Européens. Leur taille est haute et bien proportionnée. Quoiqu'ils ne se nourrissent que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint, qu'ils en paraissent enflés: mais il ne les empêche pas d'être souples et agiles. Rien n'est moins rare parmi eux que de vivre cent ans. Leur historien assure que la première année qu'on leur prêcha l'Évangile, on en baptisa plus de cent vingt qui passaient cet âge, et qui ne paraissaient pas au-dessus de leur cinquantième année. La plupart arrivent à une extrême vieillesse sans avoir jamais été malades. Ceux qui le deviennent se guérissent avec des simples dont ils connaissent la vertu.
Les hommes sont entièrement nus; mais les femmes ne le sont pas tout-à-fait. Elles font consister la beauté à se rendre les dents noires et les cheveux blancs. Ainsi la plus importante de leurs occupations est de se noircir les dents avec certaines herbes, et de blanchir leur chevelure avec des eaux préparées pour cet usage. Elles la portent fort longue, au lieu que les hommes se la rasent presque entièrement, et ne conservent au sommet de la tête qu'un petit flocon de cheveux long d'un doigt, à la manière du Japon.
Leur langue a beaucoup de rapport avec celle des Tagales, qu'on parle aux Philippines. Elle est assez agréable; la prononciation en est douce et aisée. Un des agrémens de cette langue est de transposer les mots, et quelquefois même les syllabes du même mot; ce qui donne occasion à des équivoques que ces peuples aiment beaucoup. Quoiqu'ils n'aient aucune connaissance des sciences ni des beaux-arts, ils ne laissent pas d'avoir des histoires remplies de fables, et même quelques poésies dont ils se font honneur. Un poëte est respecté de toute la nation. Mais jamais peuple ne fut rempli d'une vanité plus sotte et d'une plus ridicule présomption. Tous les pays dont on leur parle ne paraissent qu'exciter leur mépris. Ils n'entendent ces récits qu'avec des marques de pitié. Leur nation est distinguée en trois états: la noblesse, le peuple, et ceux qui forment comme l'état moyen. La noblesse est d'une fierté que leur historien traite d'incroyable; elle tient le peuple dans un abaissement qu'il est impossible, dit-il, de s'imaginer en Europe. C'est la dernière et la plus criminelle infamie, pour les nobles, de s'allier aux filles du peuple. Une famille qui le souffre est perdue de réputation. Avant qu'ils eussent embrassé le christianisme, s'il arrivait qu'un noble se dégradât par une alliance si révoltante, tous ses parens s'assemblaient, et de concert ils lavaient cette tache dans le sang du coupable. Enfin ce fol entêtement va si loin, que c'est un crime pour les personnes du peuple d'approcher de la maison des nobles; et s'ils désirent quelque chose les uns des autres, il faut qu'ils se le demandent de loin.
Ces nobles sont distingués par le titre de chamorris. Ils ont des fiefs héréditaires dans leurs familles. Ce ne sont pas les enfans qui succèdent aux pères, mais les frères et neveux du mort, dont ils prennent le nom ou celui du chef de la famille. Cet usage est si bien établi, qu'il ne cause jamais aucun trouble. La noblesse la plus estimée est celle d'Adgadna, capitale de l'île de Guahan. Une situation avantageuse et l'excellence des eaux ont attiré dans cette ville plus de cinquante familles nobles, qui jouissent d'une grande considération dans l'île entière. Leurs chefs président aux assemblées. On les respecte, on les écoute; mais la déférence pour leur jugement n'est jamais forcée. Chacun prend le parti qui lui convient, sans y trouver d'opposition, parce que ces peuples n'ont proprement aucun maître, ni d'autres lois que certains usages, dont ils n'observent religieusement un petit nombre que par la force de l'habitude.
Dans une si profonde barbarie, on remarque entre les chamorris quelque apparence de politesse. Lorsqu'ils se rencontrent ou qu'ils passent les uns devant les autres, ils se saluent par quelques termes civils. Ils s'invitent mutuellement à manger. Ils se présentent une herbe qu'ils ont toujours à la bouche, et qui leur tient lieu de tabac. Une de leurs civilités les plus ordinaires, est de passer la main sur l'estomac de ceux qu'ils veulent honorer. C'est une extrême incivilité parmi eux de cracher devant ceux à qui on doit du respect. Leur délicatesse va là-dessus jusqu'à la superstition. Ils crachent rarement, et jamais sans beaucoup de précautions. Ils ne crachent jamais près de la maison d'un autre, ni le matin. Les plus graves en apportent quelques raisons qu'on n'a pas bien pénétrées, et qui n'en valent pas trop la peine.
Leur occupation la plus commune est la pêche: ils s'y exercent dès l'enfance; aussi nagent-ils comme des poissons. Leurs canots sont d'une légèreté surprenante et d'une propreté qui ne déplairait pas en Europe. Carreri en fait une description curieuse. Ils ne sont pas faits d'un seul tronc d'arbre, comme en Afrique et dans d'autres lieux, mais de deux troncs cousus et joints avec de la canne des Indes. Leur longueur est de quinze ou dix-huit pieds; et comme ils pourraient chavirer facilement, parce que leur largeur n'est que de quatre palmes, ils joignent aux côtés des pièces de bois solides qui les tiennent en équilibre. Ce bâtiment ne pouvant guère contenir que trois matelots, ils font un plancher dans le milieu, qui s'avance des deux côtés sur l'eau, et qui est la place des passagers. Des trois matelots, l'un est sans cesse occupé à jeter l'eau qui entre également par-dehors et par les fentes, tandis que les autres sont aux extrémités pour gouverner. La voile, qui ressemble à celles qu'on nomme latines, est de nattes, et de la longueur du bâtiment; ce qui les expose à se voir renverser lorsqu'ils n'évitent pas soigneusement d'avoir le vent en poupe. Mais rien n'est égal à leur vitesse; ils font dans une heure dix et douze milles. Pour revenir d'un lieu à un autre, ils ne font que changer la voile sans tourner le bâtiment; alors la proue devient la poupe. S'ils ont besoin d'y faire quelque réparation, ils mettent les marchandises et les passagers sur la voile, et leur manœuvre est si prompte, que les Espagnols, qui en sont témoins tous les jours, ont peine à en croire leurs yeux. C'est dans ces frêles machines qu'ils ont quelquefois traversé une mer de quatre cents lieues jusqu'aux Philippines.
Leurs édifices ne sont pas sans agrémens. Ils sont bâtis de cocotiers et de maria, espèce de bois qui est particulier à ces îles. Chaque maison est composée de quatre appartemens, séparés par des cloisons de feuilles de palmiers, qui sont entrelacées en forme de natte. Le toit est de la même matière. Ces appartemens sont propres, et destinés chacun à leur usage. On couche dans le premier; on mange dans le second; le troisième sert à garder les fruits et les autres provisions, et le quatrième au travail.
On ne connaît aucun peuple qui vive dans une plus grande indépendance. Chacun se trouve maître de soi-même et de ses actions aussitôt qu'il est capable de se connaître. Le respect même et la soumission pour les parens, qui semble la première inspiration de la nature, est un sentiment qu'ils ignorent. Ils n'ont de rapport avec leurs pères et leurs mères qu'autant qu'ils ont besoin de leurs secours. Chacun se fait justice dans les démêlés qui naissent entre eux. S'il survient quelque différent entre les villages et les peuples, ils le terminent par la guerre. Ils ont une facilité extrême à s'irriter. Ils se hâtent de courir aux armes; mais ils les quittent aussi promptement qu'ils les prennent, et jamais leurs guerres ne sont de longue durée. Lorsqu'ils se mettent en campagne, ils poussent de grands cris, moins pour effrayer leurs ennemis que pour s'animer eux-mêmes; car la nature ne les a pas faits braves. Ils marchent sans chef, sans discipline et sans ordre: ils partent sans provisions. Ils passent deux et trois jours sans manger, uniquement attentifs aux mouvemens de l'ennemi, qu'ils tâchent de faire tomber dans quelque piége. C'est un art dans lequel peu de nations les égalent. La guerre parmi eux ne consiste qu'à se surprendre: ils n'en viennent aux mains qu'avec peine. La mort de deux ou trois hommes décide ordinairement de la victoire. Ils paraissent saisis de peur à la vue du sang; et, prenant la fuite, ils se dissipent aussitôt. Les vaincus envoient des présens au parti victorieux, qui les reçoit avec une joie insolente, telle qu'est toujours celle des caractères timides qui voient leurs ennemis à leurs pieds. Il insulte aux vaincus, il compose des vers satiriques qui se chantent ou qui se récitent dans les fêtes.
Une singularité qui distingue encore cette nation est de n'avoir point d'arcs, de flèches ni d'épées. Les armes des Marianais sont des bâtons garnis du plus gros os d'une jambe, d'une cuisse ou d'un bras d'homme. Ces os, qu'ils travaillent assez proprement, ont la pointe fort aiguë, et sont si venimeux par leur propre nature, que la moindre esquille qui reste dans une blessure cause infailliblement la mort, avec des convulsions, des tremblemens et des douleurs incroyables, sans qu'on ait pu trouver jusqu'à présent de remède à la force d'un poison si puissant. Chaque insulaire a quantité de ces redoutables traits. Les pierres sont une autre partie de leurs munitions. Ils les lancent avec tant d'adresse et de raideur, qu'elles entrent quelquefois dans le tronc des arbres. On ne leur connaît point d'armes défensives. Ils ne parent les coups qu'on leur porte que par la souplesse et l'agilité de leurs mouvemens. Mais s'ils sont mauvais guerriers, ils entendent si bien la dissimulation, que les étrangers y ont été toujours trompés avant d'avoir appris à les connaître.