Ces insulaires n'ont pas de vaches dans leurs îles. Ils parurent effrayés lorsqu'ils en virent quelques-unes qui broutaient l'herbe, aussi-bien que des aboiemens d'un petit chien qu'ils entendirent dans la maison des missionnaires. Ils n'ont pas non plus de chats, ni de cerfs, ni de chevaux, ni généralement d'animaux à quatre pieds. Ils ont des poules dont ils se nourrissent, mais ils n'en mangent point les œufs. On ne s'aperçut pas qu'ils eussent aucune connaissance de la Divinité, ni qu'ils adorassent des idoles. Toute leur vie paraissait animale, c'est-à-dire uniquement bornée au soin de boire et de manger. Ils n'ont pas d'heure réglée pour le repas. La faim et la soif les déterminent lorsqu'ils trouvent de quoi se satisfaire; mais ils mangent peu chaque fois, et leurs plus grands repas ne suffisent point pour le cours d'une journée.

Leur civilité, ou la marque de leur respect, consiste à prendre, suivant qu'ils sont assis ou debout, ou la main, ou le pied de celui auquel ils veulent faire honneur, et à s'en frotter doucement le visage. Ils avaient, entre leurs petits meubles, quelques scies d'écaille, qu'ils aiguisaient en les frottant sur des pierres. Leur étonnement parut extrême à l'occasion d'un vaisseau marchand qu'on bâtissait à Guivam, de voir la multitude des instrumens de charpenterie qu'on y employait. Ils les regardaient successivement avec une vive admiration. Les métaux ne sont pas connus dans leur pays. Le missionnaire leur ayant donné à chacun un assez gros morceau de fer, ils marquèrent plus de joie que s'ils eussent reçu la même quantité d'or. Dans la crainte de perdre ce présent, ils le mettaient sous leur tête pendant la nuit. Ils n'avaient pas d'autres armes que des lances et des traits garnis d'ossemens humains; mais ils paraissaient d'un naturel pacifique. Leurs querelles se terminaient par quelques coups de poings qu'ils se donnaient sur la tête; et ces violences mêmes étaient d'autant plus rares, qu'à la moindre apparence de colère, leurs amis s'entremettaient pour apaiser le différent. Cependant, loin d'être stupides ou pesans, ils ont beaucoup de vivacité. Avec moins d'embonpoint que les habitans des îles Marianes, ils sont bien proportionnés et de la même taille que les Philippinois. Les hommes et les femmes laissent également croître leurs cheveux, qui leur tombent sur les épaules. Lorsqu'ils voulaient paraître avec un peu d'avantage, ils se peignaient le corps d'une couleur jaune dont ils connaissaient tous la préparation. Leur joie était continuelle de se trouver dans l'abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie. Ils promettaient de revenir de leurs îles, et d'engager leurs compatriotes à les suivre.

Deux jésuites, nommés le P. Cortil et le P. Du Béron, entreprirent, en 1710, de porter l'Évangile aux îles Palaos, avec divers secours qu'ils avaient obtenus de la cour d'Espagne. Joseph Somera, dont on a publié une courte relation dans le onzième recueil des lettres édifiantes, nous apprend qu'étant descendus dans une de ces îles, tandis qu'après leur débarquement le vaisseau fut emporté au large par les courans et les vents, ils demeurèrent abandonnés à la merci des insulaires; mais Somera et les autres gens du vaisseau ne débarquèrent point. L'unique éclaircissement qu'ils rapportèrent, c'est qu'ayant pris hauteur à un quart de lieue de l'île, ils se trouvèrent par 5 degrés 16 minutes de latitude nord, et la variation, au lever du soleil, fut trouvée de 5 degrés nord-est. Ensuite s'étant approchés d'une autre île, à cinquante lieues de celle qu'ils avaient quittée, ils se trouvèrent par 7 degrés 14 minutes du nord, à une lieue au large de cette île.

L'année suivante, le P. Serano tenta la même entreprise, muni de brefs du pape et d'autres pièces. Il partit de Manille le 15 décembre avec un autre jésuite et l'élite de la jeunesse du pays. Le troisième jour de leur navigation, le vaisseau fut brisé par une violente tempête, et tous périrent, à la réserve de deux Indiens et d'un Espagnol, qui échappèrent du naufrage pour en porter la triste nouvelle à Manille. Ainsi tout ce qui regarde les îles Palaos est encore dans une véritable obscurité.

Si nous avions suivi la marche des Espagnols qui, partant de l'hémisphère occidental, passèrent par les Marianes avant de découvrir les Philippines, nous n'aurions fait mention de celles-ci qu'après avoir parlé des premières; mais nous suivons, comme on l'a vu, une route opposée.

Depuis plus de deux siècles que les Espagnols passent entre les Marianes, dans leurs voyages aux Philippines, ils ont trouvé qu'elles forment une chaîne qui s'étend du sud au nord, c'est-à-dire depuis l'endroit où elle commence vis-à-vis de la Nouvelle-Guinée, jusqu'au 36e. degré qui les approche du Japon. Elles sont renfermées par conséquent entre cet empire et la ligne équinoxiale, vers l'extrémité de la mer Pacifique, à près de quatre cents lieues à l'est des Philippines; et, dans cette position, elles occupent environ cent cinquante lieues de mer, depuis Guahan, qui en est la plus grande et la plus méridionale, jusqu'à Urac, qui est la plus proche du tropique.

Magellan, qui les découvrit le premier en 1521, les nomma îles des Larrons, dans le chagrin de s'être vu enlever par les insulaires quelques morceaux de fer et quelques instrumens de peu de valeur. Ensuite la multitude de petits bâtimens qui viennent à voiles déployées au-devant des navires de l'Europe leur fit donner le nom d'îles de las Velas, qu'elles ont perdu vers la fin du dernier siècle pour recevoir celui d'îles Marianes, en l'honneur de la reine d'Espagne, Marie-Anne d'Autriche, femme de Philippe IV.

Michel Lopez Legaspi en prit possession pour cette couronne en 1565; mais, n'y trouvant pas toutes les commodités qu'il désirait, il n'y fit pas un long séjour. Après avoir traité fort humainement les insulaires, il alla faire la conquête des Philippines, où les Espagnols tournèrent assez long-temps tous leurs soins. Les îles Marianes furent oubliées, jusqu'à ce que le zèle des missionnaires en réveillât l'idée. Le P. de Sanvitores, célèbre jésuite, excita la reine, veuve de Philippe IV et mère de Charles II, à faire répandre les lumières de l'Évangile dans ces régions sauvages. Cette princesse, qui gouvernait alors l'Espagne en qualité de régente, envoya des ordres au gouverneur de Manille. Les Espagnols se rendirent facilement maîtres de l'île de Guahan; ils y introduisirent les missionnaires, et par degrés ils subjuguèrent toutes les autres.

L'île de Guahan étant la principale, ils y bâtirent un bon château, dans lequel ils n'ont pas cessé d'entretenir une garnison d'environ cent hommes. Les jésuites y ont bâti deux colléges pour l'instruction des jeunes Indiens de l'un et de l'autre sexe; et la cour d'Espagne donne chaque année trois mille piastres à ce religieux établissement. Un vaisseau de Manille, envoyé aussi tous les ans, y apporte de l'étoffe et d'autres provisions. Carreri se trompe lorsqu'il ne donne qu'environ dix lieues de tour à l'île de Guahan: elle en a quarante; elle est agréable et fertile. En général, quoique les îles Marianes soient sous la zone torride, le ciel y est fort serein; on y respire un air pur, et la chaleur n'y est jamais excessive; les montagnes, chargées d'arbres presque toujours verts, et coupées par un grand nombre de ruisseaux qui se répandent dans les vallées et dans les plaines, rendent le pays fort agréable.

Avant que les Espagnols eussent paru dans ces îles, les habitans y vivaient dans une parfaite liberté; ils n'avaient pas d'autres lois que celles qu'ils voulaient s'imposer. Séparés de toutes les nations par les vastes mers dont ils sont environnés, ils ignoraient qu'il existât d'autres terres, et se regardaient comme les seuls habitans du monde. Cependant ils manquaient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à la vie; ils n'avaient point d'animaux, à l'exception de quelques oiseaux, et presque d'une seule espèce, assez semblable à nos tourterelles; ils ne les mangeaient pas, mais ils se faisaient un amusement de les apprivoiser et de leur apprendre à parler. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'ils n'avaient jamais vu de feu. Cet élément, sans lequel on ne s'imaginerait pas que les hommes pussent vivre, leur était tellement inconnu, qu'ils n'en purent deviner les propriétés en le voyant pour la première fois dans une descente de Magellan, qui brûla quelques-unes de leurs maisons. Ils prirent d'abord le feu pour un animal qui s'attachait au bois et qui s'en nourrissait. Les premiers qui s'en approchèrent trop s'étant brûlés, leurs cris inspirèrent de la crainte aux autres, qui n'osèrent plus le regarder que de loin. Ils appréhendèrent la morsure d'un si terrible animal, qu'ils crurent capable de les blesser par la seule violence de sa respiration; car c'est l'idée qu'ils se formèrent de la flamme et de la chaleur; mais cette fausse imagination dura peu; ils s'accoutumèrent bientôt à se servir du feu comme nous.