Ces Indiens ont une manière de mendier qui est particulière à leur île, et dont Dampier trouve la source dans le peu de commerce qui s'y fait. Lorsqu'il y arrive des étrangers, les insulaires se rendent à bord, les invitent à descendre, et demandent à chacun, s'il a besoin d'un camarade, terme qu'ils ont emprunté des Espagnols, ou s'il désire une pagaly. Ils entendent par l'un un ami familier, et par l'autre une intime amie. On est obligé d'accepter cette politesse, de la payer par un présent, et de la cultiver par la même voie. Chaque fois que l'étranger descend à terre, il est bien reçu chez son camarade ou chez sa pagaly. Il y mange, il y couche pour son argent, et l'unique faveur qu'on lui accorde gratis est le tabac et le bétel, qui ne lui sont point épargnés. Les femmes du plus haut rang ont la liberté de converser publiquement avec leur hôte, de lui offrir leur amitié, et de lui envoyer du bétel et du tabac.
La capitale de l'île porte aussi le nom de Mindanao. Sa situation est dans le midi de l'île, à 7 degrés 20 minutes de latitude septentrionale, sur les bords d'une petite rivière qui n'est qu'à deux milles de la mer. Les maisons y sont d'une forme extrêmement singulière: on les élève sur des pilotis qui ont jusqu'à vingt pieds de hauteur, plus ou moins gros, suivant l'air de magnificence qu'on veut donner à l'édifice; aussi n'ont-elles qu'un étage divisé en plusieurs chambres, où l'on monte de la rue par des degrés.
Le palais du sultan est distingué par sa grandeur. Il est assis sur cent quatre-vingts gros piliers, beaucoup plus hauts que ceux des maisons ordinaires, avec de grands et larges degrés par lesquels on y monte. On trouve dans la première chambre une vingtaine de canons de fer placés sur leurs affûts. Le général et les grands ont, comme le roi, de l'artillerie dans leurs hôtels. À vingt pas du palais, on distingue un petit bâtiment élevé aussi sur des piliers, mais à trois ou quatre pieds seulement. C'est la salle du conseil, et celle où l'on reçoit les ambassadeurs et les marchands étrangers; elle est couverte de nattes fort propres, sur lesquelles tous les conseillers sont assis les jambes croisées.
Il y a peu d'artisans dans cette ville: les principaux sont les orfévres, les forgerons et les charpentiers, quoiqu'à peine y trouve-t-on trois orfévres; ils travaillent en or et en argent, et tout ce qu'on leur commande est fort bien exécuté; mais ils n'ont point de boutiques, ni de marchandises en vente. Les forgerons travaillent aussi bien qu'il est possible avec de mauvais outils. Dampier eut souvent occasion d'admirer leur adresse. Ils n'ont point d'étaux ni d'enclumes; ils forgent sur une pierre fort dure ou sur un morceau de vieux canon. Cependant ils ne laissent pas de faire des ouvrages achevés, surtout des meubles ordinaires et des ferremens pour les vaisseaux. Presque tous les habitans sont charpentiers. Ils savent tous manier la hache droite et la courbe; mais ils n'ont point de scies. Pour faire une planche, ils fendent l'arbre en deux, et de chaque moitié ils font une seule planche, qu'ils polissent avec la hache. Ce travail est pénible; mais le bois conservant tout son grain est d'une force qui les dédommage de la peine et des frais.
Le père Le Clain, missionnaire jésuite, donne le nom de Palaos à d'autres îles qui ne sont pas éloignées des Marianes, quoiqu'elles n'y aient aucune communication, et dont il raconte ainsi la découverte.
En faisant la visite des établissemens de son ordre, il arriva dans une bourgade de l'île de Samar, la dernière et la plus méridionale des Pintados. Il y trouva vingt-neuf Palaos; c'est le nom qu'il donne aussi aux habitans des îles nouvellement découvertes. Les vents d'est qui règnent sur ces mers depuis le mois de décembre jusqu'au mois de mai les avaient jetés à trois cents lieues de leurs îles, dans la baie de cette bourgade, qui se nomme Guivam. Ils s'étaient embarqués dans leur patrie, sur deux barques, au nombre de trente-cinq, pour passer dans une île voisine. Un vent impétueux les avait emportés en haute mer. Tous leurs efforts n'ayant pu les rapprocher de terre, ils avaient vogué au gré des vents pendant soixante-dix jours, avec si peu de provisions, qu'ils avaient souffert long-temps la faim et la soif. Enfin ils s'étaient trouvés à la vue de l'île de Samar. Un Guivamois qui était au bord de la mer les avait aperçus, et jugeant à la forme de leurs bâtimens qu'ils étaient étrangers, il les avait exhortés par des signes à passer par le canal qu'il leur montrait, pour éviter des bancs de sable et des écueils sur lesquels ils allaient échouer. Ces malheureux, effrayés de voir un inconnu, s'étaient efforcés de retourner vers la haute mer; mais le vent n'avait pas cessé de les repousser au rivage. Alors le Guivamois, touché de compassion pour leur perte qu'il voyait infaillible, s'était jeté à la mer, et n'avait pas balancé à s'avancer à la nage vers les deux barques pour s'en faire le pilote. Ceux qu'il voulait secourir avaient mal expliqué ses intentions. Dans leur crainte, les hommes, et même les femmes chargées de leurs petits enfans, s'étaient jetés au milieu des flots pour gagner l'autre barque. Il était monté dans celle qu'ils avaient abandonnée, et, les ayant suivis jusqu'à l'autre, il les avait sauvés comme malgré eux en les conduisant au port.
Ils avaient pris terre le 28 décembre 1696. Tous les habitans du bourg, dont la plupart étaient chrétiens, les avaient reçus avec beaucoup d'humanité. Ils avaient mangé fort avidement des cocos; mais, lorsqu'on leur avait présenté du riz cuit à l'eau, qui est la nourriture de toute l'Asie, ils l'avaient regardé avec admiration, et prenant les grains pour des vermisseaux, ils avaient refusé d'y toucher. Rien n'avait tant satisfait leur goût que les grosses racines, surtout celles qu'on nomme salavans. On avait fait venir d'un autre bourg de l'île deux femmes que les vents avaient jetées autrefois sur la même côte. Elles les avaient aussitôt reconnus à leur langage, et, s'étant fait reconnaître aussi pour être des mêmes îles, ils s'étaient mis tous à pleurer de tendresse et de joie. Les respects qu'ils avaient vu rendre au missionnaire du bourg leur avait fait juger qu'il était le maître du pays, et que leur vie était entre ses mains. Ils s'étaient jetés à terre pour implorer sa miséricorde et lui demander la vie. Sa compassion pour leurs peines, et les caresses qu'il avait faites à leurs enfans avaient achevé de leur inspirer de la confiance. Il les avait distribués dans les maisons des habitans, avec ordre de leur fournir des habits et des vivres; mais il avait voulu qu'on ne séparât point ceux qui étaient mariés, et qu'on n'en prît pas moins de deux ensemble, dans la crainte de causer trop de chagrin à ceux qui se verraient seuls. De trente-cinq qu'ils étaient à leur départ, il n'en restait plus que trente. La faim et les incommodités d'une longue navigation en avaient fait mourir cinq pendant le voyage; et quelques jours après leur arrivée, il en mourut un autre qui reçut heureusement le baptême.
C'est sur leur récit que le P. Le Clain donne la description de leurs îles. Elles sont au nombre de trente-deux. Il y a beaucoup d'apparence, dit-il, qu'elles sont plus au midi que les îles Marianes, vers 11 ou 12 degrés de latitude septentrionale, et sous le même parallèle que Guivan, puisque ces étrangers, venant de l'est à l'occident, avaient abordé au rivage de cette bourgade. Le missionnaire se persuade aussi que c'est une de ces îles qu'on avait découvertes de loin quelques années auparavant. Un vaisseau des Philippines ayant quitté la route ordinaire, qui est de l'est à l'ouest sous le troisième parallèle, et s'étant un peu écarté du sud-ouest, l'aperçut pour la première fois. Les uns la nommèrent Caroline, du nom de Charles II, roi d'Espagne; et d'autres l'île de Saint-Barnabé, parce qu'elle fut découverte le jour de cette fête. Depuis moins d'un an elle avait été vue d'un autre vaisseau, que la tempête avait fait changer de route en allant de Manille aux Marianes. Le gouverneur des Philippines avait donné ordre au vaisseau qui fait presque tous les ans cette route de chercher la même île et d'autres qu'on n'en croit pas éloignées; mais toutes ces recherches avaient été sans succès.
Les étrangers ajoutaient que, de leurs trente-deux îles, il y en a trois qui ne sont habitées que par des oiseaux, mais que toutes les autres sont extrêmement peuplées. Quand on leur demandait quel peut être le nombre des habitans, ils montraient un monceau de sable pour marquer que la multitude en est innombrable. Lamurec, qui est la plus considérable de leurs îles, est celle où le roi tient sa cour; les autres ne lui sont pas moins soumises. Il se trouvait parmi ces trente étrangers un des principaux seigneurs du pays avec sa femme, qui était fille du roi. Quoiqu'ils fussent à demi nus, la plupart avaient un air de grandeur, et des manières qui marquaient la distinction de leur naissance. Le seigneur avait tout le corps peint de certaines lignes dont l'arrangement formait diverses figures. Les autres hommes avaient aussi quelques-unes de ces lignes; mais les femmes et les enfans n'en avaient aucune. Par le tour et la couleur du visage, ils avaient quelque ressemblance avec les insulaires des Philippines; mais les hommes n'avaient pas d'autre habit qu'une espèce de ceinture qui leur couvrait les reins et les cuisses, et qui se repliait plusieurs fois autour du corps; ils avaient sur les épaules plus d'une aune et demie de grosse toile, dont ils se faisaient une sorte de capuchon qu'ils liaient par-devant et qu'ils laissaient pendre négligemment par-derrière. Les femmes étaient vêtues de même, à l'exception d'un linge qui leur descendait un peu plus bas, de la ceinture sur les genoux.
Leur langue n'a rien de semblable à celle des Philippines, ni même à celle des îles Marianes. Il parut au P. Le Clain que leur manière de prononcer approchait de la prononciation, des Arabes. La plus distinguée de leurs femmes avait plusieurs anneaux et plusieurs colliers, les uns d'écaille de tortue, les autres d'une matière inconnue aux missionnaires, qui ressemble assez à de l'ambre gris, mais qui n'est pas transparente.