À l'égard du vol, si le coupable n'est pas connu, on oblige toutes les personnes suspectes de mettre quelque chose sous un drap, dans l'espérance que la crainte portera le voleur à profiter d'une si belle occasion pour restituer sans honte. Mais si rien ne se retrouve par cette voie, les accusés ont deux manières de se purger: ils se rangent sur le bord de quelque profonde rivière, une pique à la main, et chacun est obligé de s'y jeter: celui qui sort le premier est déclaré coupable; d'où il arrive que plusieurs se noient, dans la crainte du châtiment. La seconde épreuve consiste à prendre une pierre au fond d'un bassin d'eau bouillante. Celui qui refuse de l'entreprendre paie l'équivalent du vol.

On punit l'adultère par la bourse. Après le paiement, qui est réglé par la sentence des anciens, l'honneur est rendu à l'offensé, mais avec l'obligation de reprendre sa femme. Les châtimens sont rigoureux pour l'inceste. Toutes ces nations sont livrées au plaisir des sens. Il s'y trouve peu de femmes qui regardent la continence comme une vertu. Dans les mariages, l'homme promet la dot, avec des clauses pénales pour les cas de répudiation, qui ne passe pas pour un déshonneur lorsqu'on s'assujettit aux conditions réglées. Les frais de la noce sont excessifs. On fait payer au mari l'entrée de la maison, ce qui se nomme le passava, ensuite la liberté de parler à sa femme, qu'on appelle patignog; puis celle de boire et de manger avec elle, qui porte le nom de passalog; enfin, pour consommer le mariage, il paie aux parens le ghina-puang, qui est proportionné à leur condition.

On ne connaît point d'exemple d'une coutume aussi barbare que celle qui s'était établie aux Philippines d'avoir des officiers publics et payés fort chèrement pour ôter la virginité aux filles, parce qu'elle était regardée comme un obstacle aux plaisirs du mari. À la vérité, il ne reste aucune marque de cette infâme pratique depuis la domination des Espagnols. Cependant le voyageur à qui l'on doit ce récit ajoute, sur le témoignage des missionnaires, qu'aujourd'hui même un Bisayas s'afflige de trouver sa femme à l'épreuve du soupçon, parce qu'il en conclut que, n'ayant été désirée de personne, elle doit avoir quelque mauvaise qualité qui l'empêchera d'être heureux avec elle.

La noblesse, parmi tous ces peuples, n'était point une distinction héréditaire; elle s'acquérait par l'industrie ou par la force, c'est-à-dire, en excellant dans quelque profession. Ceux du plus bas ordre n'avaient d'autre exercice que l'agriculture, la pêche ou la chasse. Depuis qu'ils sont soumis aux Espagnols, ils ont contracté la paresse de leurs maîtres, quoiqu'ils soient capables de travailler avec beaucoup d'adresse. Ils excellent à faire de petites chaînes et des chapelets d'or d'une invention fort délicate. Dans les Calamianes et quelques autres îles, ils font des boîtes, des caisses et des étuis de diverses couleurs, avec leurs belles cannes, qui ont jusqu'à cinquante palmes de longueur. Les femmes font des dentelles qui approchent de celles de Flandre, et la broderie en soie cause de l'admiration aux Européens.

On a remarqué depuis long-temps que jamais ces insulaires ne mangent seuls, et qu'ils veulent du moins un compagnon. Un mari qui perd sa femme est servi pendant trois jours par des hommes veufs. Les femmes, après la mort de leurs maris, reçoivent le même service de trois veuves. On ne souffre point la présence des filles aux accouchemens, dans l'opinion qu'elles rendent le travail plus difficile. La sépulture des pauvres n'est qu'une simple fosse dans leur propre maison. Les personnes riches sont renfermées dans un coffre de bois précieux, avec des bracelets d'or et d'autres ornemens. Ce coffre, ou ce cercueil, est placé dans un coin de leur demeure, à quelque distance de la terre. On l'entoure d'une espèce de treillage; et dans la même enceinte on met un autre coffre, qui contient les meilleurs habits ou les armes du mort, si c'est un homme, et les outils du travail, si c'est une femme. Avant l'arrivée des Espagnols, le plus grand honneur qu'on pût faire à la mémoire des morts, c'était de bien traiter l'esclave qu'ils avaient le mieux aimé, et de le tuer pour lui tenir compagnie. L'habit de deuil est noir parmi les Tagales, et blanc chez les Bisayas. Ils se rasent alors la tête et les sourcils. Autrefois, après la mort des principaux, on gardait le silence pendant plusieurs jours; on ne frappait d'aucun instrument, et la navigation cessait sur les rivières voisines. Certaines marques apprenaient au public qu'on était dans un temps de silence, et portaient défense de les passer sous peine de la vie. Si le mort avait été tué par quelque trahison, tous les habitans de son barangué attendaient, pour quitter le deuil et pour rompre le silence, que ses parens en eussent tiré vengeance, non-seulement contre les meurtriers, mais contre tous les étrangers, qu'ils regardaient comme ennemis.

Ils se saluent entre eux fort civilement, en ôtant de dessus leur tête leur manpouton, espèce de bonnet. S'ils rencontrent quelqu'un d'une plus haute qualité, ils plient le corps assez bas, en se mettant une main, ou toutes les deux, sur les joues, et levant en même temps le pied en l'air avec le genou plié. Cependant, quand c'est un Espagnol qu'ils voient passer, ils font simplement leur révérence, en ôtant le manpouton, baissant le corps et tendant les mains jointes.

Ils sont assis en mangeant, mais fort bas, et leur table est fort basse aussi. Il y a toujours, comme à la Chine, autant de tables que de convives. On y boit plus qu'on ne mange. Le mets ordinaire n'est qu'un peu de riz bouilli dans l'eau. La plupart ne mangent de viande que les jours de fête. Leur musique et leurs danses ressemblent aussi à celles des Chinois. L'un chante, et les autres répètent le couplet au son d'un tambour de métal. Ils représentent dans leurs danses des combats feints, avec des pas et des mouvemens mesurés; ils expriment diverses actions avec les mains, et quelquefois avec une lance, qu'ils manient avec beaucoup de grâce. Aussi les Espagnols ne les trouvent pas indignes d'être introduits dans leurs fêtes. Les compositions, dans leur langue, ne manquent ni d'agrément ni d'éloquence; mais ils mettent leur principal amusement dans le combat des coqs, qu'ils arment d'un fer tranchant, dont ils leur apprennent à se servir.

On n'a rien trouvé jusqu'à présent qui puisse jeter du jour sur la religion et l'ancien gouvernement des insulaires naturels. Les seules lumières qu'on ait tirées d'eux leur sont venues par une espèce de tradition, dans des chansons qui vantent la généalogie et les faits héroïques de leurs dieux. On sait qu'ils en avaient un auquel ils portaient un respect singulier, et que les chansons tagales nomment barhalamay-capal, c'est-à-dire, dieu fabricateur. Ils adoraient les animaux, les oiseaux, le soleil et la lune. Il n'y avait point de rocher, de cap et de rivière qu'ils n'honorassent par des sacrifices, ni surtout de vieil arbre auquel ils ne rendissent quelques honneurs divins; et c'était un sacrilége de le couper. Cette superstition n'est pas tout-à-fait détruite. Rien n'engagera un insulaire à couper certains vieux arbres dans lesquels ils sont persuadés que les âmes de leurs ancêtres ont leur résidence. Ils croient voir sur la cime de ces arbres divers fantômes qu'ils appellent tibalang, avec une taille gigantesque, de longs cheveux, de petits pieds, des ailes très-étendues, et le corps peint; ils reconnaissent, disent-ils, leur arrivée par l'odorat. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils prétendent les voir, et qu'ils le soutiennent avec toutes les marques d'une forte persuasion, tandis que les Espagnols n'aperçoivent rien.

Chaque petit état portait le nom de barangué, qui signifie barque; apparemment parce que les premières familles, étant venues dans une barque, étaient demeurées soumises aux capitaines, qui étaient peut-être les chefs des familles, et ce titre s'était conservé.

Dampier, qui était à Mindanao en 1686, y fit, dans un assez long séjour, quelques observations qui méritent d'être recueillies.