L'arbre qui porte la casse est en si grande abondance aux Philippines, que pendant les mois de mai et de juin les insulaires en engraissent leurs pourceaux. Les tamariniers, ou plutôt les sampales, dont le fruit se nomme tamarin, n'y sont pas moins communs; le bois sert à divers ouvrages comme l'ébène. On voit sur les montagnes diverses sortes de grands arbres qui servent également à la construction des vaisseaux et des maisons, et dont le feuillage est toujours vert. Tels sont l'ébène noir, le balayon rouge, l'asana ou le naga, dont on fait des vases qui donnent à l'eau une couleur bleue et qui la rendent plus saine; le calinga, qui jette une odeur fort douce, et dont l'écorce est aromatique; le tiga, dont le bois est si dur, qu'il ne peut être scié qu'avec la scie à l'eau, comme le marbre, ce qui le fait nommer aussi l'arbre de fer. La difficulté de pénétrer dans ces épaisses forêts ne permet pas aux insulaires mêmes de connaître toutes les richesses qu'ils tiennent de la nature. Ils ont sur quelques montagnes de Manille quantité de muscadiers sauvages dont ils ne recueillent rien. On a déjà fait observer que Mindanao produit de très-grands arbres dont l'écorce est une espèce de cannelle.

Mais ce qui doit passer pour un phénomène des plus extraordinaires, c'est que dans ces îles les feuilles de certains arbres n'arrivent, dit-on, à leur maturité que pour se transformer en animaux vivans, qui se détachent des branches et qui volent en l'air sans perdre la couleur de feuilles; leur corps se forme des fibres les plus dures; la tête est à l'endroit par où la feuille tenait à l'arbre, et la queue à l'autre extrémité; les fibres des côtés forment les pieds, et le reste se change en ailes. Il est évident que cette observation n'a d'autre fondement que la crédulité des voyageurs.

On a porté de la Nouvelle-Espagne aux Philippines la plante du cacao. Quoiqu'il n'y soit pas aussi bon, il s'y est assez multiplié pour dispenser les habitans d'en faire venir de l'Amérique. L'arbre qu'on appelle aimir est moins remarquable par ses fruits, qui pendent en grappes et qui sont d'un fort bon goût, que par la propriété qu'il a de se remplir d'une eau très-claire, que les chasseurs et les sauvages tirent en perçant le tronc. L'espèce de roseau qu'on nomme bambou, et que les Espagnols appellent vexuco, croît au milieu de tous ces arbres, les embrasse comme le lierre, et monte jusqu'à la cime des plus grands. Il est couvert d'épines, qu'on ôte pour le polir. Lorsqu'on le coupe, il en sort autant d'eau claire qu'un homme en a besoin pour se désaltérer; de sorte que, les montagnes en étant remplies, on ne court jamais risque d'y manquer d'eau. L'utilité de ces cannes est connue par toutes les relations.

On ne parle point des bananes, des cannes à sucre, des ananas, que les Espagnols appellent potias; du gingembre, de l'indigo, ni d'un grand nombre de plantes et de racines qui sont communes à la plupart des régions de l'orient; mais c'est aux Philippines qu'il faut chercher les camotes, espèce de grosses raves qui flattent l'odorat comme le goût; les glabis, dont les insulaires font une sorte de pain, et que les Espagnols mangent cuits, comme des navets; l'ubis, qui est aussi gros qu'une courge, et dont la plante ressemble au lierre; les xicamas, qui se mangent confits ou crus, au poivre et au vinaigre; des carottes sauvages, qui ont le goût des poires; et le taylan, qui a celui des patates. Toutes ces racines croissent en si grande abondance, que la plupart des sauvages ne pensent point à se procurer d'autre aliment.

Ils n'apportent pas plus de soin à la culture des fleurs, parce que la nature en fait tous les frais, et que leurs champs en sont toujours parsemés. On donne le premier rang au zampaga, qui ressemble au mogorin des Portugais. C'est une petite fleur de couleur blanche à trois rangs de feuilles, dont l'odeur est beaucoup plus agréable que celle de notre jasmin. On en distingue deux autres: le solafi et le locoloco, qui ont l'odeur du girofle. La fleur qui porte les noms de balanoy torongil et damoro donne une petite semence de l'odeur du baume, qui est très-bonne pour l'estomac, et que les personnes délicates mêlent avec le bétel. Le daso jette une odeur aromatique jusque dans sa racine. Le cablin, qui est plein d'odeur lorsqu'il est cueilli, en rend encore plus lorsqu'il est sec. La sarafa, nommée par les Espagnols oja de Saint-Juan, est une très-belle fleur, dont les feuilles sont fort larges et mêlées de vert et de blanc. Outre le gingembre commun dont les campagnes sont remplies, on y en trouve une espèce plus chaude et plus forte, qui se nomme langeovas.

On assure qu'il n'y a point d'îles au monde qui produisent plus d'herbes médicinales. Celles qui se trouvent en Europe ont aux Philippines les mêmes vertus dans un degré fort supérieur; mais on vante encore plus celles qui sont propres au terrain et au climat. Le pollo, herbe fort commune et semblable au pourpier, guérit en très-peu de temps toutes sortes de blessures. Le pansipane en est une plus haute, qui porte une fleur blanche comme celle de la fève; appliquée sur les plaies après avoir été pilée, elle en chasse toute la corruption. La golondrine a la vertu de guérir presque sur-le-champ la dysenterie. Quantité d'autres herbes guérissent les blessures, si l'on en boit la décoction. Une autre sert, comme l'opium, à faire perdre la raison dans un combat, pour ne plus craindre les armes de l'ennemi; et l'on assure que ceux qui en ont pris ne rendent point de sang par leurs blessures. Carreri donne pour garant de cette vertu un gouverneur portugais et plusieurs missionnaires. Il vante l'admirable qualité de deux autres herbes; l'une qui, étant appliquée sur les reins, empêche de sentir aucune lassitude; l'autre qui, gardée dans la bouche, soutient les forces, et rend un homme capable de marcher deux jours sans manger.

Les mêmes qualités de l'air, qui favorisent la multiplication des animaux venimeux dans les îles, y font croître quantité d'herbes, de fleurs et de racines de la même qualité. Quelques-unes portent un venin si subtil, que non-seulement elles font mourir ceux qui ont le malheur d'y toucher, mais qu'elles infectent l'air aux environs, jusqu'à répandre une contagion mortelle lorsqu'elles sont en fleur. D'un autre côté, on trouve dans les mêmes lieux d'excellens contre-poisons. Le camandag[16] est un arbre si vénéneux, que ses feuilles mêmes sont mortelles: la liqueur qui distille de son tronc sert aux insulaires pour empoisonner la pointe de leurs flèches. L'ombre seule de l'arbre fait périr l'herbe aux environs; s'il est transplanté, il détruit tous les arbres voisins, à l'exception d'un arbrisseau qui est son contre-poison, et qui l'accompagne toujours. Ceux qui voyagent dans les lieux déserts portent dans la bouche un petit morceau de bois ou une feuille de cet arbrisseau pour se garantir de la pernicieuse vertu du camandag.

Le maca-bubay, dont le nom signifie ce qui donne la vie, est une espèce de lierre de la grosseur du doigt, qui croît autour d'un arbre; il produit quelques filets dont les insulaires font des bracelets, pour les porter comme un antidote contre toutes sortes de poisons. La racine du bubay, prise du côté qui regarde l'orient, et pilée pour être appliquée sur les plaies, guérit plus souverainement qu'aucun baume. L'arbre de ce nom croît parmi les bâtimens, et les pénètre de ses racines, jusqu'à renverser de grands édifices; il vient aussi dans les montagnes, où il est fort honoré des Indiens.

La différence des nations que le hasard ou leur propre choix a rassemblées aux Philippines entraîne aussi celle des langues. On en compte six dans la seule île de Manille: celles des Tagales, des Pampangas, des Bisayas, des Cagayans, des Iloccos et des Pangasinans. Celles des Tagales et des Bisayas sont les plus usitées. On n'entend point la langue des noirs, des zambales et des autres nations sauvages. Carreri ne fait pas difficulté d'assurer que les anciens habitans ont reçu leur langage et leur caractère des Malais de la terre ferme, auxquels il prétend qu'ils ressemblent aussi par la stupidité. Dans leur écriture ils ne se servent que de trois voyelles, quoiqu'ils en prononcent différemment cinq: ils ont treize consonnes. Leur méthode est d'écrire de bas en haut, en mettant la première ligne à gauche, et continuant vers la droite, contre l'usage des Chinois et des Japonais, qui écrivent de haut en bas et de droite à gauche. Avant que les Espagnols leur eussent communiqué l'usage du papier, ils écrivaient sur la partie polie de la canne, ou sur les feuilles de palmier avec la pointe d'un couteau. Aujourd'hui les Indiens maures des Philippines ont oublié leur ancienne écriture, et se servent de l'espagnole.

La première loi parmi eux est de respecter et d'honorer les auteurs de leur naissance. Toutes les causes sont jugées par le chef du barangué, assisté d'un conseil des anciens. Dans les causes civiles, on appelle les parties, on s'efforce de les accommoder; et si ce prélude est sans succès, on les fait jurer de s'en tenir à la sentence des juges, après quoi les témoins sont examinés. Si les preuves sont égales, on partage la prétention. Si l'un des deux prétendans se plaint, le juge devient sa partie; et, s'attribuant la moitié de l'objet contesté, il distribue le reste entre les témoins. Dans les causes criminelles, on ne prononce point de sentence juridique. Si le coupable manque d'argent pour satisfaire la partie offensée, le chef et les principaux du barangué lui ôtent la vie à coups de lance. Quand le mort est lui-même un des principaux, toute sa parenté fait la guerre à celle du meurtrier, jusqu'au jour où quelque médiateur propose une certaine quantité d'or, dont la moitié se donne aux pauvres, et l'autre à la femme, aux enfans ou aux parens du mort.