»On nous fit passer le reste de la nuit dans une tente voisine, où nos craintes furent aussi vives que nos espérances. Mendez, apprenant que le général avait commandé trente hommes pour l'accompagner dans ses observations, demanda que ses compagnons fussent du nombre. Cette faveur nous fut accordée, mais sans armes, et toujours chargés d'une partie de nos chaînes. Après avoir observé la situation du château, sur laquelle nous tenions conseil en portugais pendant notre marche, nous conçûmes qu'étant environné d'un fossé plein d'eau, qui faisait sa principale défense, et que les Tartares avaient tenté inutilement de passer, nous pouvions le faire combler aisément de fascines, dont ils ne connaissaient pas l'usage, et qu'à l'aide de quelques attaques feintes qu'on formerait de divers côtés pour diviser les forces de la garnison, le véritable assaut qui se ferait par le passage que nous aurions ouvert ne pouvait manquer de succès. Cette délibération nous ayant peu coûté, on fut surpris de notre diligence, et plus encore de nous entendre assurer au nauticor que le château serait bientôt à lui, avec aussi peu de travail que de hasard. Il nous fit ôter aussitôt le reste de nos fers, et dans le mouvement de sa reconnaissance il jura qu'en arrivant à Pékin, il nous présenterait au khan pour nous faire recueillir les plus glorieux fruits de ses promesses.
»Mendez fut regardé à l'instant comme un second général dont toute l'armée devait reconnaître les ordres. Il donna un modèle de fascines, sur lequel on se hâta d'en faire un prodigieux nombre. Le nauticor étant informé seul de notre projet, les Tartares raisonnaient sur leur usage: les uns s'imaginaient que nous allions faire autour du fossé un feu immense, dont la flamme envelopperait la place et consumerait les assiégés. D'autres, qui sentaient l'impossibilité de cette entreprise, se figuraient que nous voulions élever sur les bords du fossé un rempart de bois, à la hauteur d'un mur, pour accabler les ennemis à cette distance par la multitude des flèches et des zagaies. Personne ne comprit que des fascines, dont chacune surnageait sur l'eau, pussent former par le nombre un poids capable de remplir le fossé à l'aide des traverses et de la terre qu'on y mêle. On ne devina pas mieux l'usage des paniers et des hoyaux que Mendez fit apporter des villages et des bourgs voisins, d'où la guerre avait fait fuir les habitans. Tout le jour fut employé à ces préparatifs. Mendez parut sans cesse à côté du nauticor, qui le comblait de faveurs. Nous crûmes remarquer dans sa contenance un air de fierté qui s'étendait jusqu'à nous, et que nous ne pûmes souffrir sans murmure. Qui sait, disions-nous, dans quelles nouvelles disgrâces sa témérité peut nous engager? Si son entreprise réussit mal, nous devons nous attendre à mourir par la vengeance des Tartares. S'il a le succès que nous désirons, il jouira de toute la faveur du khan, et notre plus grand bonheur sera peut-être de nous voir employés à le servir.
»Cependant toutes ses mesures furent prises avec tant de sagesse, que, dès le matin du jour suivant, l'armée fut mise en ordre de bataille, et divisée en plusieurs corps qui s'approchèrent des murs d'autant de côtés différens. Chaque division devait feindre de commencer son attaque avec aussi peu de précaution que celle du premier jour, tandis que le principal corps dont Mendez avait pris le commandement jetterait les fascines, et se hâterait de passer le fossé pour commencer brusquement l'escalade. Cette opération fut achevée avec tant de diligence, que l'ennemi reconnut à peine de quel danger il était menacé. Mendez fut le premier qui planta l'échelle au pied du mur. Nous y montâmes avec lui, dans la résolution de périr ou de signaler notre valeur. La résistance des assiégés fut d'abord assez vive; mais l'effroi dont ils furent bientôt saisis à la vue d'un si grand nombre de Tartares, qui ne cessaient pas de traverser le fossé sur nos traces, leur fit perdre le courage avec l'espérance. Nous plantâmes le premier drapeau sur la muraille. Le nauticor et ses principaux officiers, qui nous regardaient de l'autre bord, se disaient entre eux avec autant de joie que d'étonnement: «D'où nous vient ce merveilleux secours? Une armée de tels guerriers serait capable de conquérir la Chine et la Tartarie!»
»Le découragement des Chinois n'ayant fait qu'échauffer la furie du vainqueur, on vit presque aussitôt sur les murs plus de cinq mille Tartares qui forcèrent l'ennemi de se retirer, et le carnage devint si sanglant, qu'en moins d'une demi-heure dix mille Chinois périrent dans toutes les parties du château. Le nauticor ne perdit que cent vingt hommes. On lui ouvrit les portes avec les acclamations de la victoire. Il se rendit sur la place d'armes, accompagné de tous ses capitaines. Son premier soin fut d'y brûler les drapeaux chinois. Ensuite, faisant approcher Mendez, il joignit à l'éloge de sa conduite et de sa sagesse un présent de deux bracelets d'or. Nous reçûmes aussi des témoignages de son estime; mais la plus haute marque de considération, au jugement des Tartares, fut de nous faire manger à sa table dans le château même, théâtre de son triomphe. Après le festin, il souilla sa gloire par un excès de barbarie. Non-seulement il fit mettre le feu à la place avec quantité de cérémonies odieuses, mais, ayant fait couper la tête aux Chinois morts, il fit arroser de leur sang tous les lieux que la flamme avait ravagés. Lorsqu'il fut retourné à sa tente, il donna mille taëls à Mendez. Chacun des autres Portugais en reçut cent. Cette inégalité devint un nouveau sujet de murmures pour ceux qui se croyaient au-dessus de lui par la naissance, quoiqu'ils ne pussent désavouer que nous lui devions l'honneur et la liberté.
»Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il répandit la désolation sur ses traces, le firent arriver à deux lieues de Pékin. Il trouva sur le bord d'une rivière, nommée Palanxitau, un prince tartare qui venait le féliciter au nom du khan, et qui lui amenait un cheval richement équipé, du nombre de ceux que le khan montait pour faire son entrée dans la capitale de l'empire chinois. Cette cavalcade fut relevée par toutes les marques d'honneur qui pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec promesse de les présenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il parla d'eux le même jour, les jugea dignes de la liberté. Mais une faveur si juste, que le nauticor même s'empressa de leur annoncer, trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respecté, qui représenta combien il était important pour le bien public de ne pas laisser sortir du pays des étrangers dont on admirait le courage et les lumières. Il exagéra l'utilité qu'on pouvait tirer de leurs services, et ce qu'on devait craindre de leur habileté, si d'autres vues les faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la force de ces raisons; cependant la fidélité qu'il devait à sa parole, et l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engagé à tenir la sienne, lui firent refuser d'en faire l'ouverture à la cour. Il nous recommanda de nous tenir prêts le lendemain à recevoir ses ordres.
»Avec quelque distinction qu'on nous eût traités depuis le château de Nixoamcou, nous fûmes surpris de voir arriver à l'heure qu'il nous avait marquée neuf chevaux bien équipés, sur lesquels nous fûmes invités à monter pour nous rendre à sa tente. Il se mit dans une litière, autour de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six pages de sa livrée sur des chevaux blancs. Nous marchâmes après les pages. Ce cortége était fermé par une troupe de domestiques à pied, avec quantité de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premières tranchées des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litière pour demander au capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendîmes à son exemple. Ensuite, étant rentré dans sa litière, il s'avança par la première enceinte jusqu'à l'entrée d'une longue galerie où il nous ordonna de l'attendre. Nous y passâmes quelque temps à voir sauter et voltiger des bateleurs, qui nous causèrent peu d'admiration. Enfin le nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers appartemens intérieurs dans la chambre du khan.
»Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la salle, nous fîmes notre compliment avec diverses cérémonies qu'on nous avait enseignées. Alors le khan dit au nauticor: «Demande à ces gens du bout du monde s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est éloigné de la Chine où je suis à présent.» Un de nous répondit «que notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et que depuis sa capitale jusqu'à Pékin le voyage était de trois ans.» Cette réponse étonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait à la main, et levant les yeux vers le ciel, il témoigna son admiration par quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de misérables fourmis. Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degré du trône, où quatorze rois étaient assis, il nous demanda du même air d'étonnement: «Combien? combien?» Nous lui répétâmes «trois ans.» Il voulut savoir pourquoi nous n'étions pas venus par terre plutôt que par mer, où les dangers étaient continuels. Nous répondîmes qu'ils étaient encore plus grands par terre dans une immense étendue de pays qui étaient peuplés de différentes nations. «Que veniez-vous donc chercher ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous à tant de périls?» Lorsque nous eûmes répondu à cette question, il demeura quelque temps en silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tête, il dit à ceux qui étaient près de lui «qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour conquérir d'autres terres.» Ce discours et la réponse d'un vieux seigneur auquel il était particulièrement adressé, excitèrent beaucoup d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune fille qui le rafraîchissait par le mouvement d'une sorte d'éventail. Le nauticor reçut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner à notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous rendrait auprès du khan.
»Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans notre sort. Le siége était poussé avec beaucoup de vigueur; mais les Chinois n'en apportaient pas moins à leur défense. Il s'était répandu dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq mille hommes; et le débordement des deux rivières dont ce pays est arrosé rendait le transport des vivres extrêmement difficile. D'ailleurs l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui commençaient à décourager les Tartares. On tint un conseil général, dans lequel on fit sentir au khan la nécessité de lever le siége pour sauver l'armée. Cette humiliation lui parut inévitable, lorsqu'il eut appris que depuis six mois et demi qu'il était devant la place, il avait perdu le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp était inondée. Toute l'infanterie fut embarquée avec le reste des munitions, et le khan se mit en marche à la tête de trois cent mille chevaux, au lieu de six cent mille avec lesquels il était entré dans la Chine.
»Ses ravages continuèrent jusqu'à la grande muraille, qu'il repassa sans opposition à la porte de Singrachiran. De là, s'étant rendu à Panquinor, petite ville de ses états, qui n'était qu'à trois lieues de la muraille, il arriva le lendemain à Psipator, où il congédia ses troupes: son chagrin éclatait dans toutes ses résolutions. Il n'avait gardé que dix ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mécontent, qu'en arrivant six jours après à Lançam, il y descendit pendant la nuit, après avoir défendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait célébrer son retour: il n'était occupé que du siége de Pékin, qu'il voulait recommencer à l'entrée de la belle saison; il assembla les états de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait éloigner de jour en jour nos espérances de liberté. Nous prîmes le parti de presser le nauticor qui s'était rendu comme le garant de ses promesses. Il nous fit craindre d'autant plus de difficulté, que le khan lui avait proposé, depuis son retour, de nous attacher à son service par toute sorte de bienfaits. George Mendez ne s'était pas fait presser pour accepter un établissement. On commençait à se persuader que ses compagnons oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais déjà remarqué que, dans cette idée, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et d'affection.
«Cependant le nauticor ne se crut pas moins engagé par sa parole à nous servir de tout son crédit. En nous promettant de parler de nous au khan, il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui représenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce motif ne fût capable de l'attendrir. Nous étions fort éloignés d'en attendre cet effet après tant d'exemples que nous avions eu de la dureté des Tartares, et nous eûmes occasion d'admirer ce mélange de tendresse et de férocité qui entre dans le caractère humain. Le nauticor ayant donné à notre demande le tour qu'il s'était proposé, le khan parut l'entendre avec quelque sentiment de pitié: «Eh bien! je suis fort aise qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon service. Elles me font consentir plus volontiers à leur accorder ce que tu leur as promis en mon nom.» Nous étions derrière le nauticor, qui nous avait ordonné de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du pays: «Que tes pieds se reposent sur mille générations, afin que tu sois seigneur de tous ceux qui habitent la terre!» Cette expression parut plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il était environné: «Ces gens parlent comme s'ils avaient été nourris parmi nous.» Alors jetant les yeux sur Mendez, qui était à côté du nauticor: «Et toi, dit-il, penses-tu aussi à nous quitter?» Mendez, qui s'était attendri à cette question, répondit: «Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni d'enfans à qui mon secours soit nécessaire, ce que je désire uniquement, c'est de servir votre majesté; et je ne donnerais pas ce bonheur pour celui d'être empereur de Pékin pendant mille ans.» Le khan lui marqua sa satisfaction par un sourire.