«Ces horribles préparatifs s'étaient fait apparemment pour l'interrogation, pendant que mon interprète avait été conduit devant le roi: il fut amené au tribunal. Mon épouvante redoubla lorsque je le vis paraître au milieu d'une troupe de gardes, les mains liées, aussi pâle, aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne laissai pas de répondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore quelle impression mes réponses firent sur mes juges; mais le ciel permit que le jeune prince, étant revenu d'un long évanouissement, souhaita de me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'étais traité, l'inquiétude de mon sort alla jusqu'à lui faire protester qu'il ne recevrait aucun secours, si je n'étais délivré sur-le-champ des mains de la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitôt la sévérité d'un inflexible tribunal. On m'ôta mes chaînes, et je fus conduit au palais, où le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissèrent rien à désirer pour ma justification. Il avait été pansé par quelques bonzes qui font l'office de médecins et de chirurgiens au Japon; mais la blessure était si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mêmes de leur méthode. Une longue expérience que je n'avais pu manquer d'acquérir dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la connaissance de quelques remèdes que j'avais vu employer avec succès. Je les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince paraissait attendre de moi sa guérison. Le roi, qui croyait me devoir la vie et la santé, ne balança point à me confier le soin de son fils. Je m'armai de courage, et l'ayant prié de faire éloigner les bonzes, je fis sept points à la main droite, où me parut être la moins dangereuse des deux blessures: un bon chirurgien en eût peut-être fait beaucoup moins. À la tête, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que cinq; après quoi j'y appliquai des étoupes, trempées dans des blancs d'œufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en mille occasions. Cinq jours après je coupai les points, et je continuai de panser les deux plaies. Vingt jours après, le prince se trouva si parfaitement guéri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.

«Après cette dangereuse opération, je reçus du roi et de toute la cour des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de représenter. La reine et les princesses ses filles m'envoyèrent quantité d'étoffes de soie; les seigneurs me firent présent d'un grand nombre de cimeterres; on me compta de la part du roi six cents taëls; enfin cette dangereuse audace me valut plus de quinze cents ducats.

«Cependant mes réflexions sur le péril dont le ciel m'avait délivré, et l'avis que je reçus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca faisait ses préparatifs pour retourner à la Chine, me déterminèrent à demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de qualité avec lequel, étant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai le vendredi suivant au port de Tanixuma.

«Quinze jours que nous passâmes encore dans cette ville donnèrent le temps au corsaire d'achever ses préparatifs; il fit voile enfin pour Liampo. Nous y arrivâmes heureusement. Les principaux habitans nous reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis d'Antonio Faria. Cependant, paraissant étonnés de notre confiance pour les Chinois, ils nous demandèrent d'où nous étions venus, et dans quel lieu nous nous étions embarqués avec eux. Christophe Borralho leur apprit nos aventures. L'île de Tanixuma, le Japon et toutes les richesses que nous y avions admirées furent pour eux autant de nouvelles connaissances qu'ils reçurent avec étonnement. Dans la joie de cette découverte, ils ordonnèrent une procession solennelle, depuis l'église de Notre-Dame de la Conception jusqu'à celle de Saint-Jacques, qui était à l'extrémité de la ville. Ensuite la piété fit place à l'ambition; chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumières. Il se forma divers partis qui mirent l'enchère à toutes les marchandises; et les marchands chinois profitèrent de cette fermentation pour faire monter le pico de soie jusqu'à cent soixante taëls. En moins de quinze jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo furent prêtes à faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart n'avaient pas d'autres pilotes que les maîtres mêmes, qui n'avaient aucune connaissance de la navigation.

«Elles partirent dans cet état malgré les fâcheuses circonstances de la saison et du vent. L'avidité du gain ne connaissait aucun danger. Je fus moi-même un des malheureux qui se laissèrent engager dans ce fatal voyage. Le premier jour nous gouvernâmes comme à tâtons entre les îles et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempête nous ayant livrés à la fureur du vent, nous échouâmes sur les bancs de Gaton, où, des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'échapper. Les sept autres périrent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte en marchandises fut estimée plus de trois cent mille ducats.

«J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous suivîmes la route que nous avions commencée jusqu'à la vue de l'île de Lequios, où nous fûmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos deux bâtimens furent séparés pour ne se revoir jamais. Dans l'après-midi, le vent s'étant changé à l'ouest-nord-ouest, les vagues s'élevèrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y résister. Notre capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte, et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque résolut, de concert avec les officiers, de couper les deux mâts; mais tous les soins qui furent employés à cette opération n'empêchèrent point que le grand mât, dans sa chute, n'écrasât cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de nous ôter les forces. La tempête ne faisant qu'augmenter, nous nous vîmes forcés de nous abandonner aux flots jusqu'à l'arrivée des ténèbres, où toutes les autres parties de notre bâtiment commencèrent à s'ouvrir. Nous passâmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le jour, nous touchâmes sur un banc, où du premier choc la jonque fut mise en pièces, avec des circonstances si déplorables, que soixante-deux hommes y perdirent la vie, les uns noyés, les autres écrasés sous la quille.

«Entre tant de malheureux, nous demeurâmes sur le sable au nombre de vingt-quatre, sans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du jour, nous reconnûmes la grande île de Lequios. Nous étions blessés presque tous par le froissement des coquilles et des cailloux du banc. Après nous être recommandés à Dieu avec beaucoup de larmes, nous marchâmes dans l'eau jusqu'à l'estomac. Ensuite, traversant quelques endroits à la nage, nous employâmes cinq jours à nous approcher de la terre, sans aucune nourriture que les herbes qui nous étaient apportées par les flots. Nous arrivâmes au rivage; il était couvert de bois, où nous trouvâmes d'autres herbes assez semblables à l'oseille, qui furent notre unique ressource pendant trois jours. Le quatrième, nous fûmes aperçus par un insulaire qui gardait quelques bestiaux, et qui se mit à courir aussitôt vers une montagne voisine pour donner l'alarme aux habitans d'un village dont nous n'étions éloignés que d'un quart de lieue. Bientôt nous vîmes paraître environ deux cents hommes, qui s'étaient rassemblés au bruit des tambours et des cornets. Leurs chefs étaient à cheval au nombre de quatorze. Ils vinrent droit à nous, et quelques-uns se détachèrent pour nous observer. Lorsqu'ils nous virent sans armes, presque nus, la plupart à genoux, pour invoquer le secours du ciel, et deux femmes déjà mortes de misère, ils furent touchés d'une si vive compassion, qu'étant retournés vers ceux qui les suivaient, ils les firent arrêter avec défense de nous causer aucun mal. Cependant ils revinrent à nous, accompagnés de six hommes de pied, qui étaient les officiers de leur justice, et nous ayant exhortés à ne rien craindre, parce que le roi des Lequiens était un prince juste et plein de pitié pour les misérables, ils nous firent lier trois à trois pour nous conduire à leurs habitations. Nous étions moins rassurés par leurs discours qu'effrayés par un traitement si rigoureux. Il nous restait trois femmes, qui tombèrent pâmées de faiblesse et de crainte. Quelques insulaires les prirent entre leurs bras, et les portaient tour à tour; ce qui n'empêcha point que dans la marche il n'en mourût deux, qui furent laissées en proie aux bêtes féroces, dont nous avions vu paraître un grand nombre. Après avoir marché jusqu'au soir, nous arrivâmes dans un bourg d'environ cinq cents feux, que nous entendîmes nommer Cypantor. Là, nous fûmes enfermés dans un grand temple, dont les murailles étaient fort hautes et sans aucun ornement, sous une garde de plus de cent hommes, qui, avec des cris mélés au son des tambours, nous veillèrent pendant toute la nuit.

«Le lendemain on nous fournit assez abondamment du riz, du poisson et divers fruits de l'île. La charité des habitans alla même jusqu'à nous donner quelques habits; mais un courrier du broquen, c'est-à-dire au premier officier de l'état, apporta vers le soir un ordre de nous conduire à Pungor, ville éloignée de sept lieues. Cette nouvelle causa beaucoup de mouvement dans le bourg, comme si les habitans eussent réclamé quelque droit qu'on prétendît violer. On dressa plusieurs mémoires qui furent envoyés au broquen par son courrier. Cependant quelques officiers et vingt hommes à cheval, qui arrivèrent le jour suivant, nous enlevèrent sans opposition. Nous nous arrêtâmes le soir dans une ville nommée Gondexilau, où l'on nous fit passer la nuit dans un cachot, et nous arrivâmes le lendemain à Pungor.

»Trois jours après nous parûmes devant le broquen, dans une grande salle où nous le trouvâmes assis sous un dais fort riche, environné de six huissiers avec leurs masses, et de plusieurs gardes qui portaient de longues pertuisanes damasquinées d'or et d'argent. Il nous fit diverses questions auxquelles nous répondîmes avec autant de bonne foi que d'humilité. Notre infortune le toucha si vivement, malgré quelques apparences de sévérité, qu'ayant recueilli nos réponses, il y mêla des réflexions favorables, par lesquelles il combattit les fausses idées que quelques Chinois avaient fait prendre de nous. Cependant nous continuâmes d'être resserrés pendant deux mois. Le roi, faisant gloire de son zèle pour la justice, envoya secrètement un homme de confiance, qui, prenant avec nous la qualité de marchand étranger, employa beaucoup d'adresse à nous faire confesser notre profession, et la vérité de nos desseins. Mais nos explications furent si simples et les témoignages de notre douleur si naturels, que cet espion en parut attendri jusqu'à nous faire un présent de trente taëls et de six sacs de riz. Il y a beaucoup d'apparence qu'il en avait reçu l'ordre du roi; et nous apprîmes du geôlier que ce prince était résolu de nous rendre la liberté.

»Nous étions dans cette douce espérance lorsque l'arrivée d'un corsaire chinois, à qui le roi donnait une retraite dans son île, à condition d'entrer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger. C'était un des plus grands ennemis de notre nation, depuis un combat que les Portugais lui avaient livré au port de Laman, et dans lequel ils lui avaient brûlé deux jonques. La faveur dont il jouissait, non-seulement à la cour de Lequios, mais dans l'île entière, où ses brigandages faisaient entrer continuellement de nouvelles richesses, disposa le roi et ses sujets à recevoir les inspirations de sa haine. Aussitôt qu'il eut appris notre malheur et qu'on pensait à nous renvoyer absous, il nous chargea des plus noires accusations. Les Portugais étaient des espions qui venaient observer les forces d'un pays sous le voile du commerce, et qui profitaient de leurs lumières pour passer tous les habitans au fil de l'épée. Ces discours répandus sans ménagement, et confirmés avec audace, firent tant d'impression sur l'esprit du roi, qu'après avoir révoqué les ordres qu'il avait déjà donnés en notre faveur, il nous condamna, sur de nouvelles instructions, au supplice des traîtres, c'est-à-dire à nous voir démembrés en quatre quartiers, qui devaient être exposés dans les places publiques. Cette sentence, qu'il porta sans nous avoir entendus, fut envoyée au broquen, avec ordre de l'exécuter dans quatre jours. Elle pénétra aussitôt jusqu'à nous, et dans la consternation d'un sort si déplorable, nous ne pensâmes qu'à nous disposer à la mort.