»Si j'ai quelquefois donné le nom de miracles aux secours que j'ai reçus du ciel dans l'extrémité du danger, c'est ici que je dois faire admirer le plus éclatant de ses bienfaits. De plusieurs Portugaises qui avaient trouvé la fin de leur misérable vie depuis notre naufrage, il en restait une, femme d'un pilote qui était prisonnier avec nous, et mère de deux enfans qu'une malheureuse tendresse lui avait fait prendre à bord. Un sentiment de pitié pour elle et pour deux innocens avait porté une dame de la ville à la loger dans sa maison, et cet asile était devenu pour nous une source de bienfaits, que nous avions partagés continuellement avec son mari. On lui apprit notre malheur; elle fut si frappée de cette nouvelle, qu'étant tombée sans connaissance, elle demeura long-temps comme insensible; mais, rappelant ses esprits, elle se déchira si cruellement le visage avec les ongles, que ses joues se couvrirent de sang. Ce spectacle attira toutes les femmes de la ville, et la compassion devint un sentiment général. Après quelques délibérations, elles convinrent d'écrire une lettre en commun à la reine, mère du roi, pour lui représenter que nous étions condamnés sans preuves et sur la simple foi d'un ennemi. Elles lui rendaient compte de notre véritable histoire, et des raisons qui portaient le corsaire à la vengeance. L'aventure de la Portugaise, sa situation et celle de ses enfans, ne furent pas oubliées. Cette lettre, signée de cent femmes, les principales de la ville, fut envoyée par la fille du mandarin de Comanilau, gouverneur de l'île de Banca, qui est au sud de Lequios. On fit tomber le choix sur elle, parce qu'elle était nièce de la première dame d'honneur de la reine. Elle partit pour Bintor, où le roi faisait sa résidence, à six lieues de Pungor, accompagnée de deux de ses frères et de plusieurs gentilshommes de la première distinction.

»Nous fûmes avertis du secours que la Providence nous avait donné, et nous ne cessâmes point de prier le ciel pour le succès d'un voyage auquel notre vie ou notre mort étaient attachées. Le roi se laissa fléchir à l'occasion d'un songe qui l'avait disposé à recevoir les sollicitations de la reine-mère. Les lettres de grâces arrivèrent à Pungor le jour marqué pour le supplice. Elles nous furent apportées par le broquen même, qui avait toujours gémi de l'injustice de notre sentence, et qui parut presque aussi sensible que nous à cette heureuse révolution. Il nous mena dans son propre palais, où toutes les dames de la ville vinrent se réjouir de leur ouvrage, et s'en crurent bien payées par nos remercîmens. Pendant quarante-six jours que nous passâmes encore dans l'île pour attendre l'occasion de la quitter, elles se disputèrent le plaisir de nous traiter dans leurs maisons, et nous y reçûmes tout ce dont nous avions besoin avec tant d'abondance, que nous emportâmes chacun la valeur de cent ducats. La Portugaise, qui méritait le premier rang dans notre reconnaissance, en eut plus de mille, accompagnés d'une infinité de présens qui dédommagèrent son mari de toutes ses pertes. Enfin le broquen nous fit obtenir place dans une jonque chinoise qui partait pour Liampo, après avoir fait donner au capitaine des cautions pour notre sûreté.

»En arrivant à Liampo, nous trouvâmes les Portugais de cette ville dans l'affliction de leur perte. Nous étions le malheureux reste de leur flotte. Cette considération nous attira beaucoup de caresses. Divers négocians m'offrirent de l'emploi dans leurs comptoirs ou dans leurs jonques; mais j'étais rappelé par mes désirs à Malacca, où j'espérais que mon expérience me tiendrait lieu de mérite, et ferait employer mes services avec plus de distinction. Je m'embarquai dans le navire d'un Portugais nommé Tristan de Goa. Notre navigation fut heureuse. Je m'applaudis extrêmement de mon retour en apprenant que don Pédro Faria commandait encore à Malacca. Le désir qu'il avait toujours eu de contribuer à ma fortune, échauffé par la mémoire du brave Antonio Faria son parent, et par le récit de nos aventures, lui fit chercher l'occasion de m'occuper utilement avant que le terme de son gouvernement fût expiré.

»Il me proposa d'entreprendre le voyage de Martaban, d'où l'on tirait alors de grands avantages, dans la jonque d'un nécoda mahométan, nommé Mahmoud, qui avait ses femmes et ses enfans à Malacca. Outre les profits que je pouvais espérer du commerce, je me trouvai chargé de trois commissions importantes: l'une de conclure un traité d'amitié avec Chambaïnha, roi de Martaban, dont nous avions beaucoup d'utilité à tirer pour les provisions de notre forteresse; la seconde, de rappeler Lancerot Guerreyra, qui croisait alors avec cent hommes dans quatre fustes sur la côte de Ténasserim, et dont le secours était nécessaire aux Portugais de Malacca, qui se croyaient menacés par le roi d'Achem; la troisième de donner avis de cette crainte aux navires de Bengale pour leur faire hâter leur départ et leur navigation. Je m'engageai volontiers à l'exécution de ces trois ordres, et je partis un mercredi 9 de janvier. Le vent nous favorisa jusqu'à Poulo-Pracelar, où le pilote fut quelque temps arrêté par la difficulté de passer les bancs qui traversent tout ce canal jusqu'à l'île de Sumatra. Nous n'en sortîmes qu'avec beaucoup de peine pour nous avancer vers les îles de Sambillon, où je me mis dans une barque fort bien équipée, qui me servit pendant douze jours à visiter toute la côte des Malais, dans l'espace de cent trente lieues jusqu'à Jonsala. J'entrai dans les rivières de Barruhas, de Salangar, de Panagim, de Queda, de Parlès, de Pandan, sans y apprendre aucune nouvelle des ennemis de notre nation. Mahmoud, que je rejoignis après cette course, nous fit continuer la même route pendant neuf jours, et le vingt-troisième de notre voyage, il se trouva forcé de mouiller dans la petite île de Pisanduray, pour s'y faire un câble. Nous y descendîmes dans la seule vue de hâter cet ouvrage. Son fils m'ayant proposé d'essayer si nous pourrions tuer quelques cerfs, dont le nombre est fort grand dans cette île, je pris une arquebuse, et je m'enfonçai dans un bois avec lui. Nous n'eûmes pas fait cent pas que nous découvrîmes plusieurs sangliers qui fouillaient la terre; et nous en étant approchés à la faveur des branches, nous en abattîmes deux. La joie de cette rencontre nous fit courir vers eux sans précaution. Mais notre horreur fut égale à notre surprise lorsque, dans le lieu même où ils avaient fouillé, nous aperçûmes douze corps humains qui avaient été déterrés, et quelques autres à demi mangés.

L'excès de la puanteur nous força de nous retirer, et le jeune Maure jugea seulement que nous devions avertir son père, dans la crainte qu'il n'y eût autour de l'île quelque corsaire qui pouvait fondre sur nous et nous égorger sans résistance, comme il était arrivé mille fois à des marchands par la négligence des capitaines. Le vieux nécoda était homme prudent: il envoya faire aussitôt la ronde dans toutes les parties de l'île. Il fit embarquer les femmes et les enfans, avec le linge à demi-lavé, pendant qu'avec une escorte de quarante hommes armés d'arquebuses et de lances, il alla droit où nous avions trouvé les corps. La puanteur ne lui permit pas d'en approcher; mais un sentiment de compassion lui fit ordonner à ses gens d'ouvrir une grande fosse pour leur donner la sépulture. En leur rendant ce dernier devoir, on aperçut aux uns des poignards garnis d'or, aux autres des bracelets de même métal. Mahmoud, pénétrant aussitôt la vérité, me conseilla de dépêcher sur-le-champ ma barque au gouverneur de Malacca pour lui apprendre que ces morts étaient des Achémois qui avaient été défaits vraisemblablement près de Ténasserim, dans la guerre qu'ils avaient faite au roi de Siam. Il m'expliqua les raisons qu'il attachait à cette idée. Ceux, me dit-il, auxquels vous apercevez des bracelets d'or sont infailliblement des officiers d'Achem, dont l'usage est de se faire ensevelir avec tous les ornemens qu'ils avaient dans le combat; et, pour ne m'en laisser aucun doute, il fit déterrer jusqu'à trente-sept cadavres auxquels on trouva seize bracelets d'or, douze poignards fort riches et plusieurs bagues. Nous conclûmes qu'après leur défaite les Achémois étaient venus enterrer leurs capitaines dans l'île de Pizanduray. Ainsi le hasard nous fit trouver un butin de plus de mille ducats, dont Mahmoud se saisit, sans y comprendre ce que ses gens eurent l'adresse de détourner. À la vérité, il le paya fort cher par les maladies que l'infection répandit dans son équipage, et qui lui enlevèrent quelques-uns de ses plus braves soldats. Pour moi, je me hâtai de faire partir ma barque pour informer don Pedro Faria de la route que j'avais suivie, et des conjectures du nécoda.

»Avec ce nouveau motif de confiance, nous remîmes plus librement à la voile vers Ténasserim, où j'avais ordre de chercher plus particulièrement Lancerot Guerreyra. Nous passâmes à la vue d'une petite île nommée Poulo-hintor, d'où nous vîmes venir une barque qui portait six hommes pauvrement vêtus. Ils nous saluèrent avec des témoignages d'amitié auxquels nous répondîmes par les mêmes signes; ensuite ils demandèrent s'il y avait quelques Portugais parmi nous. Le nécoda leur ayant répondu qu'il y en avait plusieurs à bord, ils parurent se défier d'un mahométan, et leur chef le pria de leur en faire voir un ou deux sur le tillac. Je ne fis pas difficulté de me montrer. Ils n'eurent pas plus tôt reconnu l'habit de ma nation, qu'étant passés dans la jonque avec de vives marques de joie, ils me présentèrent une lettre que le chef me pria de lire avant toute autre explication. Elle était signée de plus de cinquante Portugais, entre lesquels étaient les noms de Guerreyra et des trois capitaines de son escadre. Ils assuraient tous les Portugais qui liraient cet écrit: «Que l'honorable prince qui l'avait obtenu d'eux était roi de l'île et nouvellement converti à la foi chrétienne; qu'il avait rendu de bons offices à tous les Portugais qui avaient relâché sur ces côtes, en les avertissant de la perfidie des Achémois, et qu'il avait servi depuis peu à leur faire remporter sur ces infidèles une victoire considérable dans laquelle ils leur avaient pris une galère, quatre galiotes et cinq fustes, après leur avoir tué plus de mille hommes. Ils priaient tous les capitaines, par les plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ et par les mérites de sa sainte passion, d'empêcher qu'on ne lui fît aucun tort, et de lui donner au contraire toute l'assistance qu'il méritait par ses services et par sa foi.»

»Je fis au roi[3] d'Hintor quelques offres de ma personne; car mon pouvoir était fort borné pour d'autres secours. Cependant, après m'avoir appris qu'un de ses sujets mahométans l'avait chassé du trône et réduit à la misère dont j'étais témoin, il me jura que sa disgrâce n'était venue que de son attachement pour le christianisme et de son affection pour les Portugais. Quelques braves chrétiens, ajouta-t-il, auraient suffi pour le rétablir dans ses petits états, surtout depuis que le tyran se croyait si bien affermi dans son usurpation, qu'il n'avait pas plus de trente hommes pour sa garde. Ce récit n'ayant pu lui procurer de moi que des vœux impuissans, il réduisit les siens à me prier de le prendre avec moi, dans la seule vue de mettre du moins son salut à couvert; et pour récompense, il m'offrit de me servir le reste de ses jours en qualité d'esclave.

»Mon cœur ne résista point à ce discours. Je lui recommandai de ne pas faire connaître sa religion devant le nécoda, qui était mahométan comme son ennemi; et m'étant informé de toutes les circonstances qui pouvaient faciliter un dessein que le ciel m'inspira, je représentai si vivement à Mahmoud combien il lui serait glorieux de rétablir un prince infortuné, et quel mérite il se ferait aux yeux du gouverneur en servant un ami des Portugais, qu'il ne m'opposa que les difficultés d'une si grande entreprise. J'étais armé contre cette objection. D'ailleurs son fils, qui avait été nourri parmi les Portugais de Malacca, s'offrit à vérifier par ses yeux les forces de l'usurpateur. Nous disposâmes Mahmoud à faire une descente avec toutes les siennes, qui consistaient en quatre-vingts hommes bien armés.

»Nous descendîmes au rivage à deux heures après minuit. Le fils du nécoda, conduit par le prince détrôné, n'eut pas de peine à se saisir de quelques insulaires qui confirmèrent le récit de leur ancien maître, et qui parurent prêts à nous seconder. Nous recueillîmes de leurs discours que l'île n'était habitée que par des pêcheurs, et nous apprîmes que la garde actuelle de leur nouveau maître n'était que de cinquante hommes, mais faibles et si mal pourvus d'armes, que la plupart n'avaient que des bâtons pour leur défense. Un éclaircissement si favorable nous fit négliger les précautions. À la pointe du jour, le fils du nécoda forma l'avant-garde avec quarante hommes, vingt desquels étaient armés d'arquebuses, et les autres de lances et de flèches. Le père suivait avec trente soldats, et portait une enseigne que Pedro de Faria lui avait donnée à son départ, sur laquelle était peinte une croix qui devait servir à le faire reconnaître des vaisseaux de notre nation pour vassal de la couronne portugaise. Nous arrivâmes dans cet ordre au pied d'une mauvaise enceinte de bamboux qui couvrait quelques cabanes, auxquelles on donnait le nom de palais ou de château. Les ennemis se présentèrent avec de grands cris qui semblaient nous annoncer une forte résistance; mais la vue d'un fauconneau dont nous nous étions pourvus, et le bruit de quelques coups d'arquebuse leur firent prendre aussitôt la fuite. Nous les poursuivîmes jusqu'au sommet d'une colline, où nous jugeâmes qu'ils ne s'étaient arrêtés que pour combattre avec plus d'avantage. Leur intention, au contraire, était de composer pour leur vie; mais, apprenant qu'ils étaient les principaux partisans de l'usurpateur, nous les tuâmes à coups d'arquebuses et de lances, sans en excepter plus de trois, qui se firent connaître pour chrétiens. De là nous descendîmes dans un village composé de cabanes fort basses et couvertes de chaume, où nous trouvâmes soixante-quatre femmes avec leurs enfans, qui se mirent à crier: «Chrétiens! chrétiens! Jésus! Jésus! sainte Marie!» Ces témoignages de christianisme me firent prier le nécoda de les épargner. Cependant il me fut impossible de sauver leurs cabanes du pillage. Il ne s'y trouva pas la valeur de plus de cinq ducats; car l'île était si pauvre, que les plus riches de l'un ou de l'autre sexe n'avaient pas de quoi couvrir leur nudité. Ils ne se nourrissaient que de poissons qu'ils prenaient à la ligne. Cependant ils étaient si vains, que chacun se nommait roi de la pièce de terre qui environnait sa cabane; et nous comprîmes que tout l'avantage de celui que nous rétablissions sur le trône était d'avoir quelques champs un peu plus étendus. Nous le remîmes en possession de sa femme et de ses enfans, que son ennemi avait réduits à l'esclavage.

»Cette expédition n'ayant coûté qu'un peu de poudre au nécoda, nous rentrâmes dans notre jonque pour faire voile vers Ténasserim, où je me promettais de rencontrer Guerreyra et son escadre. Il y avait déjà cinq jours que nous tenions cette route, lorsque nous découvrîmes un petit bâtiment que nous prîmes d'abord pour une barque de pêcheurs. Il ne s'éloignait pas, et nous profitâmes de l'avantage du vent pour le joindre. Notre dessein était de prendre langue sur les événemens, et de nous assurer de la distance des ports. Mais nous étant approchés à la portée de la voix, et ne voyant personne qui se présentât pour nous répondre, nous y envoyâmes une chaloupe avec ordre d'employer la force. Elle n'eut pas de peine à remorquer une très-petite barque qui paraissait abandonnée aux flots. Nous y trouvâmes cinq Portugais; deux morts et trois vivans, avec un coffre et trois sacs remplis de tangues et de larins, qui sont des monnaies d'argent du pays, un paquet de tasses et d'aiguières d'argent, et deux grands bassins de même métal. Après avoir pris un état de toutes ces richesses, et les avoir déposées entre les mains du nécoda, je fis passer les trois Portugais dans la jonque; mais, quoiqu'ils eussent la force de monter à bord et de recevoir mes bons traitemens, je les gardai deux jours entiers sans en pouvoir tirer un seul mot. Enfin, la bonté des alimens les ayant fait sortir de cette espèce de stupidité, ils se trouvèrent en état de m'expliquer la cause de cet accident. L'un était Christophe Doria, qui fut nommé dans la suite au gouvernement de San-Thomé; un autre se nommait Louis Taborda, et le troisième Simon de Brito, tous gens d'honneur; et connus par le succès de leur commerce, qui étaient partis de Goa dans le vaisseau de Georges Manhez pour se rendre au port de Chatigam. Ils s'étaient perdus au banc de Rakan par la négligence de la garde. De quatre-vingt-trois personnes qui étaient à bord, dix-sept s'étaient jetées dans une petite barque. Ils avaient continué leur route le long de la côte, avec l'espérance de s'avancer jusqu'à la rivière de Cosmin, au royaume de Pégou, et d'y rencontrer le vaisseau de la gomme laque du roi, ou quelque marchand qui retournerait aux Indes. Mais ils avaient été surpris par un vent d'ouest, qui dans l'espace d'une nuit leur avait fait perdre la terre de vue. Ainsi, se trouvant en pleine mer sans voiles, sans rames, et sans aucune connaissance des vents, ils avaient passé seize jours dans cette situation, avec le secours de quelques vivres qu'ils avaient sauvés. L'eau leur avait manqué. Cette privation, d'autant plus dangereuse qu'il leur restait encore de quoi satisfaire leur faim, en avait fait périr douze, que les autres avaient jetés successivement dans les flots. Enfin les trois qui étaient demeurés vivans n'avaient pas eu la force de rendre le même service aux derniers morts.