»Aussitôt qu'il fut entré dans une grande place, qui était devant la porte de la ville, il s'éleva un si grand cri des femmes, des enfans et des vieillards qui s'étaient rassemblés dans ce lieu pour le voir passer, qu'on les aurait crus tous dans les plus douloureux tourmens, ou près de recevoir le coup de la mort. Ce bruit funeste recommença six ou sept fois. La plupart de ces misérables se déchiraient le visage, ou se frappaient à coups de pierres, avec si peu de pitié pour eux-mêmes, qu'ils en étaient tout sanglans: les Bramas mêmes ne pouvaient retenir leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la reine s'évanouit deux fois. Chambaïna descendit de son éléphant pour l'encourager, et, la voyant sans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne cessât point de tenir ses enfans embrassés, il se mit à genoux près d'elle. Là, tournant ses regards vers le ciel, il passa quelques momens en prières; ensuite, soit que les forces lui manquassent à lui-même, ou qu'il fût emporté par la violence de sa douleur, il se laissa tomber sur le visage près de la reine sa femme. À ce spectacle, l'assemblée, qui était innombrable, recommença tout d'un coup à pousser un si horrible cri, que toutes mes expressions ne sont pas capables de le représenter. Chambaïna, s'étant relevé, jeta lui-même de l'eau sur le visage de sa femme, et lui rendit d'autres soins qui lui rappelèrent les sens. L'ayant prise alors entre ses bras, il employa pour la consoler des termes si tendres et si religieux, qu'on les aurait admirés dans la bouche d'un chrétien.

»On lui accorda près d'une demi-heure pour ce triste office. Il remonta sur son éléphant, et la marche continua dans le même ordre. Lorsque, étant sorti de la ville, il fut arrivé à l'espèce de rue qui était formée par deux files de soldats étrangers, ses yeux tombèrent sur les Portugais, qu'il reconnut à leurs colletins de buffle, à leurs toques garnies de plumes, et surtout à leurs arquebuses sur l'épaule. Il découvrit au milieu d'eux Cayero, vêtu de satin incarnat, et tenant en main une pique dorée, avec laquelle il faisait ouvrir le passage. Cette vue le toucha si sensiblement, qu'il refusa d'aller plus loin, et que le capitaine de la garde fut obligé de faire quitter leur poste aux Portugais[4].

«On ne cessa plus de marcher jusqu'à la tente du vainqueur, qui attendait son captif avec une pompe royale. Chambaïna, paraissant devant lui, se prosterna d'abord à ses pieds. On s'attendait à lui voir prononcer quelque discours convenable à son sort, mais la douleur et la confusion lui lièrent apparemment la langue; il laissa cet office au raulin de Mounaï, qui, ne se contentant pas d'exhorter le vainqueur à la clémence, lui représenta la vicissitude des fortunes humaines, et le rappela même à l'heure de la mort, où la justice du ciel s'exerce sur tous les hommes. Le roi de Brama parut touché de son discours: il ne balança point à faire espérer des grâces et des bienfaits; cependant son cœur avait peu de part à cette promesse. Chambaïna fut mis sous une garde sûre, et la reine sa femme ne fut pas gardée moins étroitement.

«Entre les motifs qui avaient attiré tant d'étrangers dans l'armée des Bramas, on faisait beaucoup valoir l'espérance du pillage, que le roi leur avait promis sans exception. Cependant, sous prétexte de se faire amener tranquillement Chambaïna, mais en effet pour se donner le temps d'enlever ses trésors, il avait mis de fortes gardes à toutes les portes de la ville, avec défense, sous peine de la vie, d'en accorder l'entrée sans sa participation. Après le jour du triomphe, il trouva des prétextes pour en laisser passer deux autres, pendant lesquels il mit à couvert les principales richesses de Martaban, et quatre mille hommes y furent employés. Ensuite s'étant rendu de grand matin sur une colline qui se nomme Beidao, à deux portées de fauconneau de la ville, il fit lever la défense aux portes. Alors un coup de canon, qui fut le dernier signal, livra la malheureuse ville de Martaban à l'emportement d'un nombre infini de soldats, qui n'épargnèrent pas plus la vie que les richesses des habitans. Le pillage dura trois jours et demi, après lesquels on y mit le feu, qui la consuma jusqu'aux fondemens. On m'assura que le nombre des morts montait à soixante mille hommes, et celui des prisonniers à quatre-vingt mille.

«Quelques jours après on vit paraître sur la même colline une multitude de gibets, dont vingt étaient de la même hauteur, et les autres un peu moins élevés. Ils étaient dressés sur des piles de pierre entourées de grilles, au-dessus desquelles on avait placé des girouettes dorées. Cent Bramas y faisaient la garde à cheval. Plusieurs tranchées qui formaient d'autres enceintes étaient bordées d'enseignes tachées de gouttes de sang. Ce nouveau spectacle paraissant annoncer quelque événement qui n'était pas connu de l'armée, j'eus la curiosité d'y courir avec cinq autres Portugais. Nous entendîmes d'abord un bruit extraordinaire qui venait du camp des Bramas. Tandis que nous en cherchions la cause, nous vîmes sortir du quartier du roi cent éléphans armés et quantité de gens de pied qui furent suivis de quinze cents Bramas à cheval. À cette cavalerie succéda un gros de trois mille hommes d'infanterie, armés d'arquebuses et de lances, au milieu desquelles nous découvrîmes cent quarante femmes liées quatre à quatre, avec un grand nombre de moines du pays qui les consolaient par leurs exhortations. Toutes ces infortunées étaient femmes ou filles des principaux capitaines de Chambaïna, et la plupart n'étaient âgées que de dix-sept à vingt-cinq ans. Nous admirâmes leur blancheur et leur beauté; mais elles étaient si faibles, que plusieurs tombaient évanouies presqu'à chaque pas. Derrière elles nous vîmes paraître douze huissiers avec leurs masses d'argent, qui précédaient Nhaï-Canatou, reine de Martaban. Quatre hommes portaient ses enfans autour d'elle. Après cette princesse, marchaient deux files de soixante moines, priant dans leurs livres, la tête baissée et les yeux baignés de larmes. Ils étaient suivis d'une procession de trois au quatre cents enfans, nus jusqu'à la ceinture, portant des cierges à la main et des cordes au cou, qui faisaient retentir l'air de leurs cris et de leurs gémissemens. On nous dit qu'ils n'étaient pas destinés au supplice, et qu'ils n'accompagnaient la reine et ses dames que pour invoquer le ciel en leur faveur. Cette marche était fermée par une autre garde d'infanterie, et par cent éléphans armés comme les premiers.

»Lorsque ces misérables victimes furent entrées dans l'enceinte des échafauds, six huissiers à cheval publièrent leur sentence. Elle portait, «qu'étant filles ou femmes de pères et de maris qui avaient tué un grand nombre de Bramas, et qui avaient donné naissance à cette guerre, le roi les avait jugées dignes de mort.» Alors tous les exécuteurs de la justice s'étant mêlés avec les gardes, on n'entendit plus qu'un effroyable bruit. Entre les cent quarante femmes, celles qui avaient la force de se soutenir embrassaient leurs compagnes et jetaient la vue sur Nhaï-Canatou, qui était assise à terre, appuyée sur les genoux d'une vieille femme, et déjà presque morte; plusieurs lui firent leurs derniers complimens: mais elles furent bientôt saisies par les bourreaux, et pendues sept à sept par les pieds, c'est-à-dire la tête en bas. Cet étrange supplice nous fit entendre pendant quelque temps leurs cris et leurs sanglots, qui furent étouffés à la fin par la chute du sang.

»Alors Nhaï-Canatou fut avertie de s'avancer vers l'instrument de sa mort. Le raulin de Mounaï, qui avait ordre de l'assister particulièrement, lui adressa quelques discours, qu'elle parut écouter avec constance. Elle demanda un peu d'eau, qu'on lui apporta; et s'en étant rempli la bouche, elle en arrosa ses enfans, qu'elle tenait entre ses bras. Ensuite jetant les yeux sur le bourreau qui se saisissait d'eux, elle lui demanda au nom du ciel de lui épargner le spectacle de leur supplice en la faisant mourir la première. Il parut que cette faveur lui fut accordée, car on lui rendit ses enfans, qu'elle embrassa plusieurs fois pour leur dire le dernier adieu; mais tout d'un coup, penchant la tête sur les genoux de la femme qui lui servait d'appui, elle y expira, sans aucune autre apparence de mouvement. Les bourreaux, qui s'en aperçurent aussitôt, se hâtèrent de l'attacher au gibet qui lui était destiné. Ils y pendirent en même temps ses quatre enfans, deux à chaque côté, et leur mère au milieu.

»La nuit suivante, Chambaïna fut jeté dans la mer, une pierre au cou, avec environ soixante des principaux seigneurs du royaume de Martaban, qui étaient pères, ou maris, ou frères des cent quarante femmes dont nous avions vu l'exécution.

»Après cette cruelle vengeance, le roi de Brama ne passa pas plus de neuf jours à la vue des murs qu'il avait détruits; et prenant le chemin de Pégou avec son armée, il laissa dans le royaume de Martaban un corps de troupes sous la conduite de Bainha-Chaqué, un de ses principaux officiers. Cayero le suivit avec les sept cents Portugais; mais il en resta trois ou quatre, entre lesquels était un gentilhomme nommé Gonzalo-Falcan, qui, ayant quitté Chambaïna pour s'attacher au vainqueur, avait obtenu la confiance des Bramas par divers services. Don Pédro de Faria m'avait chargé d'une lettre pour lui; et le trouvant encore à Martaban lorsque j'y étais arrivé, je n'avais pas fait difficulté de l'informer de ma commission. Il était passé dans le parti du roi de Brama, et les suites du siége avaient suspendu sa perfidie; mais, après le départ de l'armée, le désir apparemment de s'enrichir tout d'un coup par la dépouille de mon nécoda, ou l'espérance de s'établir mieux que jamais dans la faveur des Bramas, lui fit oublier que j'étais Portugais comme lui, et chargé des intérêts communs de notre nation; il apprit au nouveau gouverneur de Martaban que j'étais venu de Malacca pour traiter avec Chambaïna, et pour lui offrir du secours. Bainha-Chaqué, de concert peut-être avec lui, me fit arrêter aussitôt; et s'étant rendu lui-même à la jonque qui m'avait amené, il se saisit de toutes les marchandises. Mahmoud et cent soixante-quatre hommes du bord, entre lesquels on comptait quarante marchands fort riches, mahométans ou gentous, mais tous nés à Malacca, furent jetés dans une profonde prison. Dès le lendemain, ils furent condamnés à la confiscation de leurs biens, et à demeurer prisonniers du roi, pour avoir été complices d'un projet de trahison contre les Bramas. De cent soixante-quatre, la faim, la soif et la puanteur d'un horrible cachot en firent périr cent dix-neuf dans l'espace d'un mois; les quarante-cinq qui résistèrent à leurs souffrances furent mis dans une mauvaise chaloupe sans voiles et sans rames, et livrés au courant de la rivière, qui les entraîna jusqu'à la barre, d'où le vent les poussa dans une île déserte nommée Poulo-Coumoudé, qui est à vingt lieues de l'embouchure; là ils se fournirent de quelques provisions de fruits qu'ils trouvèrent dans les bois. Ensuite s'étant fait une voile de deux habits, et deux rames de quelques branches d'arbres, ils suivirent la côte de Ionsalam et celle d'après, jusqu'à la rivière de Parlès, au royaume de Queda, où ils moururent presque tous de certains apostumes contagieux qui leur vinrent à la gorge; enfin, n'étant arrivés que deux à Malacca, ils parlèrent de ma mort comme d'un malheur certain.

»En effet, je n'attendais que l'heure du supplice. Après le bannissement de mes compagnons, je fus transféré dans une prison plus éloignée, où je passai trente-six jours sous le poids de plusieurs chaînes. Gonzalo renouvelait continuellement ses accusations; et mon chagrin ou ma fierté ne me permettant pas toujours de répondre avec modération, on me fit un nouveau crime du mépris qu'on me reprocha pour la justice. Je fus condamné, pour expier cette offense, à recevoir le fouet par la main des exécuteurs publics, et mes ennemis firent dégoutter dans mes plaies une gomme brûlante qui me causa de mortelles douleurs. Cependant quelque ami de la justice ayant représenté au gouverneur que, s'il me faisait ôter la vie, cette nouvelle irait jusqu'à Pégou, où tous les Portugais ne manqueraient pas d'en faire leurs plaintes au roi, il se réduisit à confisquer tout ce que je possédais, et à me déclarer esclave du roi. Aussitôt que je fus guéri de mes blessures, je fus conduit à Pégou avec les chaînes que je n'avais pas cessé de porter; et sur les informations de Bainha-Chaqué, je fus livré à la garde du trésorier du roi, nommé Diosoraï, qui était déjà chargé de six autres Portugais pris les armes à la main dans un navire de Cananor.